LIVRE II, CHAI». XII
moment? D’aultres jurent qu’il n’y a point de mouvement', que rien ne bouge, comme les suyvanlsdc Melissus; car s’il n’y a rienqu’un, ni ce mouvement sphérique ne luypeuh servir, ny le mouvement de lieu à aultre, comme Platon preuve: d’aultres, qu’il n’y a ny génération ny corruption en nature. Protagoras* dict qu’il n'y a rien en nature que le double ; que de toutes choses on peult eguaieinent disputer; et de cela mesrne, si on peult egualement disputer de toutes choses: Nausipliancs5, que, des choses qui semblent, rien n’est non plus que non est ; qu’il n’y a aultre certain que l'incert itude : Parmenides, que de ce qu’il semble il n’est aulcune chose en general ; qu’il n’est qu’un : Zenon, qu’un mesrne n’est pas et qu’il n’y a rien ; si un estoit, il seroit ou en un aultre ou en soy mesrne; s’il est en un aultre, ce sont deux ; s’il est en soy mesrne, ce sont encores deux ; le "comprenant et le comprins4. Selon ces dogmes, la nature des choses n’est qu'un umbre ou faulse ou vaine.
Il m’a tousjours semblé qu’à un homme chrestien ceste sorte de parler est pleine d’indiscrétion et d’irreverence : * Dieu ne peult mourir ; Dieu ne se peult desdire ; Dieu ne peult faire ceey ou cela. « Je ne trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine soubs les loix de nostre parole ; et l’apparence qui s’offre à nous en ces propositions, il la fauldroit représenter plus reveremment et plus religieusement.
Nostre parler a ses foiblesses et scs defaults, comme tout le reste : la plus part des occasions des troubles du monde sont grammairiennes ; nos procès ne naissent que du débat de l'interpretation des loix ; et la plus part des guerres, de ceste impuissance de n’avoir sceu clairement exprimer les conventions et traictés d’acrord des princes : combien de querelles et combien importantes a produict au monde le double du sens de ceste syllabe, èoe5? Prenons la clause que la logique mesrne nous présentera pour la plus claire ; si vous dites : « Il faict beau temps, » et que vous dissiez vérité, il fait doneques beau temps. Voylà pas une forme de parler certaine?
!<) dioc. uuci, ix, ai. c.
P) âme. tinci, ix, si ; sas., f./iLsi. sa. c.
(x) scs., Kpiu. ss. c.
(4) Qr., Acadan , 11,37; SÉN., Ephl. 88. C.
(3) Montaigne veut parler id tics controverses des catholiques et des protestants sur la transsubslanUaiiou. A. D.
encores nous trompera elle : qu'il soit ainsi , suyvons l’exemple; si vous dictes: - Je inents, » et que vous dissiez vray, vous mentez doneques 1 . L'art , la raison , la force de la conclusion de ceste cy sont pareilles à l’autre ; toutesfois nous voylà embourliés. Je vcois les philosophes pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aulcune maniéré de parler; car il leur fauldroit un nouveau langage : le nostre est tout formé de propositions aflirmatifvcs, qui leur sont du tout ennemies ; de façon que, quand ils disent : “ Je doubte, * on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire avouer qu'au moins assurent et sçavcnt ils cela qu’ils doublent. Ainsin on les a con- Iraincts de se sauver dans ceste comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur scroit inexplicable : quand ils prononcent « J’ignore, » ou - Je doubte, » ils disent que ceste proposition s’emporte elle mesrne quand et quand le reste, ny plus ny moins que la rubarbe qui poulse hors les mauvaises humeurs, et s’emporte hors quand et quand elle niesmc*. Ceste fantasie est plus seurement conccue par interrogation : Que sçay je? comme je la porte à la devise d’une balance.
Voyez comme on se prevault de ceste sorte de parler5, pleine d’irrcverence : aux disputes qui sont à présent en nostre religion, si vous pressez trop les adversaires, ils vous diront tout dcslroussécinent qu’ - Il n’est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. ” Et ce mocqucur ancien*, comment il en faict son proufit ! « Au moins, dict il, est ce une non legiere consolation à l’homme de ce qu’il veoid Dieu ne pouvoir pas toutes choses : car il ne se peult tuer quand il le vouldroit, qui est la plus grande faveur que nous ayons en nostre condition ; il ne peult faire les mortels immortels, ny revivre les trespassés, ny que celuv qui a vescu n’ayt point vescu, ccluv qui
fl) C'est le seplilsme appelé le Uenleitr, ijcv Jqssv.ç. etc. , Acad., Il, 30 ; ACLC-ClLLE, XVIII, 3, rie. J. V. I„
(3) Dior.. Lvw.cn, IX, 7G. C.
(3) Dout il csl question plu* liaut, savoir : Pieu ne peut faire ceci, ou cela. C.
(i) Dans la première édition «les Essais, publiée en 1580, et dans F édition in-4» de 1588, ebeae Abel l'Angel ter, Montaigne avait mis : Et ce mocqucur de Pline, comment il en faict son prou fit! Mais il a rayé lui-même de Pline, et a écrit au-dessus, antien. Voyez le [tassage auquel il lait allusion. Pline, U, 7. N,
a eu des honneurs ne les ayt point eus ; n’ayant aultre droict sur le passé que de l'oubliance : et à fin que ccste société de l’homme à Dieu s’accouple encores par des exemples plaisants, il ne peult faire que deux fois dix ne soient vingt. » Vov là ce qu’il dict, et qu’un chrestien debvroit éviter de passer par sa bouche : là où, au rebours, il semble que les hommes recherchent ccste folle fierté de langage, pour ramener Dieu à leur mesure :
C rat t el a ira
Nu he polum Pater occupait),
Vel sole puro ; non (amen irrlinm,
Quodcumqne rétro est, effictet, nojue hiffinjet, infectumque reddet,
Quod fujiens sonet hora vexii
Quand nous disons que l’infinité des siècles, tant passés qu’à venir, n’est à Dieu qu'un instant ; que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose avccques son essence, nostre parole le dict, nostre intelligence ne l’appréhende point4. Et loutesfois nostre oultrecuidancc vcult faire passer la Divinité par nostre estaminet et de là s’engendrent toutes les resveries et les erreurs desquelles le monde se treuve saisi, ramenant et poisant à sa balance chose si csloingnéc de son poids3. Mirum guo procédât improbitas cordis humani, purvulo aliquoinvilata successu l. Combien insolemment rcbrouent Epicurus les stoïciens, sur ce qu’il tient l’est re véritablement bon et heureux n’appartenir qu’à Dieu, et l’homme sage n’en avoir qu’un umbrage et similitude ! combien témérairement ont ils attaché Dieu à la destinée ! ( A la mienne volonté, qu’aulcuns du surnom de chrestiens ne le facertl pas encores!) et Thaïes, Platon et Pylhagoras l’ont asserve à la nécessité. Ccste fierté de vouloir descouvrir Dieu par nos yeulx a faict qu’un grand
(I) que demain l’air fait couvert de nuages épais, ou que le
soleil brille dans un ciel pur ; les «lieux ne peuvent faire que ce qui a été n’ait point été, ni détruire rc que le temps l apide a emporté sur se* ailes lion., (Ml., III, 39, 43.
(3) rte le comprend point.
(3) Montaigne, dans tout ce passage, contredit raideur qu’il a traduit, cl qu’il défend. « L'homme, dit Sebond, est par sa nature, en tant qu’il est homme, 1a vrnye et vive Image de Dieu. Tout ainsi que le cachet cqgravc sa ligure dans la dre , ainsi bleu empreint en l’homme sa semblante, etc. » Théologie naturelle, e. I2i, traduction de Montaigne. J. V. L.
(4) Il est étonnant jusqu'oü se porte l’arrogance du ctrur «le l’homme, lor.«iu*dle est encouragée par le moindre mexts. •PttNE, Nat. flfrf .ll,».
personnage des postres1 3 4 a au ri hué à la Divinité une l'orme corporelle ; et est cause de re qui nous advient tous les jours d’attribuer à Dieu touts les événements d'importance, d'uni’ particulière assignation : parce qu’ils nais poisent, il semble qu’ils lui poisent aussi, et qu’il y regarde plus entier et plus attentif qu'aux événements qui nous sont legiers, ou d’une suitte ordinaire : Magna dii curant, pana nt gligunt 1 : escoutez son exemple, il vous esclaircira de'sa raison : Nec in rccjnis quidem regei omnia minima curant 3 ; comme si à ce roy U c’cstoit plus et moins de remuer un empire ou la feuille d’un arbre ; et si sa providence s’cxerccoit aultrcment, inclinant l'evenement d’une baltaille, que le sault d’une pulce. La main de son gouvernement se preste à toutes choses, de pareille teneur, mesme force et mesme ordre ; nostre interest n’y apporte rien; nos mouvements et nos mesures ne le touchent pas ; Dcus ita artifex magnas in magnit, «I minor non fit in parvis 4. Nostre arrogance nous remet tousjours en avant ceste blasphemeusc apparialion. Parce que nos occupations noos chargent, Straton a estrené les dieux de toute immunité d’offices, comme sont leurs presbtres ; H faict produire et maintenir toutes chose* à nature ; et de ses poids et mouvements construit les parties du monde, deschargeant l’hnmainc nature de la crainte des jugements divins; Quod bcatum ælcrnumque sit, id nec habere negotii quidquam, nec exhibere alteri **. Nature veult qu’en choses pareilles il y ave relation pareille : le nombre doneques infiny des mortels conclod un pareil nombre d’immortels; les choses infinies qui tuent et ruynent en presup posent autant qui conservent et proufilent. Comme les âmes des dieux, sans langue, sans yeulx, sans aureilles, sentent entre elles ehascune ce que l’aultre sent, et jugent nos pensées , ainsi les âmes des hommes, quand eBfs
(1) C’est Terlullie» , dans ce pavage si souvent dlé : Om» nerjat Demi este corpus, cttl Deux xpiritux sit ? K.
(2) Les «lieux prennent soiu des grandes chose-*, cl négligent tes petites. Cic., de Nat. dcor.. H, C6.
(3) Les rois mémos n'entrent pas dans les petits détails de l'administration. Ctc., ibid., 111,38.
(4) Dieu, qui est si parfait ouvrier dans tes grandes dwsrs ne Test pas moins dans tes |ictilcs. S. Arcutra, de Cit H. Dei, XI, M.
(») l’n être heureux et éternel n’a point de peine, et n'eu Lit à porsomic. Ctc., de Nat. deor.,1, 47.