‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 245 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

tem de summo bono dissentit, de tota philosophiœ ratione disputai1.

Très rnihl eonvtva: prope dlssentlre vldcntur.

Pose entes vario nuiltum diversa palttio:

Qttid don ? quld non dem? Hennis tu quod jubet aller ; Qund pals, id sane est invtsum acidumquc dit obus':

nature debvroit ainsi respondre à leurs contestations et à leurs débats. Les uns disent noslrc bicnestrc loger en la vertu ; d’aultres, en la volupté; d'aultres, pu consentir à nature ; qui en la science, qui à n'avoir point de douleur, qui à ne sc laisser emporter aux apparences ; et à cestc fantasie semble retirer ccst’ aullre de l'ancien Pythagoras,

y H admlrari, propcrcs est un a, b’umlrl,

Solaque , qtue possit faecre et serrure beatum i,

qui est la fin de la secte pyrrhonienne : Aristote 1 3 * attribue à magnanimité n’admirer rien : et, disoit Arcesilaus 5 *, les soutènements et l’estât droict et inflexible du jugement estre les biens, mais les consentements et applications estre les vices et les maulx ; il est vray qu’en ce qu’il l’cstablissoit par axiome certain, il sc despartoit du pyrrhonisme : les pyrrhoniens, quand ils disent que le souverain bien c’est l'ataraxic0, qui est l’immobilité du jugement, ils ne l’entendent pas dire d’une façon affirmative ; mais le mesme branslede leur amc, qui leur faict fuyr les précipices, et sc mettre à couvert du serein, ccluy là mesme leur présenté ceste fantasie, et leur en faict refuser une aultre.

Combien je desire que, pendant que je vis, ou quelque aultre, ou Justus Lipsius7, le plus sçavant homme qui nous reste, d’un esprit

(I) Or, dés qu'on no 6’accordc pas sur le souverain bien, ou

diffère d'opinion sur toute la philosophie. Cul, de Finit)., \\ ! ».

(3) 11 me semble voir trois convives de goûts différents : que leur donneral-jc ? que ne leur donnerai-je pas? Vous refusez cc qu'un autre demande, cl ce que vous voulez déplaît aux deux autres. lion., fytist., 11,3, Gl.

!3) Ne rien admirer, Nuinldus, c’est presque le seul, moyen tTas6urer son bonheur, lion., Bpist., I, G, 1.

( l) Morale à Xicomaqtic, IV, 3, p. 73, èd. de M. Corav. J. V.L.

(5j Sextis Eitm., Pyrrli , lltjpot.,1 , 33. C.

(G) Tranquillité parfaite.

(7j Juste Lipsc, savant neige, qui Tut en commerce de lettres avec Montaigne, a rempli du moins une partie de cc vœu dans son grand ouvrage sur le stoïcisme, Manudw lio ad sluicam philosophlam. Ce travail ne parut qu'en tGOl, douze ans a pris la mort de Montaigne ; et Ü est probable .qu’il l'aurait jhmi satisfait. J. V.L.

très polv et judicieux , vrayement germain à mon Turnebus, cust et la volonté, et la santé, et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincèrement et curieusement autant que nous y pouvons veoir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le suject de nostre estre et de nos mœurs, leurs controverses, le crédit et suitte des parts, l’application de la vie des auctcurs et sectateurs à leurs préceptes ès accidents mémorables et exemplaires : le bel ouvrage et utile que ce seroit !

Au demourant, si c’est de nous que nous tirons le reglement de nos mœurs, à quelle confusion nous rejectons nous? car cc que nostre raison nous y conseille de plus vrayscmblable, c’est généralement à chascun d’obeïr aux lois de son pais, comme porte l’advis de Socrates, inspiré, dict il, d’un conseil divin ; et par là que vcult elle dire , sinon que nostre debvoir n’a aultre réglé que fortuite? La vérité doibt avoir un visage pareil et universel : la droicturc et la justice, si l’homme en eognoissoit qui eust corps et véritable essence, ilne l’allacberoit pas à la condition des coustumes de cestc contrée, ou de celle là; cc ne seroit pas de la fantasie dos Perses ou des Indes que la vertu prendroit sa forme. 11 n’est rien subjcct à plus continuelle agitation que les loix : depuis que je suis nay, j’ay veu trois et quatre fois rechanger celles des Anglois nos voisins ; non seulement en subjcct politique, qui est celuy qu’on vcult dispenser de constance, mais au plus important subjcct qui puisse estre, à scavoir de la religion 1 : de quoy j’ay honte et déspit, d’autant plus que c’est une nation à laquelle ceulx de mon quartier ont eu aullrefois une si privée accointance qu’il reste encores en ma maison aulcuncs traces de nostre ancien cousinage : et chez nous icy, j’ai veu telle chose qui nous estoit capitale devenir légitime ; et nous, qui en tenons d’aultres, sommes à mesme, selon l’incertitude de la fortune guerrière d’estre un jour criminels de leze majesté humaine et divine, noslrc justice tumhanl à la mercy de l'injustice, et, en l’espace de peu d’années de possession, prenant une essence contraire.

(f) En effet, de IG34& 4 558, Montaigne avait pu voir les Anglais» ou plutrit la cour d'Angleterre, changer quatre fbfc do religion. J. V.L.

Comment ponvoit ce dieu ancien' plus clairement accuser en l'humaine cognoissancc l’ignorance de l’estre divin, et apprendre aux hommes que leur religion n’estoit qu’une picee de leur invention propre & lier leur société, qu’en déclarant, comme il feit à ceulx qui en rcchcrrhoient l’instruction de son trépied , que le vrayculteà chascun csloit celuv qu’il trouvoit observé par l’usage du lieu où il estoit? O Dieu î quelle obligation n’avons nous à la bénignité de nostre souverain Créateur, pour avoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes et arbitraires dévotions, et l’avoir logée sur l’eternelle base de sa saincte parole ! Que nous dira doneques en ceste nécessité la philosophie? « Que nous suyvions les loix de nostre pais : • c’est à dire ceste mer flottante des opinions d’un peuple ou d’un prince , qui me peindront la justice d’autant de couleurs, et la reformeront en autant de visages qu'il y aura en eulx de changements de passion : je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle Itonlé est ce que je vcoyois hier en crédit, et demain ne l’estre plus; et que le traject d’une rivière faiet crime ? Quelle vérité est ce que ces montaignes bornent , mensonge au monde qui se tient au delà * ?

Mais ils sont plaisants, quand, pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu’il y en a aulcunes fermes, perpétuelles et immuables, qu’ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l’humain genre par la condition de leur propre essence ; et de celles la, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus , qui moins : signe que c’est une marque aussi doubteuse que le reste. Or, ils sont si desforlunés ( car comment puis je nommer cela, sinon desfortune , que d’un nombre de loix si inflny il ne s’en rencontre pas au moins une que la fortune et témérité du sort ayt permis estre universellement reccuc par le consentement de toutes les nations?), ils sont, dis je, si misérables, que, de ces trois ou quatre loix choisies, il n’en y a une seule qui ne soit conlrcdictc et desadvouée, non par une nation, mais par plusieurs. Or, c’est la seule enseigne vraysemhla-

(I) Ce dieu, c'en Apollon. Voyez xuoraos, Mémoires [sur Sacrale, I, 3, l.

(i) « PlalsauloJusUcc qu’une rivière ou une montngne.lmme! Vérité M-deçà des Pyrénées, erreur au-driA. * PensCft de

Pascal.

ble par laquelle ils "puissent argumenter aulcunes loix naturelles, que l’université de l’approbation : car ce que nature nous auroit véritablement ordonné, nous l’ensuyvrions sans double d’un commun consentement ; et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, rcsscnliroit la force et la violence que luy feroit celuy qui le vouldroit poulserau contraire de ceste loy. Qu’ils m’en montrent, pour vcoir, une de ceste condition. Protagoras et Ariston ne donnoient aultre essence à la justice des loix que l'auctorité et opinion du législateur ; et que, cela mis à part, le bon et l’honneste perdoient leurs qualités , et dcmeuroient des noms vains de choses indifférentes : Thrasvmachus, en Platon', estime qu’il n’y a point d’aultrc droict que la commodité du supérieur. ll n’est chose en quoy le monde soit si divers qu’en coustumcs et loix : telle chose est icy abominable, qui apporte recommendation ailleurs, comme en Lacédémone la subtilité de desrohbcr; les mariages entre les proches sont capitalcment dclïcndus entre nous, ils sont ailleurs en honneur :

Caiiet eue fnunlur,

In qulbut cl nalo gaitirlx, et itata pnrentl

Juntjlhtr, et pleins gemtnato cresclt amorc'i

le meurtre des enfants, meurtre des pères, communication de femmes , traficque de volcrics, licence à toutes sortes de voluptés, il n'est rien en somme si extrême qui ne se trouve reccu par l’usage de quelque nation.

Il est croyable qu'il y a des loix naturelles, comme il se veoid es aultres créatures ; mais en nous elles sont perdues , ceste belle raison humaine s’ingérant par tout de maistriscr et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon sa vanité et inconstance: Pfihil itaque amplius noslrum est; quoi nos- Irum dico arlis est(I) * 3. Les subjects ont divers lustres et diverses considérations; c’est de là que s’engendre principalement la diversité d'opinions ; une nation regarde un,subject par un visage, et s’arreslc à celuy là ; l’aultrc par un aultre.

(I) De ta B.'| mbl., 1, p. 058. C.

(9; II cm, «lit-on, de» peuple* o(i la mère s’anlt ?i son fils, la fille A son père, et où l’amour resserre les liens sacrés. de ,la nature. Or., X, 331.

(3) il ne rcsic plus rien qui soit véritablement nélrc : coque j’appelle n/'lrc n’est qu'une production de Part.

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