LIVRE II
Moment jugé du ciel que n'en juger point. Platon, ayant à parler des daimons au limée 1 ; • C'est entreprinse, dict il, qui surpasse nostre portée ; il en fault croire ces anciens , qui sc sont dicls engendrés d’eulx : c'est contre raison de refuser foy aux enfants des dieux , encores que leur dire ne soit estably par raisons necessaires ny vraysembkbles, puisqu'ils nous respondent de parler de choses domestiques et familières. «
V voyons si nous avons quelque pen plus de clarté en la cognoissance des choses humaines et naturelles. N’est ce pas une ridicule entreprinse, à celles ausquellcs, par nostre propre confession , nostre science ne peult atteindre, leur aller forgeant un aultre corps, et prestant une forme faulse, de nostre invention ; comme it sc veoid au mouvement des planètes, auquel, d'autant que nostre esprit ne peult arriver ny imaginer sa naturelle conduictc, nous leur prestons, du nostre, des ressorts materiels, lourds, et corporels :
Tenta aurtus, aurai summœ Curvatura rotœ, radlorum argentan or do ' :
vous diriez que nous avons eu des cochers, des charpentiers et des peintres, qui sont allés dresser là hault des engins à divers mouvements, et renger les rouages et entrelassemcnts des corps eelestes bigarrés en couleur, autour du fuseau de la Nécessité, scion Platon3:
If f indus domits est maxtma remm ,
Quant qulnque allUonœ fragmlne zonœ Ciugunt, per quant I imbus pictus bis scs slgnls Sleilimlcantlbus, alita in obikjno a: t Itéré, luttas Bigat acceptât * :
ce sont touls songes et fanatiques folies. Que ne plaist il un jour à nature nous ouvrir son sein, et nous faire veoir nu propre les moyens et la conduicte de ses mouvements, et y prepa-
fl) Pag. 1063, Et éd. de IfiOi; Pensées de Platon , éd. de *WI, page 80, cl les noie» page 4fS). J. V. L.
(i) Le limon ôtait d'or, les mues de même mêlai, et U» •ayons étaient d'argent. Ov., itétmn., n, 107.
P) thpublique, X, 13, ou lorne H, page GIC de l'éd, d'iv-- Ucnuc; Pennées de Platon, page lü j. V. L (*) Le monde nsi une maison immense, environnée de cinq «me*, et Ira versée obliquement par une bordure enrichie do douze signes rayonnants d'étoiles, où sont admis h: r|ur et les deux coursiers de la lune. — Ces vers sont de Yariion ; et c'est le grammairien Yalcrius Probus qui les rapporte dans ses noies mit la sixième églogue de Yirgilc. Mais II y a, dans le premier, nwwn Inmidli; çt dans le dernier, BUjas solisque ro crptaL ç.
rer nos yculx? ô Dieu ! quels abus, quels mescomptes nous trouverions en nosire pauvre science! Je suis trompe, si elle tient une seule chose droictemcnl en son poinct : et ro’cn partiray d’icy plus ignorant toute aultre chose que mon ignorance.
Ayjepas veu, en Platon, ce divin mot, » que nature n'est rien qu'une poésie ainigmatique 1 ? » comme, peuhestre, qui diroil une peinture voilée et ténébreuse, entreluisant d’une infinie variété de fauls jours à exercer nos conjectures : Latent isla omnia crastis occultata et circum~ fut a tenebrit;ul nulta acies humani i ngenii tanta sit qua penetrare in cœlum, terrant inirare potsit*. Et certes la philosophie n'est qu’une poésie sopilistiquée. D’où tirent scs aueteurs anciens toutes leurs auctorités que des poètes? et les premiers feurent poètes euix mesmes, et la traictercnt en leur art. Platon n'est qu’un poète descousu : Timon3 l’appelle, par injure, Grand forgeur de miracles. Toutes les sciences surhumaines s’accoustrent du style poétique. Tout ainsi que les femmes employent des dents d’yvoire où les leurs naturelles leur manquent , et au lieu de leur vray teinct en forgent un de quelque matière estrangiere , comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l’embonpoint de coton, et, au veu et sccu d’un chascun, s’embellissent d’une beauté faulse et empruntée, ainsi faict la science (et nostre droict mesme a, dict on, des fictions légitimes sur lesquelles il fonde la vérité de sa justice) ; elle nous donne en payement et presupposition les choses qu’elle mesme nous apprend estre inventées; car ces epicycles excentriques, concentriques, de quoy l’astrologie s’ayde à conduire le bransle de ses estoiles, elle nous les donne pour le miculx qu’elle ayt sceu inventer en ce subject : comme aussi, au reste, la philosophie nous présenté, non pas ce
(l) Montaigne a mal p r’s le sens de Maton, déni nid le* propres parole* : Éort t« çùatt Trcixnxè r, typnoou au’vt- -jucTW'Jrç, Second Alcibiade, |>. 48, ce qui «guide : a Toute poésie est, do sa nature, énigmatique. » G.
(i) Toutes ces choses sont enveloppées des plus épaisses ténèbres, et il n*y a point d*esprit assez perçant pour pénétrer dans W» cW, ou dans 1rs profondeurs de In terre. Ci c., Arait., II, 39.
(3) Timon le sillographc, cité par Dior. Ueacr dans la rie de Platon. La phrase suivante, Toutes les sciences, etc., manque (Lu» l'exemplaire vante par tes éditeurs do t««. Un donnerait, en ne suivant que cet exemplaire, un fort mauvais texte de Montaigne. I. Y. L-
qui est, once qu’elle croit, mais ce qu’elle forge, ayant plus d'apparence et de gentillesse. Platon*, sur le discours de l’estât de nostre corps, et de celuy des bestes : « Que ce que nous avons dict soit vray , nous en asseurerions, si nous avions sur cela confirmation d’un oracle ; seulement nous assourons que c’est le plus vravsemblablement que nous ayons sceu dire. »
Ce n’est pas au ciel seulement qu’elle envoyé scs cordages, ses engins et ses roues; considérons un peu ce qu’elle dict de nous mesmes et de nostre contexture : il n’y a pas plus de rétrogradation, trépidation, accession, reculement, ravissement, aux astres et corps cclestes, qu’ils en ont forgé en ce pauvre petit corps humain. Vraycment ils ont eu par là raison de l’appeller le petit Monde1 *, tant ils ont employé de pièces et de visages à le massonner et bastir. Pour accommoder les mouvements qu’ils voyent en l’homme, les diverses functions et facultés que nous sentons en nous, en combien de parties ont ils divisé nostre ame? en combien de sieges logée? à combien d’ordres et d’estages ont ils desparty ce pauvre homme, oultre les naturels et perceptibles? et à combien d’offices et de vacations? Ils en font une chose publicque imaginaire : c’est un subject qu’ils tiennent et qu’ils manient ; on leur laisse toute puissance de le descoudre, ronger, rassembler et estoffer, chascun à sa fantasie : et si ne le possèdent pas encores. Non seulement en vérité, mais en songe mesme, ils ne le peuvent régler qu’il ne s’y treuve quelque cadence ou quelque son qui eschappe à leur architecture, toute cnorme qu’elle est, et rappiecée de mille loppins fauls et fantastiques. Et ce n’est pas raison de les excuser : car, aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonnons3 qu’ils nous en rapportent seulement quelque marque legiere, et, comme de choses ignorées, nous contentons d’un tel quel umbrage et feincte ; mais quand ils nous tirent après le naturel, ou aultre subject qui nous est familier et cogneu, nous exigeons d’eulx une parfaicte et exacte représentation des linéaments et des couleurs; elles mesprisons, s’ils y faillent.
(I) Dans le Tlmét, **• Julienne, lome m, p. 71 1. v. L.
(J) Microcosme-
(3) itou Ici" «cordon <i mot prit do latin.
Je sçais bon gré à la garsc* milesicnne, qui, voyant le philosophe Thaïes s’amuser continuellement à la contemplation de la voulte celeste, et tenir toujours les yeulx elevés contremont, lui meit en son passage quelque chose à le faire brancher, pour l’advertir qu’il serait temps d’amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues quand il aurait prouveu à celles qui estoient à ses pieds : elle lui conseillât certes bien de regarder plustost à soy qu’au ciel ; car, comme dict Democritus, par la bouche de Cicero,
Quod est ante pedes, nemo spécial : coetl scrulantur plaças *.
Mais nostre condition porte que la cognoissance de ce que nous avons entre mains est aussi esloingnée de nous, et aussi bien au dessus des nues, que celle des astres : comme dict Socrates en Platon3 que à quiconque se mcsle de la philosophie, on peult faire le reproche que faict cestc femme à Thaïes, qu’il ne veoid rien de ce qui est devant Iuy : car tout philosophe ignore ce que faict son voisin ; ouy, et ce qu'il faict lui mesme ; et ignore ce qu’ils sont touts deux, ou bestes, ou hommes.
Ces gents icy, qui treuvent les raisons de Sebond trop foibles, qui n’ignorent rien, qui gouvernent le monde, qui sçavcnt tout,
Quai mart ampctcant causa , quid tempera annota ;
Stellœ sponle sua, jussœve, vagemur et errent;
Qtdd premat obscurum lunre, quid proférât orbem ;
Qu id velit et posait rerum concordia discors * :
n’ont ils pas quelqucsfois sondé parmy leurs livres les difficultés qui se présentent à cognoistre leur estre propre? Nous veoyons bien que
(I) A la Jeune servante, non pas de Miket, mais de Thracé» 0pârr« Oipamttvic, comme dil Plalon dans le Thééléte, édition (TEsticnne, tom I, p. 173. Montaigne Imagine aussi quVDc mit quelque chose sur le passage de Thalès, pour le faire brrav cher : Platon n’en dit rien. J. V. L.
fi) Sans rien voir sur la terre, on sc perd dans ies dent.
Le vers latin, imité par La Fontaine, Fables, H, 13, d’ci* prime pas une pensée de Démocrite ; mais H est dirigé par Cicéron contre Démocrite tu [-mémo, de DH'inat., II, 13. Les nouveau! fragments de la République, I, 18, où ce vers est dlé, nous apprennent qu’il est extrait d’une tragédie d 'Ip/tigéme.
(3) Dans le même endroit du ThééUte, éd. d’Estienoe, 1. f, p. 173; Pensées de Platon, p. 451. J. V. L.
(4) Ce qui relient la mer dans ses bornes, ce qui régie le* saisons ; si les astres ont un mouvement propre, ou sont «aportés par une force étrangère ; d’où vient que b lune croit et décroît régulièrement ; et comment la discorde des ments fait l'harmonie de Funtren. Uoaw Epiât., l, Il