LIVRE II
Il n’est rien si horrible à imaginer que de manger son pere : les peuples qui avoienl anciennement ceste coustume 1 la prenoicnt toutesfois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection , cherchants par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sépulture ; logeants en culx mesmes et comme en leurs moelles les corps de leurs peres et leurs reliques ; les vivifiant aulcunemcnt et régénérants par la transmutation en leur chair vifve, au moyen de la digestion et du nourrissemcnt : il est aysé à considérer quelle cruauté et abomination c’eust esté à des hommes abruvés et imbus de ceste superstition de jccter la despouille des parents à la corruption de la terre, et nourriture des bcstes et des vers.
Lycurgus considéra au larrccin la vivacité, diligence, hardiesse et adresse qu’il y a à surprendre quelque chose de son voisin, et l’utilité qui revient au public que chascun en regarde plus curieusement à la conservation de ce qui est sien ; et estima que de ceste double institution h assaillir et à deffendre il s’en tirait du fruict à la discipline militaire ( qui estoit la principale science et vertu à quoy il vouloit duire ceste nation ) de plus grande considération que n’estoit le desordre et l’injustice de se prévaloir de la chose d’aultruy.
Dionysius le tyran offrit à Platon une robbe à la mode de Perse , longue , damasquinée et parfumée ; Platon la refusa , disant qu’estant nay homme il ne se restiroit pas volontiers de robbe de femme : mais Aristippus l’accepta , avecqucs ceste response : « Que nul accoustrement ne pouvoit corrompre un chaste courage*. «Scs amis tansoient sa lascheté de prendre si peu à cœur que Dionysius luy eust craché au visage : « Les peschcurs, dict il, souffrent bien d’estre baignés des ondes de la mer, depuis la teste jusqu’aux pieds, pour attraper un goujon3. » Diogenes la voit ses choulx, et le voyant passer: * Si tu sçavois vivre de choulx, tu ne ferais pas la cour à un tyran ; » à quoy Aristippus : « Si tu sçavois vivre entre les hommes, tu ne laverais pas des choulx 4. » Voilà comment la raison fournit d’apparences à di-
(I) Sexto E una.,Pyrr.IIypoL, m, 14. C.
(3) Dtoc. Laerce, II , 78. C.