LIVRE II
le doigt se ment, et que le pied se meut, qu’aulcunes parties se branslent d’elles mesmes,sans nostre congé, et que d’aultres nous les agitons par nostre ordonnance ; que certaine appréhension engendre la rougeur, certaine aultre la pasteur ; telle imagination agit en la rate seulement , telle aultre au cerveau ; l’une nous cause le rire, l’aultre le pleurer ; telle aultre transit et estonne touts nos sens, et arreste le mouvement de nos membres ; à tel object l’estomach se soubleve, à tel aultre quelque partie plus basse ; mais comme une impression spirituelle lace une telle faulsée 1 * dans un subject massif et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, jamais homme ne l’a sceu : Ornnia incerta ratione, et tn natura majcilate abdita *, dict Pline: et sainct Augustin, Modui, quo corporibus adharent tpiritur. . . omnino mirut est, rue comprehendi ab homine potest ; et hoc ipte Homo eit 3; et si ne le met on pas pourtant en doubte ; car les opinions des hommes sont receues, à lasuitte des creances anciennes, par auctorité et à crédit, comme si c'estoit religion et loix : on receoit comme un jargon ce qui en est communément tenu; on receoit ceste vérité avec tout son baslimentct attelage d’arguments et de preuves, comme un corps ferme et solide qu’on n’esbranle plus, qu’on ne juge plus ; au contraire, chascun, à qui mieulx mieulx, va piastrant et confortant ceste creance receue, de tout ce que peult sa raison, qui est un util soupple, contournable, et accommodable à toute figure ; ainsi se remplit le monde, et se confit en fadese et en mensonge. Ce qui faict qu’on ne doubte de gueres de choses, c’est que les communes impressions on ne les essaye jamais ; on n’en sonde point le pied, où gist la faulte et la foiblesse; on ne débat que sur les branches ; on ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin entendu ; on ne demande pas si Galen a rien dict qui vaille, , mais s’il a dict ainsin ou aultrement. Vrayement c’estoit bien raison que ceste bride et contraincte de la liberté de nos jugements, et ceste
(I) Trouée.
(S) Tou* ce* mystère* sort Impénétrable* à la raison humaloe, et restent cachés dans la majesté de la nature. Pline, H, 37.
(3) La manière dont tes esprits sont unis aux corps est tout* à-fait merveilleuse et ne peut être comprise par l'homme; et celle union est l'homme même. $. Am., 4e Civil. Pci, XXI, 10.
tyrannie de nos creances s’estendlst jusques aux escholes et aux arts ; le dieu de la science scholastique, c’est Aristote ; c’est religion de débattre de scs ordonnances, comme de celles de Lycurgus à Sparte ; sa doctrine nous sert de loy magistrale, qui est, à l’advenlure, autant ‘ faulse qu’une aultre. Je ne sçay pas pourquoy je n’acceptasse autant volontiers, ou les idées de Platon, ou les atomes d’Epicurus, ou le plein et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l'eau de Thaïes, ou l’infinité de nature d’Anaximander, ou l’air de Diogenes ', ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l’infuiy de Parmenides, ou l’un de Musæus, ou l’eau et le feu d'Apollodorus, ou les parties similaires d’Anaxagoras, ou la discorde et amitié d’Empedocles, ou le feu de Heraclitus, ou toute aultre opinion de ceste confusion infinie d’advis et de sentences que produict ceste belle raison humaine, par sa certitude et clairvoyance, en tout ce de quoy elle se mesle, que je ferois l’opinion d’Aristote sur ce subject des principes des choses naturelles ; lesquels principes il baslit de trois pièces, matière, forme et privation. Et qu’est il plus vain que de faire l’inanité me&me cause de Ia production des choses? la privation, c’est une negatifve ; de quelle humeur en a il peu faire la cause et origine des choses qui sont? Cela toutesfois ne s’oseroit esbransler que pour l’exercice de la logiqde; on n'y débat rien pour le mettre en doubte, mais pour deffendre l’aucteur de l’eschole des objections eslrangieres ; son auctorité, c’est le but au delà duquel il n'est pas permis de s’enquérir.
Il est bien aysé,sur des fondements advoués, de bastir ce qu’on veult ; car, selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pièces du bastiment se conduict ayséement sans se desmentir. Par ceste voyc, noua trouvons nostre raison bien fondée, et discourons àbouleveue;car nos maistres préoccupent et gaignent avant main autant de lieu en nostre creance qu’il leur enfault pour conclure après ce qu’ils veulent, à la modedesgeomelriens, par leurs demandes advouées, le consentement et approbation que nous leur prestons,lcur donnant de quoy nous traisner à gauche et à dextre, et nous pirouetter à leur volonté. Quiconque est ereu de ses
(I) De Diogène d'Apolleiüe, Sut. Eamic., Pyrrhoti Uy po- IVP /in, *. C.
présupposions. il est nostre malstre et nostre dieu -, il prendra le plan de ar> fondements si ample et si aysé que par iceulx il nous pourra monter, s'ilvcult, jusques aux nues. En caste practique et négociation de science, nous avons prins pour argent aomptant le mot de Pythagoras: Que chasque expert doibtestre creuen son art :• le dialecticien se rapporte au grammairien de la signification des mots ; le rlietoefen emprunte du dialecticien Icslieux des arguments ; le poOte du musicien les mesures -, le geometrien de i’arithmctloien les proportions; les métaphysicien» prennent pour fondement les conjectures de la physique; car chasque science a ses principes présupposés ; par où le jugement humain est bridé de toutes parts. Si vous vene» à chocquer ceste barrière en laquelle gist la principale erreur, ils ont incontinent ceste sentence en la bouche : «Qu’il ne fault pas débattre contre cculx qui nient les principes; • or n’y peult il avoir des principes aux hommes, si la Divinité ne les leur a révélés; de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu, •t la fin, ce n’est que songe et fumée. A ceulx qui combattent par presupposition, il leur fault présupposer au contraire le mesme axiome de quoy on débat; car toute presupposition humaine et toute enunclation a autant d'auctorité quel’aultre.si la raison n’en faict la différence. Ainsi» il les fault toutes mettre à la balance, et premièrement les generales et celles qui nous tyrannisent. La persuasion de la certitude est un certain témoignage dé folie cl d’incertitude extrême ; et n’est point de plus folles gents ny moins philosophes que les philodoxes1 de Platon ; il fault «ravoir si ie feu est cltauld, si la neige est blanche, s’il y a rien de dur ou de mol en nostre cognoissance.
Et quant à ces responccs, de quoy il se faict des contes anciens, comme à celuy qui metloit en double la chaleur à qui on dict qu’il se jectast dans le feu , à celuy qui nioit U froideur de la glace qu’il s’ en meist dans le sein, clics sont très indignes de la profession plùlosophique. S’ils nous eussent laissé en nostre estât naturel, recevants les apparences cslrangicrcs
(l) G<‘ns qui 9 c rrtnpttueul f esprit d'uptoious dont ils iguurrul te*s fondement», qui ft‘eiit£leui «le mois, q»l n'aiment cl «c votent qui; tes apparcuccs «tes choses. — Cette délinîtion est prise do Plnlon, qui tes a ro racle rPtS» irê» iwrüculknuu ni à h lin du ciuquteine livre de sa tU'pubtiqiie. C.
selon qu’elles se présentent à nous psr nos sens, et nous eussent laissé aller après nos appetiu simples et réglés par la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi : nuit c’est d’eulx que nous avons apprins de nous rendre juges du monde; c'est d'eux que nous tenons ceste fantasie: • Que ia raison humaine est contrcrooileuse generale de tout ce qui rat au dehors et au dedans de la voulte céleste; qui embrasse tout, qui peult tout, par le moyen de laquelle tout se sçait et cognoist.» Ceste response seroit bonne parmy les Cannibales, qui jouissent i’beur d’une longue vie, tranquille et paisible, sans les préceptes d’Aristote, et sans h cognoissance du nom de la physique ; ceste tesponte vauldroit mieulx à l'advcnlure, et auroit plus de fermeté que toutes celles qu'ils emprunteront de leur raison et de leur invention; decestecy scroietUcapabicsavocnoustouIi les nnimauix, et tout ce où ic commandement est encores pur et simple de la loy naturelle ; mais eulx, ils y ont renoncé. Il ne fault pasqu'ib me dient -. « 11 est vray ; car vous le voyez et sentez ainsin t « il fault qu'ils me dient si ce que je pense sentir je le sens pourtant en effect ; et si je le sens, qu’ils me dient après pourqooy je le sens, et comment, et quoy ; qu’ils me dient le nom, l’origine, les tenants et aboutissantsde U chaleur, du froid, les qualités de celuy qui agit et de celuy qui souffre; ou qu'ils me quittent leur profession, qui estdene recevoir ny approuver rien que par la voye de la raison ; c’est leur touche à toutes sortes d'essays ; mais, certes, c'estuoc touche pleine de faulsclc, d'erreur, de foihlessc et défaillance.
Par où la voulons nous mieulx esprouver que par elle mesme? s’il ne ia fault croire parlant do 6oy, à peine sera elle propre à juger des choses cslrangicrcs ; si elle cognoist quelque chose, au moins sera ce son estre et son domicile ; elle est en l'ame, et partie ou effect d’icelle ; car la vraye raison et essentielle, de qui nous desrobbons le nom à fauises enseignes, elle loge dans ie sein de Dieu ; c’est là son gisle cl sa rctraicte ; c’est de là où elle part quand il plaist à Dieu nous en faire veoir quelque rayon, comme Pallas saillit de la teste de son pore [tour se communiquer au monde.
Or, veoyonscc que l’humaine raison nous a apprins de soy, et de l’ame ; non de l'ame en general, de laquelle quasi toute la philosophie