‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 231 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Pourtant disoit plaisamment Xenophane» * que si les animaolx se forgent des dieux, comme il est vraysemblable qu’ils le facent , ils les forgent certainement de mesme eulx, et se glorifient comme nous. Car pourquoy ne dira un oyson ainsi : * Toutes les pièces de l’univers me regardent; la terre me sert à marcher, le soleil à m’esclairer, les estoiles à m’inspirer leurs influences ; j’ay telle commodité des vents , telle des eaux ; il n’est rien que ceste voulte regarde si favorablement que moy ; je suis le mignon de nature? Est ce pas l’homme qui me traicte, qui me loge, qui me sert? c’est pour moy qu’il faict et semer et mouldre; s’il me mange, aussi faict il bien l’homme son compaignon ; et si foys je moy les vers qui le tuent et qui le mangent. » Autant en diroit une grue3 ; et plus magnifiquement encore», pour la liberté de son vol, et la possession de ceste belle et haultc région : Tam blanda conciliatrice, et tam sui est lena ipsa natura 3 !

Ordoncques, parce mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde; il luict, Il tonne pour nous ; et le créateur et la créature , tout est pour nous ; c’est le but et le poinct où vise l’université des choses. Regardez le registre que la philosophie a tenu, deux mille ans et plus, des affaires celestes ; les dieux n’ont agi, nont parlé que pour l'homme ; elle ne leur attribue aultre consultation et aultre vacation. Les voylà contre nous en guerre ;

nous ne pouvons penser & Dieu sons nous le représenter sous une forme humaine. Cic., Ibid., I, 87.

{I) Ei'str.E, Prtp. ti angét.,X III, 13. C.

(J) Montaigne se trouve ici de nouveau en contradiction avec celui dont II fait r apologie. Scbood, dans sa Théologie naturelle, s'exprime ainsi, cliap. 97, fol. 90, édition de 1891 : « Le ciel le dJct (à l'homme) : Je te fournis de lumière le jour, à fin que tu veilles ; d’ombre lanuict, à fin que lu dormes cl reposes : pour U récréation et commodité Je renouvelle les saisons, Je te donne ta fleurissante doulceurdu printemps, la chaleur de Teste, la fertilité de l'automne, les froideurs de riilver... L’air : Je le communique la respiration viiale,et ofTrc à ion obéi», sancc tout le genre de mes oyscaux. L’eau : Je le fournis do quoy boire, de quoy te laver. La terre : Je te soutiens ; tu ns de moy le pain de quoy senourrisssent tes forces, le vin de quoy tu csjouis tes esprits, etc., etc. » Montaigne, plusieurs fois encorc, semble réfuter plutôt que défendre l’auteur qu’il a traduit. Lorsqu’il intitula ce chapitre Apologie de Raimond Sebond, il avait sans doute oublié de le relire ; car on sait qu’il manquait de mémoire. J. V. L.

(3) Tant la nature, adroite et indulgente, porte tous les êtres à s’aimer euvotme»: Giç.f de liai, deor., I, *7.

Domllosque ïïcrculea manu Tellurit invents, undc periculum Fulgens comrcmull dormis Saturai veteris

Les voicy partisans de nos troubles, pour nous rendre la pareille de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs :

Xeptunus muros, magnoque emota trldenii Fundamenta quatit, totamque a sedlhus vrbcm Bruit : hic Juno Scceas sævlssima portas Prima tenet *.

Les Cauniens, pour la jalousie de la domination de leurs dieux propres, prennent armes en dos le jour de leur dévotion, et vont courant toute leur banlieue, frappant l’air par cy, par là, à touts leurs glaives, pourchassants ainsin à oultrance, et bannissants les dieux estrangiers de leur territoire3. Leurs puissances sont retranchées selon nostre nécessité : qui guarit les chevaulx, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui une sorte de gale, qui une aultre; adeo minimis etiam rebus prava religio inserit deos * ! qui faict naistre les raisins, qui les aulx ; qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise ; à chasque race d’artisans un dieu ; qui a sa province en orient et sont crédit ; qui en ponent :

nie llllus arma,

Jtic currus fuit 5.

O sancle Apollo , qui umbilicum ccrtum terrarum obtinesc !

Pallada Cecropldœ, Mlnola Creta Dlariam, Vulcanum tellus U y psi py Ica colit,

Junonem sparte, Pelopeïadcsque Mycenœ ; Pinigerum Faunt Mœnalls ora caput ;

Mars Latio venerandus erati .*

(i) Les enfants de la terre firent trembler Taugustc palais (la vieux Saturne, et tombèrent enfin sur les bras dHcrculc. lion., Od., II, 13,8.

(3) Neptune, de son trident redoutable, ébranle les murs de Troie, et renverse de fond en comble celle cité superbe ; plus loin, l'impitoyable Junon occupe les portes Scécs. Vmc., EnCld ., n, G10.

(3) ÏIÉR., î, 173. J. V. L.

(I) Tant la siqicrstition aime à placer la Divinité même dans les plus petites choses, tit. Lit., XXVtl. 33.

(5) Là étaient les armes et le char de Junon. Êntlde., 1, 10.

(6) Vénérable Apollon, qui habitez le centre du monde. Cic., de 0ii-lfi.,n, 50.— Delphes passait pour le nombril ou le centre de la terre, pcut-élrc par un abus du mot ^1X9^, utérus. Voyez Tit.-Uv-, XXXVIII, 48; XU,S3; Ovide, Métam., X, 1G8; XV, 630 ; St ace, Thébade, I, 118, etc. J. V. L.

(7) Alltènc* adore Pallas; Me de Mioos, Diane; Leranos, le dieu du feu. Sparte et M y ce ne honorent Junon. Pan est le dieu du Méiiale, et Man celui du Latium. Ovide, ttur., lu, 81.

(|ui n'a qu’un bourg ou une famille en sa possession; qui loge seul; qui en compaignic ou volontaire ou nécessaire,

Junclai/ue tant motjno tcmplü ncjiolis avo 1 * :

H en est de si chestifs et populaires (car le nombre s'en monte jusques à trente sis mille3 *), qu’il en fault entasser bien cinq ou six à produire un espic de bled, et en prennent leurs noms divers ; trois h une porte, celuy de l'ais, celuy du gond, eeluv du seuil ; quatre h un enfant, protecteurs de son maillot , de son boire, de son manger.de son tetter ; auicuns certains, aulcuns incertains et doubteux ; auicuns qui n’entrent pas encores en paradis :

Quos, quonlam eorll nnndum dpjnamur honore,

Quas dedimus, écris terras habilare sinamus * ;

il en est de physiciens, de poétiques, de civils : auicuns, moyens entre la divine et l’humaine nature, médiateurs , entremetteurs de nous à Dieu ; adorés par certain second ordre d’adoration et diminutif; infinis en libres et offices; les uns lions, les aultres mauvais ; il en est de vieux et cassés, cl en est de mortels ; car Chrysippus' estimoit qu’en la demlere conflagration du monde touts les dieux auroient à finir, sauf Jupiter. L'homme forge mille plaisantes sociétés entre Dieu et luy ; est il pas son compatriote?

Jotls tnrunabiila Crttai*.

Voycy l’cxcusc que nous donnent, sur la considération de ce subject, Sccvola, grand pontife , et Varron , grand théologien en leur temps : » Qu’il est bcsoingquc le peuple ignore beaucoup de choses vraves et en eroyc beaucoup de faulses : » Çttum rerilalem qua liberctur iuquirat, credatur ci expedire quoi falli(ura. Les yeulx humains ne peuvent ap-

(I) et le temple de pelh-ttts est remit S celui ,1c non divin Meut. Ottde, SVul., I, Ml.

(I) Montaigne n [ni* cela dans ndstode, Opéra et Die*, vers SSâ; mais lltSiotle n'en compte une trente mille : sur quoi Martine de Tyr nlMervc quliéstodc a tait trop petit te nombre

des dieus, vu qu’il y en s une multitude fnnomtirablc llUssert.

I). Vnyeiau»! Varron, dans saint Augustin, (Je Ch lt. Pel. IV, SI, N.

(S) Ci Arque nom ne les Jugeons pas encore dignes d’être mM* dans le ciel, penwllnns-letir d’hnMtrr les terres qnc nous leur «vom aerordCus. ovtw., Mm in , t, «U.

(Il an. Des commune» ermeeptlum. etc., r. «7. c.

(J) Lite de Crète, berc. su do Jupiter, ovimt, ttetam , VIII, ML

SB} Comme U oc eberdK la veine que pour w délivrer du

percevoir les choses que par les formes de leur cognoissance : et ne nous souvient pas quel sault print le misérable Phaüthon pour avoir voulu manier les renés des chevaulx de son père d’une main mortelle? Noslre esprit rclumbe en pareille profondeur, sc dissipe et se froisse de mesme, par sa témérité. Si vous demandez à 1» philosophie de quelle matière est le ciel et le solail, que vous respondra elle, sinon de fer, ou, avecques Anaxagoras* de pierre, ou aullre estoffe de son usage? S’enquierl on à Zenon quec’cstque nature? -Un feu, dict-U3, artiste, propre à engendrer, procédant regiéeinent.K Arcbimedes, maistre de cestc science qui s’attribue la presseancc sur toutes les attitrés en vérité et certitude : » Le soleil , dict il, est un dieu de fer enflammé. » Voylà pas udc belle imagination produicte de la beauté et inévitable nécessité des démonstrations géométriques ! non pourtant si inévitable et utile que Socrates3 n’ayt estimé qu'il suffisoil d'en sçavoir jusques à pouvoir arpenter la terre qu’on donnoit et recevoit ; et que Polyænus*, qui en avoit esté fameux et illustre docteur, nclesayt priuses à mespris, comme pleines de faulseté et de vanité apparente, apres qu’il eust goustc les doulx fruicts des jardins poltronesquesd'Epicurus. Socrates, en Xcnopbon5, sur ce propos d’Anaxagoras , estimé par l'antiquité entendu au dessus de touts aultres ès choses ccleslcs cl divines, dict qu’il se troubla du cerveau, comme font touts hommes qui perscrutent immoderccment les cognoissanccs qui ne sont de leur appartenance : sur ce qu’il faiscit le soleil une pierre ardente, il ne s’advisoitpas qu’une pierre ne luict point au feu ; et, qui pis est, qu’elle s'y consomme : en ce qu’il faisoil un du soleil et du feu, que le feu ne noircit pas ceulx qu'il regarde , que nous regardons fixement le feu , que le feu tue les plantes et les herbes. C'est, à l’advis de Socrates, et au mien aussi, le plus

joug, croyons qu*i! lui est avantageux d*étrc trompé, S. Arco tis, de Civ. Del, IV, SI.— Montesquieu, Politique des tirmami dans la reliqbn, rjtc T de Srévola cl de Varron presque dans le» memes termes que Montaigne» cl il ajoute : « Saint Augustin dit que Varron avoll découvert par l& tout le secret des politique* cl de» ministres d'état» » J. V. U

(IJ XÉS., Uctnor., IV, 7, 7; Pi.i t., de Ploc. phHos., II, 9. ». V. L.

(J) Ctc., de X at. denr îi C.

(S) Xtoc», ihïnotrc* sur Soc rate, IT, 7, 2. C.

(4) CM., Acad., II, SU. C.

f») Xts., Mi utshes me Socrukn, IV, T, 0 et 7. C.

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