‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 228 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Saphu otlm

ttUUjlo ptptrit uelcrota ^f-vn hujjta [acm'.

Or, rien du nostre ne se peult avarier ou rapporter, en quelque façon que ce soit, à la nature divine, qui ne ia tache et marque d'autant d’imperfection. Ceste infinie beauté, puissance et bonté , comment peult elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extrême interest et deschel du sa divine grandeur ? Jnfirmum Dei farlius es I hominibus; et stullum Dei sapientius est hominibus*. Stilpon le philosophe, interrogé si les dieux s'esjouïssent de nos honneurs et sacrifices : » Vous estes indiscret, respondit il5; relirons nous à part si voua voulez parler de cela. • Toutesfois, nous Iny prescrivons des bornes, nous tenons sa puiasance assiégée par nos raisons ( j’appelle raisons nos resveries et nos songes, nvecques la dispense de la philosophie qui dict ; » Le fol mesme et le meschant forcener par raison ; mais que c’est une raison de particulière forme»), nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se faict de rien , Dieu n’aura sera baslir le monde sans matière. Quoi ! Dieu nous a il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance? s’est il obligé & n’oultrcpasscr les bornes de nosire science? Mets ie cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de seseffects ; penses tu qu’il y avt employé toutee qu’il a peu et qu’ii ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées en cest ouvrage? Tu ne veois que l'ordre et ia police de ce petit caveau où tu es logé-, au moins si tu la veois : sa divinité a une jurisdiction infinie au delà ; ceste pièce n’est rien au prix du tout :

Omnla en in calo, lerraqne, mariqut.

Pi U suulad summum summaï lotius o muent 4;

ceux qui croient te le* rendre propice* par des crimes ?. . on a vu dos homme* qui ont élé faits eunuques |>oiir servir aux plaisi rs des rois ; mais jamais esclave ne s’est mutile hiimênie, lorsque son rnailrc lui commandait de ne plus être homme,

S. AuccsTi.1, de Civil. Del., VI, 10, d’apri» Sénèque.

(1) Autrefois la religion a souvent Inspire des actions impies et détestables. Iac«., I, 83.

(i La laibles.se de Dieu est plus; forte que la force des hommes ; sa folk» est plus sage que leur sagesse. S. Paix, Cor lui h.,

(3) Droc. LAr.ncr, Il, 1 17. G.

|4) la ciel, la tcire et la mer, pris ensemble, ne sont rien, en comparaison de l'immensité du grand tout. Lt'cn», VI, C79.

c’est une loy municipale que tu allègues, tu ne sçais pas quelle est l’ universelle. Attache toy à ce à quoy tu es subject, uiais non pas luy ; il n’est pas ton confrère, ou concitoyen, ou compaignon. S’il est aulcuncmcnl communiqué à toy, ce n’est pas pour se ravaller à ta petitesse ny pour te donner le contreroolle de son pouvoir : le corps humai n ne peult voler aux nues ; c’est pour toy. Le soleil branste, sans séjour, sa course ordinaire ; les bornes des mers et de la terre ne se peuvent confondre ; l’eau est instable et sans fermeté ; un mur est, sans froissure, impénétrable à un corps solide; l'homme ne peult conserver sa vie dans les flammes; il ne peult cslre et au ciel, et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement : c'est pour toy qu’il a faict ces réglés; c’est toy qu’elles attachent; il a tesmoigné aux chrestiens qu’il les a toutes franchies quand il luy a pieu. De vray, pourquoy, tout puissant comme il est, aurait il restreinct ses forces & certaine mesure? en faveur de qui aurait il renoncé son privilège? Ta raison n’a, en aulcune aullrc chose, plus de vcrisimililude et de fondement qu’en ce qu’elle le persuade la pluralité des mondes;

Terramque, et totem, lunam, mare, cetera quæ sunt, y on esse unlca, sed mimera mujis iiinvmerali »,

les plus fameux esprits du temps passé l’ont crcue, et aulcuns des nostres mesmes, forcés par l’apparence de la raison humaine; d’autant qu’en ce hastiment que nous veoyons il n’y a rien seul et un,

( futtm in summa res nulla sil una,

Unlca quæ ijlfjnalur, et unlca soluque crcscat *,

et que toutes les especes sont multipliées on quelque nombre ; par où il semble n'estre pas vrayscmblable que Dieu ayt faict cc seul ouvrage sans eompaignon et que la matière de ceste forme ayt esté toute espuiséc en ce seul individu;

Quare eliam a (que e fiant taies fat car e sucette est,

Esse alios alibi conqrcssus maierial,

Qualls hic est, arldo comjilejrn quem tenei ailier 5 :

(I) Que la terre, le soleil, h lune, ta tuer, et tous 1rs êtres, ne sont point uniques, niais en nombre infini. I.mt., Il, |«S5.

(î> Qult n’y a point, dans la nature, d’être unique de son espèce, qui mine et qui croisse Isolé. Li en., fi, 1077.

(3) On ne peut donc s’empêcher de convenir qu’il n dû se faire ailleurs d’autres agrégations de matière, semblables ù celle que l'éther embrasse dans son vaste contour, l.cca , U,

notamment , ai c’est on animant , oommeses mouvcmenls le rendent si croyable que Platon l’asscure', et plusieurs des nostres, ouïe confirment, ou ne l’osent infirmer; non plus que ccste ancienne opinion que le ciel, les estoiles et auitres membres du monde sont créatures composées de corps et ame, mortelles en considération de leur composition , mais immortelles par la détermination du Créateur. Or, s’il y a plusieurs mondes , comme Dcmocritus, Epieurus et presque toute In philosophie a pensé, que savons nous si les principes et les réglés de cestuy cy touchent pareillement les auitres? ils ont, à l’adventure, aultre visage et aultre police. Epieurus* les imagine ou semblables ou dissemblables. Nous veoyons en ce monde une infinie différence et variété pour la seule distance des lieux : nv le bled ny le vin ne se veoid, ni aulcun de nos animaulx en ces nouvelles terres que nos pères ont descouvertes; tout y est divers : et, au temps passé, veoyez en combien de parties du monde on n’avoit cognoissancc ny de liaccbus ny de Ccrès. Qui en vouldra croire Pline et Hérodote1 2 3, il y a des especes d'hommes, en certains endroicts , qui ont fort peu de ressemblance à la nostre ; et y a des formes mestisses et ambiguës entre l'humaine nature et la brutale: il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yculx et la bouche en la poictrine ; où ils sont touts androgynes ; où ils marchent de quatre pattes; où fis n’ont qu'un oeil au front et la teste plus semblable à celle d’un chien qu’à la nostre; où ils sont moitié poisson par emhas et vivent en l’eau ; où les femmesaccouehent à cinq ans et n’en vivent que huict ; où ils ont la teste si dure et la peau du front que le fer n’y peult mordre et rebouche contre; où les hommes sont sans harl>e; des nations sans usage et cognoissance de feu ; d’aultres qui rendent le sperme de couleur noire ; quoy, ceulx qui naturellement se changent en loups, en juments et puis encores en hommes? et, s’il est ainsi, comme dict Plutarque*, qu’en quelque endroict

(1) Dans son TitnCc, page Ki7. C.

(2) DlOC. I.ACBCE,*, 83. C.

(3) Los exemples suivants sont tirés du troi>icmc cl du qua trk’ino li\rc ü’IIùiodotk, cl des sixième, septième cl huitième livres de Pline. Mai» la plujwrt de cca traditions sont rtlvo qiH’os en doulc par l’un cl l'autre- J. V. I..

(4' Plit , lie la face de la lune; et Punk, vn, a c.

des Indes il y ayt des Itommes sans bouche, se nourrissant de la scllteur de certaines odeurs, combien y a ilde nos descriptions faulses? Il n’est plus risible, ny à l’adventure capable de raison et de société; l’ordonnance et la cause de nostre bastiment interne seroient, pour la pluspart, hors de propos.

Davantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance qui combattent ces belle* réglés que nous avons taillées et prescriptes à nature? Et nous entreprendrons d’v attacher Dieu mesme ! Combien de clioses appelions nous miraculeuses et contre nature? cela se faict par rhasque homme et par chasque nation, selon la mesure de son ignorance : combien trouvons nous de propriétés occultes et de guint essences ? car « aller selon nature, ■ pour nous ce n’est qu’ - aller selon nostre intelligence, « autant qu'elle peult suyvre et autant que nous y veoyons: ce qui est au delà est monstrueux et desordonné. Or, à ce compte, aux plus ad visés et aux plus habiles tout sera donoques monstrueux : car à ceulx là l’humaine raison a persuadé qu’elle n’avoit ny pied ny fondement quelconque, non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche, et Anaxagoras la disoit eslrc noire* ; s’il y a quelque chose ou s’il n’y a nulle chose; s’il y a science ou ignorance, ce que Metrodorus Chius’nioit l’homme pouvoir dire; ou si nous vivons, comme Euripide* est en double, «si la vie que nous vivons est vie ou si c’est ce que nous appelions mort qui soit vie : »

Ti; V c’<ftv <t tf- r'.-.V, i ki'xXdtx'. SaviTv

Tô Çp J i , toiiaxm fort*,-

et non sans apparence ; car pourquoy prenons nous libre d’estre de cest instant qui n’est qu’une éclistre* dans le cours infiny d’une nuict éternelle, et une interruption si briefvede nostre perpétuelle et naturelle condition, la mort occupant tout le devant et tout le derrière de ce moment et encores une bonne partie de ce

{i)Cic., Academ., II, i" cl 31 ; Epist. ad Quint, fr., H, 13. tin l*ul consulter, sur cette opinion d’Anaxagore, Semis Einpiricus, lljfHttyp. PyrrfuM., 1, 13; Galien, de Simpi. mnlkam , II, 1 ; Lactancc, Mvln. huait., III, 33 ; V, 3, rtc. Un Allemand, Voigi, a public aussi une dissertation Advenus alborem nh is. i. V. L.

(i) Cic., Acad., Il, 33 ; Sext. Bxmicrs, p. 140. C.

(3) Plat., C.oryku, p. SûO; Dioc. I-auick, IX, 73; Scst. Eotimccs, Wjpotyp., III, 34. C.

(4) Eclair. Les anciens telles donnent : mtr ctoise; c'csl un mot mal lu.

Page 1