LIVRE II
lumbast dans les caques dp pouldre qu’il yavoit dans l’endroict où ils ostoicnt gardés. Nous secouons icy les limites etdernieres closturcsdes sciences, nusquelles l'extrémité est vicieuse , comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune; il ne faict pas bonestre si subtil et si fin. Souvienne vous de ce que dict le proverbe toscan :
Chi iroppo s'assaulglia , si scaresza1.
Je vous conseille, en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs et en toute aultre chose, la modération et ratlrcmpancc4, et la fuyte de la nouvclletc et de l’cstrangeté; toutes les voyes extravagantes me faschent. Vous qui, par l’auctorilé que voslrc grandeur vous apporte et eneores plus par les advantages que vous donnent les qualités plus voslrcs, pouvez, d'un clin d’œil, commander à qui il \ ous plaist, debviez donner ccslc charge à quelqu'un qui feist profession des lettres, qui vous eust bien aultrement appuyé et cnrichy cestc fanlasic. Toutesfois, en voie y assez pour ce que vous en avez à faire.
Epieurus3 disoit, des loix, que les pires nous estaient si necessaires, que, sans elles, les hommes s’entremangeroient les uns les aultres; et Platon1 vérifié que, sans loix, nous vivrions comme bestes. Rostre esprit est un util vngabnnd, dangereux et temeraire; il est malaysé d’y joindre l’ordre et la mesure; et, de mon temps, ceulx qui ont quelque rare excellence nu dessus des aultres, et quelque vivacité extraordinaire, nous les voyons quasi touts desbordés en licence d’opinions et de mœurs ; c’est miracle s’il s’en rencontre un rassis et sociable. On a raison de donner à l’esprit humain les barrières les plus contrainctes qu’on peult ; en l'cstudc, comme au reste, il luy fnult compter et regler ses marches; il luy fnult tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garrotte de religions, de loix, de coustumes, de science, de préceptes, de peines et récompensés mortelles et immortelles; eneores veoid on que, par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons; c’est un corps vain, qui n’a par où estre saisi et assené, un corps divers et dif-
fij Par trop snbURscr, on «Yanrc sol-mOinc.
Petii., caiiz, XI, v. 43, éd. de Venise, 1730,
(3) Modération.
{3} contfe Cotol/% c. 97. 1. V. L.
(IJ Lois, IX, p. 874. C. ,
forme, auquel on no peult asseoir nœud ni prinse. Certes, il est peu d'ames, si réglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte, et qui puissent, avecques modération et sans témérité, voguer en la liberté de leurs jugements, au delà des opinions communes; il est plus expédient de les mettre en tutelle. C’est un oultragcux glaive, à son possesseur mesme, que l’esprit, à tjui ne sçait S’en armer ordonnéement et discrètement; et n’y a point de beste à qui plus justement il faille donner des orbieres1, pour tenir sa veuc subjecte et contraincte devant ses pas, et la garder d’exlravaguer ny çà ny là, hors les ornières que l’usage et les loix luy tracent; pnrquov il vous siéra mieulx de vous resserrer dans le train aceoustumé, quel qu’il soit, que de jecter voslrc vol à cesle licence effrénée4. Mais si quelqu’un de ces nouveaux docteurs entreprend de faire l’ingenieux en vostre présence, aux despens de son salut et du vostre, pour vous desfairc de ceste dangereuse peste qui se respand touts les jours en vos courts, ce préservatif, à l’extrcmc nécessité, cmpcschera que la contagion de ce venin n’offensera ny vous, ny voslrc assistance.
La liberté doneques et gaillardise de ces esprits anciens produisoit, en la philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d’opinions differentes, chascun entreprenant déjuger et de choisir pour prendre party. Mais à présent que les hommes vont touts un train, qui certis qui busdam destinalisque lenltnliis addicli et consecrati sunt, ut ctiam , qu<r non probant, cogantur defendere s, et que nous recevons les arts par civile auctorité et ordonnance, si bien que les escholes n’ont qu’un patron et pareille institution et discipline circonscriptc, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chascun à son tour les rereoit selon le prix que l’approbation commune et le cours leur donne; on ne plaide pas de Talloy, mais de l’usage. Ainsi se mettent egualcment toutes choses ; on receoit la medecine comme la géométrie; et les bastelages, les enchantements, les liaisons, le commerce des esprits des très-
(1) Des e lUàres, des garde-vue. ?.. J.
(2) Ou, comme dans l'édition lo4» de 1588, fol. 9X4, «que do jeeter vostre jugement à cestc liberté desregléc. »
(XJ Qu’ayant épousé certains dogmes dont ils ne peuvent se départir, Us sont forcés d'admettre et de défendre de* conséquences qu'ils «'approuvent pas. Cic., ruse., H, i.
passés, les prognostications, les domifications', 1 et jusques à cestc ridicule poursuitto de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne fault que sçavoir que le lien de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au poulcc, et de Mercure au petit doigt ; et que quand la mcnsalc* coupe le lubercle de l'cnseigneur, c’est signe de cruauté; quand elle fault souhs le mitoyen, et que la moyenne naturelle faiet un angle avecqucs la vitale soubs mesme endroict, que c’est signe d’une mort misérable ; que si à une femme la naturelle est ouverte et ne ferme point l'angle avecqucs la vitale, cela dénote qu’elic sera mal chaste; je vous appelle vous mesme àtesmoing, si avecqucs cestc science un homme ne peult passer, avecqucs réputation et faveur, parmy toutes compagnies.
Thcophrastus disoit que l'humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouvoit juger des causes des choses jusques à certaine mesure ; mais qu’estant arrivée aux causes extrêmes et premières, il falloit qu'elle s'arrestast, et qu’elle rebouchast à raison, ou de sa foiblessc, ou de la difficulté des choses. C'est une opinion moyenne et doulcc, que nostre suffisance nous peult conduire jusques à la cognoissance d'aulcunes choses, et qu’elic acertaincs mesures de puissance, oultrc lesquelles c’est témérité de l'employer : cesle opinion est plausible, et introduiclc par gents de composition. Mais il est malaysé de donner bornes à nostre esprit ; il est rurieux et avide, et n’a point occasion de s’arre.ster plustost à mille pas qu’à cinquante ; ayant essayé, par expérience, que ce à quoy l’un s’estoit failly, l’aultre y est arrivé, et que ce qui csloit incogncu à un siecle, le siècle suyvant l’a csclaircy, et que les sciences et les arts ne se jeetent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu en les maniant et polissant àplusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir; ce que ma force ne peult descouvrir, je ne laisse pas de le sonder et essayer; et en rctastant et pestrissant cestc nouvelle matière, la remuant et l’escbauffant, j’ouvre à celuy qui me suyt quelque faci-
(I ) Terme d’aurolosic qui «Isuifa parure du ciel en dôme maisons, pour dresser uu tlitmc célraïc ou un horoscope F. J.
(j; La mentale est, en terme de chiromancie, une ligne qui iraversc le milieu do la main, depuis l'index jusqu'au pelll doigt. E. J.
lité, pour en jouir plus à son ayse, et la luy rends plus soupplc et plus maniable,
Vi htjmtula sole
Cera remollescll, iraciataque polUct mulias
Verlltur in fades, ipsoque fit uillis usu *;
autant en fera le second au tiers : qui est cause que la difficulté ne me doibt pas desesperer, ny aussi peu mon impuissance ; car ce n’est que la mienne.
L’homme est capable de toutes choses comme d’aulcunes, et s’il advoue, comme dict Thcophrastus, l’ignorance des causes premières et des principes, qu’il me quitte hardiement tout le reste de sa science ; si le fondement lui fault, son discours est par terre : le disputer et l’enqnerirn’a aultre but et arrest que les principes; si ccstefin n’arreste son cours, il se jecteà une irrésolution infinie. Non polrst aliud aliomagisminusvecomprehendi, quoniam omnium rerum una estdefinitio comprehendcndi *. Or, il est vrayscmblablcque si i’amc sçavoit quelque chose, elle sesçauroit premièrement ellc-mesme; et sielle sçavoit qiielquechoschorsd’elle.ceseroit son corps et son esluy, avant toute aultre chose: si on veoid jusques aujourd’lmy les dieux de la médecine se débattre de nostre anatomie,
Mutclber in Trojam, pro Troja stabat Ajxillo * ;
quand attendons nous qu’ils en soient d’accord? Nous nous sommes plus voisins que ne nous est la blancheur île la neige, ou la pesanteur de la pierre ; si l’homme ne se cognoist, comment cognoist il scs functions et scs forces? Il n’est pas, à l’advcnture, que quelque notice véritable ne loge chez nous ; mais c’est par bazard : et d’autant que, par mesme voye, mesme façon et conduicte, les erreurs se rcceoivent en nostre ame, elle n’a pas de quoy les distinguer, ny de quoy choisir la vérité du mensonge.
Les académiciens recevoient quelque inclination de jugement ; et trouvoient trop crud de dire qu’il n’estoit pas plus vraysemblable que la neige feust blanche que noire; et que nous
(1) Comme ta cire dn monl Hymelto s'amollit au notait, et, prenant sous le doigt qui la presse mille formes differentes, devient plu? maniable à mesure qu'elle est manioc, ov., Jlàam., X,
(2) Une chose ne peut être plus on moins comprise qu'une autre : ta compnH tension est la même pour tout ; clic n'a point ik* degrés, etc., jictuf , H, 41.
F>) Vulcain combattait contre Troie, mais Troie avait pour elle Apollon. Ov., Tris f., 1,2,5.