LIVRE II
Inter enlm fréta est vital pausa, vageque
Deerrarunt passim motus ub senslbus omnes 1 * ;
nous ne disons pas que l’homme souffre quand les vers luy rongent ses membres de ’quoy il vlvoit, et que la terre les consomme :
Et nlkil hoc ad nos, qui coi tu conjugioque
Corporis algue anime v consistimus uniter apti *.
Davantage, sur quel fondement de leur justice peuvent les dieux recognoistrc et recompenser à l’homme après sa mort scs actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont eulx mesmes qui les ont acheminées et produictes en luy ? Et pourquoy s’offensent ils et vengent sur luy les vicieuses, puisqu’ils l’ont eulx mesmes produict en ceste condition faultiere, et que d’un seul clin de leur volonté iis le peuvent empescher de faillir? Epicurus opposerait il pas cela à Platon , avecques grand’ apparence de l’humaine raison, s’il ne se couvrait souvent par ceste sentence : « Qu’il est impossible d'establir quelque chose de certain de l'immortelle nature par la mortelle? • Elle ne faict que fourvoyer partout , mais spécialement quand elle sc mesle des choses divines. Qui le sent plus évidemment que nous? car encores que nous luy ayons donné des principes certains et infaillibles, cncoresque nousesclairions ses pas par la saincte lampe de la vérité qu’il a pieu à Dieu nous communiquer, nous veoyons pourtant journellement, pour peu qu’elle se deslourne ou escarte de la voye trassée et battue par l’Eglise, comme tout aussitost elle se perd, s’embarrasse et s’entrave, tournoyant et flottant dans ceste mer vaste, trouble et ondoyante des opinions humaines, sans bride et sans but : aussitost qu’elle perd ce grand et commun chemin, elle se va divisant et dissipant en mille routes diverses.
L’homme ne peult estre que ce qu’il est, ny imaginer que selon sa portée. C’est plus grande presumption, dict Plutarque3, à ceulx qui ne sont qu’hommes, d’entreprendre de parler et discourir des dieux et des demy dieux, que ce
(I) En effet, dîs que le cours de la vie «1 Interrompu, le mouvement abandonne tous les sens et sc dissipe. Lcca., ni, 87i.
(1) Cela ne nous touche pas, puisque nous sommes un tout formé du mariage du corps cl de Mme. Loch., II!, 867.
(3) Haas le traité. Pourquoi la justice dlrine diffère quelque-
fois la punition des maléfices, c. 4 de la ver*ion d'Amyot. C.
n’est à un homme ignorant de musique vouloir juger de ceulx qui chantent, ou à un homme qui ne feut jamais au camp vouloir disputer des armes et de la guerre, en présumant comprendre par quelque legiere conjecture les effects d’un art qui est hors de sa cognoissance. L’ancienneté pensa, ce crois je, faire quelque chose pour la grandeur divine, de l’apparier à l’homme, la vestir de ses facultés et estrener de ses belles humeurs et plus honteuses nécessités, luy offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et farces à la resjouïr, de nos vestements à se couvrir, et maisons à loger, la caressant par l’odeur des encens et sons de la musique, festons et bouquets, et, pour l’accommoder à nos vicieuses passions, flattant sa justice d’une inhumaine vengeance, l’esjouïssant de la ruyne et dissipation des choses par elle créées et conservées : comme Tiberius Sempronius 1 qui feit brasier , pour sacrifice à Yulcan, les riches despouiiles et armes qu’il avoit gaigné sur les ennemis en la Sardaigne; et Paul Eim le4, celles de Macedoine, à Mars et à Minerve; et Alexandre3, arrivé à l'océan Indique, jecta en mer, en faveur de Thelis, plusieurs grands vases d’or; remplissant en oultrc ses autels d’une boucherie, non de bestes innocentes seulement, mais d’hommes aussi , ainsi que plusieurs nations, et entre aultres la nostre, avoient en usage ordinaire; et crois qu’il n’en est aulcune exempte d’en avoir faict essay.
Sulmonc creatos
Quatuor hic juvenes, loildan, quos educat ifent,
VU cntcs raplt, inferias quos immolet umbris 4.
LesGetes5 sc tiennent immortels ; et leur mourir n’est que s’acheminer vers leur dieu ZamoU xis. De cinq en cinq ans, ils despeschent vers luy quelqu’un d’entre eulx pour le requérir des choses necessaires. Ce député est choisi au sort; et la forme de le despescher , après l’avoir de bouche informé de sa charge, est que, de ceulx
(I) TITE liVK, xu, 10.
{«) Id., XLV, 65. C.
(3) ARAIEK, VI, 19, et DIODORE DE SICILE, XVII, !M, SOOt ICS Mob historiens d'Alexandre qui parlent des vases d’or jetés dans l'Océan, mais ils ne disent rien de la boucherie d'hommes. C.
(4) Enée saisit quatre jeunes guerriers, ûls de SuIiuodc, et quatre, nourris sur les bords de TCfens, |»ur les immoler vivants aux mânes de l’allas. Y me., Eneid., X, 517.
(fl) 1IÉRODOT., IV, 91. J. V. 1-
qai l'assistent, trois tiennent debout autant de javelines, sur lesquelles les auto res le laneent à forée de bras. S’il vient à s'enferrer en lieu mortel et qu’il trespasse soubdain, ce leur est certain argument de faveur divine : s’il en cscliappe, ils l’estiment meschant et exsecrablr, et en députent eneorcs un aultre de mesine. Amestris1, mere de Xerxès, devenue vieille, feit, pour une fois, ensepvelir touts vifs quatorze jouvenceaux des meilleures maisons de Perse, suyvant la religion du |»ïs, pour gratilier à quelque dieu soubterrain. Encore* aujourd’buy les idoles de Tbcmixtitan se cimentent du sang des ]>etits enfants : et n’aiment sacrifice que de ces puériles et pures âmes : justice affamée du sang de l’innocence !
Tantum rellitjlo potult madère mnlorcm1 î
Les Carthaginois3 immoloient leurs propres enfants à Saturne , et qui n’en avoil point en achetoit, estant cependant le percetlamere tenus d’assister à cest office avecques contenance gave et contente.
C’estoit une estrange fantasie de vouloir paver la bonté divine de nostre affliction; comme les Lacédémoniens*, qui mlgnurdoient leur Diane par le bourrellement des jeunes garsons qu’ils faisoient fouetter en sa faveur souvent jusques à la mort : c’estoit une humeur farouche de vouloir gratifier l’architecte de la subversion de son bastiment et de vouloir garantir la |>cine due aux coulpablcs par la punition des non coulpablcs; et que la pauvre Iphigenia, au port d’Aulide, par sa mort et par son immolation, deschargeast envers Dieu l’armée des Grecs des offenses qu’ils avoient commises;
El caria inceste, miter nli lartpore In iften,
Uosiia conciderei maciatu mœsia jhiremis J ;
et ees deux belles et généreuses âmes des deux Decius, perc et fils, pour propitier la faveur des dieux envers les affaires romaines, s’allassent jeeter à corps perdu à travers le plus espais
(f) n.vs. , delà Superstition, c. 15; (H lltnou(n.,VII, litanies- Iris était fsmme do Xerxte. c.
{*) Tant la religion a pu conseiller do crimes ! Lvca., 1, 102.
(5) PLUT., de la Super mi luit, e. 15. c.
(4) lo., Apoptilhajmrs des Lacédémoniens, vers la fin. C.
Que coin; vierge lu fortunée, au moment destiné à son hymen, expirât sons Icü coups impitoyables d'un père. Ucn. 1,99.
des ennemis ; Quafuit tanta àeorum iniquilat,
ut placari populo romano non postent nisi talm cir» occidisscnt '? Joinct que cc n’est pas au criminel de se faire fouetter à sa mesure et à son heure; c’est au juge, qui ne met en compte de chastimcnt que la peine qu’il ordonne et ne pcult attribuer à punition ce qui vient à gré à cela y qui le souffre : la vengeance divine présupposé nostre dissentiment entier pour sa justice et pour nostre peine. Et feut ridicule l’humeur de Polvcrates1, tyran de Samos, lequel, pour interrompre le cours de son continuel i tout leur et le compenser, alla jeeter en mer le plus cher et précieux joyau qu’il cust, estimant que par ce malheur aposté il salisfaisoit à la révolution et vicissitude de la fortune : et elle, pour se mocquer de son ineptie, feit que ce mesme joyau reveinst cncores en ses mains, trouvé au ventre d’un poisson. Et puis, à quel usageles dcschircments et desmembrementsdes Corvbantes, des Menades, et, en nos temps, des Mahumetans qui se balafrent le visage, l’cstomach, les membres pour gratifier leur prophète: veuque l’offense consiste en la volonté, non en la poietrine, aux yeulx, aux genitoires, en l’embonpoinct, aux espaulcs et au gosier ? Tantus est perlurbutas mentit, et sedibut tuit puisa furor, ut sic dii placenlur, qunnadmodum ne hommes quidem sœviunt 3. Geste contexture naturelle regarde, par son usage, non seulement nous, mais aussi le service de Dieu et des aultres hommes; c’est injustice de l’afloler à nustre escient, comme de nous tuer pour quelque prétexté que ce soit : ce semble cstre grande lucbcté et trahison de mastiner et corrompre les fonctions du corps, stupides et serves, pour espargner à l’ame la solicitude de les conduire selon raison: Ubi iralos deot liment, qui sic propittos habere merentur?... In regùc libidinùt roluplatem caslrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esscl, jubenle domino, manus intulit *. Ainsi remplissoienl ils leur religion de plusieurs mauvais effects :
(I) Conimeiii les dtaii Culcut-IU si irrites contre le , niplc romain qu'il# ne pussoul être satisfait# qu'au prix d’un long si généreux ? Ctc , de liai, deor , III, C.
(*) I1ÉR., HJ, 41 01 42. J. V. !..
(3) Toi c-sl leur délire, mile csl leur fureur, qu'ils {lenscut apaiser lia dieux en surpassant toutes les cruautés des liunxncà. S. Acclmin, de Civil. IM*/., VI, 10.
(4) lie quelles actions pouscnl-lb. que les dieux s'irritent,