LIVRE II, CH, U». XII
miennes ne medespluisenl pas lanl comme elles m'instrnisent, ne m’enorgueillissent pas tant comme elles m’Iiumilient en les conférant : et tout aultre chois que ccluy qui vient de la main expresse de Dieu me semble chois de peu de prérogative*. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subjcct que les cscholes : par où nous pouvons apprendre que la fortune mesme n’est pas plus diverse et variable que nostre raison, ny plus aveugle et inconsidérée. Les choses les plus ignorées sont plus propres à estre dcïliécs : parquoy, de faire de nous des dieux, comme l’ancienneté9 cela surpasse I cxtremc faiblesse de discours. J’eusse encores pluslosl suyvi ceulx qui adoroient le serpent, le chien et le bœuf, d'autant que leur nature et leur estre nous est moins cogncu , et avons plusde loy d’imaginer ce qu’il nous plaist de ces bestes là, et leur attribuer des facultés extraordinaires : mais d’avoir faict des dieux de nostre condition, de laquelle nous debvons cognoistre l’imperfection, leur avoir attribué le désir, la cholere, les vengeances, les mariages, les générations et les parentèle* , l’amour et la jalousie, nos membres et nos os, nos fiebvres cl nos plaisirs, nos morts, nos sépultures, il faidt que cela soit parly d'une merveilleuse yvresse de l'entendement humain ;
Quai procul usqtic adeo dlvlno a b numhic distant,
laque deum numéro quœ sint indiqua vldcii (I) * 3 4 ;
Formtr, irtates, restitua, omatus noli.ru ni ; généra,canjugia.cagnntmncs, omniaque traducta ad similitudinem imbecilUlnlis humant T : nam et perturliatis animis inducuntur ; accipimut enim deorum cupidilates, œgrtludmes, iracundias 1 ; comme d’avoir attribué la divinité non seulement à la foy, à la vertu , à l’honneur, concorde, liberté, victoire , pieté , mais aussi a la
(I) L'Cd. tic Igui ajoute celte phrase, d'après l’cxeiuptaircdé Dnnlcaui : u Je laisse à pari tes trains de vie monstrueux et contre nature. »
(S) tri. tic I5SS. tr Car d'adorer celles de noire sorte, main* tlifvcs, corruptibles el mortelles, comme falsoll toute l'aueicttnete, des hommes qu'cite avoil veu vivre et mourir, et agiter de toutes nos lussions, cela surpnssr, etc. »
fl] Toute* choses qui sont indignes îles dieux, el qui n'ont rien tle commun avec leur nature. Lrca., V, li"j.
(4) Oueoiitiall les different,’* ligures de ces dieux, leur tige, leurs Inutilement*, leur* ornement-, Irtirs généalogies , leur* mariages, leurs alliats es ; et on les rt'prthuule, g tous égards, sur le modèle do l'iuanmte humaine, sujets aux mêmes pas-
stous,amoureux,ctiagnos,coleres. uu., de aol. (iccir.,11, Montaigne.
volupté, fraude, mort, envie, vieillesse, misère, à la peur, à la licbvre cl à la male fortune , cl an lires injures de nostre vie fraisle et caduc que :
(liftd jnval hor, I empli* nostros imlttccrc mores?
U cureté in terris avtmie, cl etrleslittm tua net • !
Les égyptiens , d’une impudente prudence , deffendoient, sur peine delà Itart, que nul eust à dire que Serapis et Isis, leurs dieux , eussent aultresfois esté hommes ; et nul n’ignoroit qu’ils ne l’eussent esté : et leur effigie, représentée le doigt sur la bouche , signifioit, dict Yarro 5, ceste ordonnance mystérieuse, à leurs presbtres, de taire leur origine mortelle, comme, par raison necessaire, annullant toute leur vénération. Puisque l’homme desiroit tant de s’apparier à Dieu, il eust mieulx faict , dict Cicéron, de ramener à soy les conditions divines et les attirer çà bas, que d’envoyer là hault sa corruption et sa misère : mais, à le bien prendre, il a faict, en plusieurs façons, et l’un ctl’aultre, de pareille vanité d’opinion.
Quand les philosophes espeluchent la hiérarchie de leurs dieux, et font les empressés à distinguer leurs alliances , leurs charges et leur puissance, je ne puis pas croire qu’ils parlent à certes. Quand PlatonnousdcschilTrc le vergier de Pluton , et les commodités ou peines corporelles qui nous attendent encores après la ruyne el anéantissement de nos corps, et les accommode au ressentiment que nous avons en ceste vie :
Secreti celant celles, et myrtca circum Si/ra teylt ; curas mou Ipsn in morte rclinqunnt
quand Mahumet promet aux siens un paradis tapissé, paré d’or et de pierreries , peuplé de garses d’excellente beauté, de vins et de vivres singuliers, je veois bien que ce sont des mocqueurs qui se plient à nostre bestisc, pour nous emmieller et attirer par ces opinions et espérances, convenables à nostre mortel appétit. Si sont aulcunsdcsnostrestumbésen pareil erreur, sc promettants, après la résurrection, une Vie
(I) Pourquoi rnusarrrr dans te* temples la corruption de nos monrs? O flinesntMehAMftfci ierre,et y Mrs de célestes pensée*! Sut., H, (ii el Cl.
• (à) CJlé par S. Arcrsm, de civil. Del, XVIII, 5. c.
C\) Tttse. quasi., I, Si. C. ,
t4) Ib jm cacimt dans un buis du myrtes, coupé de sentiers Militaires ; la mort intao ne les a pas ddivre* de leurs soucis. Yirc., Lnctd -, VI, 443.
terrestre et temporelle , accompaignée de toutes sortes de plaisirs et commodités mondaines. Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande accointance à la divinité, que le surnom luy en est demeuré , ayt estimé que l’homme, ceste pauvre créature, cust rien en luy d’applicable à ceste incompréhensible puissance? et qu'il ayt cruquenosprinses languissantes feussent capables , ny la force de nostre sens assez robuste pour participer à la béatitude ou peine etcmelle? Il fauldroit luy dire , de la part de la raison humaine : Si les plaisirs que tu nous promets en l’aultre vie sont de ceux que j’ay sentis çà bas, cela n’a rien de commun avecques l’infinité ; quand touts mes cinq sens dénaturé scroicnt combles de liesse, et reste ame saisie de tout le contentement qu'elle peult désirer et esperer, nous sçavons ce qu'elle peult. Cela , ce ne seroit encores rien; s’il y a quelque chose du mien, il n’y a rien de divin : si cela n’est aultre que ce qui peult appartenir à ceste nostre condition présenté, il ne peult estre mis en compte; tout contentement des mortels est mortel : la recognoissance de nos parents, de nos enfants et de nos amis, si elle nous peult toucher et chatouiller en l’aultre monde, si nous tenons encores à un tel plaisir, nous sommes dans les commodités terrestres et finies : nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces haultes et div incs promesses, si nous les pouvons aulcunement concevoir; pour dignement les imaginer, il les fault imaginer inimaginables , indicibles et incompréhensibles, et parfait t ornent aultres que celles de nostre misérable expérience. Œil ne sçauroit veoir, dict sainct Paul t, et ne peult monter en cœur d’homme l’heur que Dieu préparé aux siens. Et si , pour nous en rendre capables , on reforme et rechange nostre eslrc ( comme tu dis, Platon, par tes purifications), ce doibt estre d’un si extrême changement et si universel que, par la doctrine physique , ce ne sera plus nous;
Hector crat tune qmtm bello certubnt ; at ille Trac tu» ab Æmonlo non crat Hector equo* ;
ce sera quelque aultre chose qui recevra ces recompenses :
(I) Corinth., I, 3, 9, d’après Isaïe, LXIV, 4. J. V. L.
(3) C’était Hector qui combattait le» armes à b main ; mais le corps qui fut traîné par les chevaux d' Achille, cc n’était plus Hector. Ov., Trltt., III, II, *7.
Quod mutatur... dissolvitur ; inierit eigo : Trajlciuntur entra partes, alque or dîne migrant
Car, en la metcmpsychose de Pythagoras, et changement d’habitation qu'il imaginoit aux âmes, pensons nous que le lion, dans lequel est l’amc de César, espouse les passions qui touchoient César, ny que ce soit luy ? si c’estoit encores luy, ceux là auroient raison, qui, combattants cest’ opinion contre Platon, lui reprochent que le fils se pourrait trouver à chevaucher sa mere revestue d’un corps de mule, et semblables absurdités. Et pensons nous qu’ès mutations qui se font des corps des animaulx en aultres de mesine espece, les nouveaux venus ne soient aultres que leurs prédécesseurs ? Des cendres du phœnix s’engendre, dict on a, un vers, et puis un aultre phœnix; cc second phœnix, qui peult imaginer qu’il ne soit aultre que le premier ? Les vers qui font nostre soye, on les veoid comme mourir et asseieber, et de ce mesme corps se produire un papillon, et de là un aultre ver , qu’il seroit ridicule estimer estre encores le premier ; ce qui a cessé une fois d'estre n’est plus :
Sec, »i materiam nostram collegertt œtas
Post oblittm, rursumque redegerit, ut tita mme est ,
Atque iterum nobts f 11er in t data Imniita vitœ,
Pcrtineat quidquam tamen ad nos id quoque factum, Interrupta semel qmtm sil repetentia nostra 3.
Et quand tu dis ailleurs, Platon, que cc sera la partie spirituelle de l’homme à qui il touchera de jouir des récompenses de ('aultre vie, tu nous dis chose d’aussi peu d’apparence :
Stiicet, avoliut rndklbtts, ut uei/uit ullam Dispicere ipse ocutus rem, scorsum corpore loto 4;
car, à cc compte, 'ce ne sera plus l’homme, ny nous, par conséquent, à qui touchera ceste jouissance; car nous sommes hast is de deux pièces principales essentielles, desquelles la séparation c’est la mort et ruyne de nostre estre :
(I) Ce qui est changé se dissout ; donc il périt : en effet, les corps sont séparé» par d’autre» corps, et l'organisation est détruite. Lien., III, 756.
(3‘ Pire, KOI. Bist. , X, 3. C.
(X) Et al le temps rassemblait la matière de notre corps, après qu’il a été dissous, de sorte qu'U remit cette matière dans la situation où elle est à présent, et qu’il nous rendit A la vie, tout cela ne serait rien à notre égard , dès que le cours de notre existence a été une fois Interrompu. Lee*., ni, 859.
fl) De mémo l’œil arraché de son orbite, et sépare du corps, ne peut voir aucun objet. Lee*., 111, W».