‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 225 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XII

noos «ne si grande inconstance, variété et vanité d’opinions que nous veoyons avoir esté produises par ces âmes excellentes et admirables? car, pour exemple, qu’est il plus vain que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures ? le regler, et le monde, à nostre caprice et à nosloix? et nous servir, aux despens de In Divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu’il luv a pieu despartir à nostre naturelle condition; et parce que nous ne pouvons estendre nostre veue jusqu’en son glorieux siégé, l’avoir ramené çà bas à nostre corruption et à nos misères?

De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus de vraysemblance et plus d’excuse, qui recognoissoit Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l’honneur et la révérence que les humains luy rendoient , soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque manière que ce feust :

Jupiter omnipotent rerum, reijumque, deumque

Progenltor, gcnllrlrtpte *.

Ce /.(‘le universellement a esté veu du ciel de bon cnil. Toutes polices ont tiré fruict de leur dévotion; les hommes, les actions impies ont eu partout les événements sortables. Les histoires païennes recognoisscnt de la dignité, ordre, justice et des prodiges et oracles employés à leur proufit et instruction en leurs religions fabuleuses : Dieu par sa miséricorde daignant à l’adventure fomenter, par ces bénéfices temporels , les tendres principes d’une telle quelle brute cognoissance que la raison naturelle leur donnoit de luy au travers des faulses images de leurs songes. Non seulement faulses, mais impies aussi et injurieuses, sont celles que l'homme a forgé de son invention ; et de toutes les religions que sainct Paul trouva en crédit à Athènes, eellc qu’ils avoientdediée à une « divinité cachée et incogneuc» luy sembla la plus excusable*. *

Pythagoras adumbra la vérité de plus près, jugeant que la cognoissance de ceste cause pro-

(I) Tout puissant Jupiter, père cl mère du monde, et des dieux, et des roi.*. Falerim Sot anus, ap. D. Augustin., de Civil- Del, VU, 9 cl II.

[i) Actes Uct Apôtres, XVII, S3.

miere et estre des estres debvoit estre indefinie, sans prescription, sans déclaration ; que ce n’estoit aullre chose que l’extreme effort de nostre imagination vers la perfection, ehascun en amplifiant l’idée selon sa capacité. Mais si Nurna entreprint de conformer à ce projet la dévotion de son peuple, l’attacher à une religion purement mentale, sans object prefix et sans meslange materiel, il entreprint chose de nul usage: l'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cest infini de pensées informes ; il les luy fault compiler en certaine image à son modèle. La majesté divine s’est ainsi , pour nous, aulcunement laissé circonscrire aux limites corporels : ses sacrements supernaturels et celestes ont des signes de nostre terres! re condition; son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles : car c’est l’homme qui croit et qui prie. Je laisse à part les aultres arguments qui s’empioyent à ce subject; mais à peine me feroit on accroire que la veue de nos crucifix et peincture de ce piteux supplice, que les ornements et mouvements cerimonieux de nos églises, que les voix accommodées à la dévotion de nostre pensée et ceste esmotion des sens n’escliauffent Pâme des peuples d’une passion religieuse de très utile effect.

De celles auxquelles on a donné corps, comme la nécessité l’a requis parmy ceste cécité universelle, je me feusse, ce me semble, plus volontiers attaché à cculx qui adoraient le soleil ,

La lumière commune,

l.*œll du monde ; ci ni Dieu au chef porto de» yculx,

U» rayons du N>ieil soûl ses. yculx radieux,

Qui douucnl vie ix louis, nous luaiiillcnucul et gardent Kl le» faicls do* humains en ce monde regardent :

Ce beau, re grand soleil qui nous faict les saisons,

Selon qu’il enlre ou sorl de scs douze maisons ;

Qui remplit l'univers de ses vertus cogneues;

Qui d'un Irafcl de ses yculx nous dissipe le» unes : L’esprit, l'aine du monde, ardent cl flamboyant,

En la course d'un jour tout tcdcl tournoyant ;

PIdn d'immense grandeur, rond, vagabond, et ferme; Lequel lient dcssouhsluy tout le monde pour terme:

En repos, sans repos ; oysif, et sans séjour ;

Fils aisué de nature, cl le père du jour :

d’autant qu’oultre ceste sienne grandeur et beauté, c’est la pièce de ceste machine que nous descouvrons la plus esloingnée de nous, et par ce moyen si peu rogneue qu’ils estoient pardonnables d’en entrer en admiration et révérence.

ThalcsS qui le premier s’enquit do telle matière, estima Dieu un esprit qui feit d’eau toutes choses -, Anaximandcr, que les dieux estaient mourants et naissants à diverses saisons et que c'estoicnt des inondes infinis en nombre ; Anaximenes, que l'air estoit dieu, qu’il estait produict et immense, tousjours mouvant. Anaxagoras, le premier, a tenu la description et manière de toutes choses eslrc conduiete par la force et raison d'un esprit infini. Alcmæon a donné la divinité au soleil, à la lune, aux astres et à l'ame. Pythagorasa faict dieu un esprit espandu par la nature de toutes choses, d'où nos âmes sont desprinses ; Parmenides, un cercle entourant le ciel et maintenant le monde par l'ardeur de la lumière. Empedocles disoit estre des dieux les quatre natures, desquelles toutes choses sont fatales ; Protagoras, n’avoir rien que dire s’ils sont ou non, ou quels ils sont ; Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont dieux, tantost ceste nature qui eslance ces images ; et puis, noslre science et intelligence. Platon dissipe sa creance à divers visages : il dict, au Timéc, le pere du monde ne se pouvoir nommer; aux Loix, qu'il ne se fault enquérir de son eslrc; et ailleurs, en ces mesmes livres, il faict le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos antes, dieux ; et rcceoit, en oultrc, ceulx qui ont esté receus par l’ancienne institution en cliasque republique. Xenophon rapporte un pareil trouble de la discipline de Socrates; tantost qu’il ne se fault enquérir de la forme de Dieu; et puis il luv faict estahlir que le soleil est dieu, et l'ame dieu; qu’il n’y en a qu’un ; et puis, qu’il y en a plusieurs. Speusippus, nepvcu de Platon, faict Dieu certaine force gouvernant les choses, et qu’elle est animale ; Aristote, aslure que c’est l’esprit, asturc le monde; asture il donne un aultre maistre à ce monde, et asture faict dieu l’ardeur du ciel. Xenocrates en faict huict ; les cinq nommés entre les planètes ; le sixiesme, composé de toutes les estoilcs fixes, comme de ses membres; leseptiesme et huictiesme, le soleil et la lune. Ileraclides Ponticusnc faict que vaguer entre scs advis,.ct enfin prive Dieu de sentiment et le faict remuant de forme à aultre; et puis dict que c’est le ciel et la terre. Théo-

(1) Crue analyse «le la théologie païenne est extraite surtout «le Cic., de K ai. deor., I, H», tt, u, oie. Il est inutile «le multiplier les renvois. J. V. !..

phraste se promette dépareille irrésolution entre toutes ses fantasies, attribuant l’intendance du monde tantost à l'entendement, tantost au ciel, tantost aux estoiles: Strata, que c’est nature ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer sans forme et sentiment ; Zeno, laioy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal, laquelle ioy est un animant ; et ostc 1rs dieux acconstumés, Jupiter, Juno, Vesla; Diogenes Apolioniates, que c’est i’aage1. Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n’ayant rien de commun avecques l’humaine nature. Ariston estime la forme de Dieu incomprcnable, le prive de sens et ignore s’il est animant ou aultre chose ; Cieanthes, tautost la raison, tantost lo monde, tantost l’ame de nature, tantost la chaleur suprême entourant et enveloppant tout. Perseus, auditeur de Zeno, a tenu qu’on a surnommé dieux ceulx qui avoient apporté quelque notable utilité à l'humaine vie et les choses mesmes proufitalilcs. Chrvsippus faisoit un amas confus de toutes les precedentes sentences, et compte, entre mille formes de dieux qu’il faict, les hommes aussi qui sont immortalisés. Diagoras et Théodorus nioient tout sec qu’il y oust des dieux. Epicurus faict les dieux luisants, transparais et pcrllables *, logés, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couvert des coups, revestus d’une humaine figure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul usage :

i -go deum gains eue seniper di.xi, tt dlcom codifiai* ; Scd cas non cururc opinor, qnid agat hvtnarmm gémit *.

Fiez vous à vostre philosophie ; vantez vous d’avoir trouvé la febve au gasteau , à veoir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques! Le trouble des formes mondaines a gaigné sur mov, que les diverses mœurs et fantasies aux

(IJ On n essayé en vain de détendre ce icxle. Celui de CK.. dr Kat. deor., ï, 13 : « APr, qun Dlngenes AppoUnnialcs utitur «h'O, » prouve incontestablement qu’il foui Ici Hiir, au üeu de l'ange; «i€«»le n'avait pas meme l>o*oin de citer encore à l’appui «le celte opinion saint Augustin, de Civ. Del, VW, 9; et Bayle, ft l’article Diogène d’ApoUonle. Montaigne lui-mémc «IU plu* lia* dan* ce chapitre : « Ou l'infinité de nature d’Anati mander, ou l’air «le Diogène.*, ou le» nombres et syramctriM de Pythagora», etc. » J. V. I..

(S5 Perl mi dot et per /labiles. Cic., de Dhlnal., H, 17. C.

('») Il e t dt» dieux , de* dieux «an* amour, «ans courroux, Dont k» regards jamais ne s’abaissent sur nous.

J’ai ira«luit ainsi lo* deux vers «l'Fmiius rapportés par Cic.. de Divinat., Il, 60. J. V. L.

Page 1