‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 248 sur 449 · LIVRE II, CHAP, XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP, XII

nient faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n’eslre prostituée au milieu des quarrefoura, foulée des pieds et des yeulx de la commune, trouvant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accouslumés. De là disent aulcnns que d'oster les bordels publicqurs c'est non seulement espandre partout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore aiguillonner les hommes vagabonds et oisifs à ce vice, par la nialaysance :

Vrerhut et Au/l dite, qui tir, Scœvlne, fuit H :

Rivallt fuerat qui mut, ille vlr ni.

Cur aliéna plaça tlbl, quar tua non place i i uor? Xumquid securus non poiei arriçere 1 f

Ceste expérience se diversifie en mille exemples :

Niillut In i rrbe fuit tota, qui tangere vcllet l.Jorrm gratis , Cœriliane, tuant,

Dum licuit : ud nune, potilis rutmiitlmt, ingens farta fututorum est. Ingénions tamo et'.

On demanda à un philosophe qu’on surprit à mesme , « ce qu’il faisoit : » il respondit tout froidement, * Je plante un homme*:* ne rougissant non plus d’est rc rencontré en cela que si on l’eust trouvé plantant des aulx.

C’est, comme j’estime, d’une opinion tendre, respectueuse, qu’un grand et religieux aucteur4 tient ceste action si nécessairement obligée à l’occultation et à vergongne qu’en la licence des embrassements c\ niques il ne se peult persuader que la besongne en veinst à sa fin, ains qu’elle s’arrestoit à représenter des mouvements lascifs seulement, pour maintenir l’impudence de la profession de leur eschole ; et que, pour eslancer ce que la honte avoit contrainct et retiré, il leur estoit encoresaprèsbesoingdecherchcr l’umbre. Il n’avoit pas veu assez avant

(l) Jaitls mari d'Aufldia, Scéviuu», le voilà sou galant, Aujourd’hui qifollc est la femme de ion rival. Elle le déplaisait quand elle était à loi : cfoù vient qu’elle le plaît depuis qu’elle est à un autre ? es-tu donc hnpul&sant dès que tu n’a» rien A craindre? Mart., 111, 70.

(a) Han» loule la vide, 0 CériUanu»! il ne s’«t trouvé personitc qui vot lûi qraiit approcher de ta femme, tant qu'on eu avait la libcr:é; mais, depuis que lu la fais garder, les amants l'assiègent : tu es un homme Ingénieux ! Haut., 1, 74.

(3) Ce conle qu'on fait «te Diogène le cynique se débite tous le» jours en conversation, et a passé dans plusieurs livre» modernes ; mais si l’on en croit Bayle , * Il n'est fondé sur le témoignage d’aucun ancien écrivain. » Voyez son Dictionnaire, art. Hipparehla, rem. D, p. 1473, édit, de 17». C.

(4) S. Arcmm. de Civil. Del, XIV,». Le pafsago latin decc faim évêque est pour le moins aussi licencieux que te françuis de Mouiaiguc. C.

en leur desbauehe, car Diogenes, csereeant en public sa masturbation, faisoit souhait, en présence du peuple assistant, « de pouvoir ainsi saouler son ventre enr le frottant. < • A ceulx qui iuy demandoient pourquov il ne cherchoit lien plus commode à manger qu'en pleine rue :

» C’est , respondoit il , que j’ay faim en pleine rue ». » Les femmes philosophes, qui se mosioieut à leur secte, se mesloient aussi à leur personne, en tout lieu, sans discrétion; et Hipparchia ne feust receue en la société de Cratès, qu’à condition de suyvre en toutes choses les uz et couslumes de sa réglé 3. Ces philosophes iey donnaient extrême prix à la vertu, et refusoient toutes aultres disciplines que la morale, si est ce qu’en toutes actions ils attribuoient la souveraine auclorité à l'eslcclion de leur sage, et au dessus des loix ; et n'ordonnoient aux voluptés aultre bride que la modération et la conservation de la liberté d'aultruy.

Heraclitus et Protagoras4, de ce que le vin semble amer au malade et gracieux au sain, l’aviron tortn dans l’eau et droict à ceulx qui le veoyenl hors de là , et de pareilles apparences contraires qui se treuvent aux subjects, argumentèrent que touts subjects avoient en euix les causes de ces apparences, et qu’il y avoit au vin quelque amertume qui se rapportoit an gousl du malade; l’aviron, certaine qualité courbe se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau; et ainsi de tout le reste; qui est dire que tout est en toutes choses, et par conséquent rien en aulcune; car rien n’est où tout est.

Ceste opinion me ramentoit l’expcrience que nous avons, qu’il n’est aulcun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doulx, ou courbe, que l’esprit humain ne treuve aux eseripts qu'il entreprend de fouiller; en la parole la plus nette, pare et parfaicte qui puisse estre, combien de faulseté et de mensonge a l’on faict naistre? quelle heresie n’y a trouve des fondements assez et tesmoignages pour entreprendre et pour se maintenir? C’est pour cela que les aucteurs de telles erreurs ne se veulent jamais despartir de ceste preuve du lesmoignage de l’interpretation des mots. Un personnage de dignité, me

(I) Dion. I.aehce, VI, sa C.

(1) In., VII, 08. C.

(Si lo., VI, 90. C.

(*} Soit. £*rut-, Pgrrh. Bypot,, 1, 39 cl 39. C.

voulant approuver par auctorité reste queste de la pierre philosophale où il est tout plongé, m’allégua dernièrement cinq Ou six passages de la Bible sur lesquels il disoit s’estre premièrement fondé pour la deseharge de sa conscience (car il est de profession ecclesiastique) ; et à la vérité, l’invention n’en estoit pas seulement plaisante, mais cneores bien proprement accommodée à la deffense de ceslc belle science.

Par ceste voye se gaigne le crédit des fables divinatrices; il n'est prognostiqueur, s’il a ceste auctoritéqu’on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement touts les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce qu'on vouldra, comme aux Sibylles; il y a tant de moyens d’interprétation qu'il est malaysé que, de biais ou de droict fil, un esprit ingénieux ne rencontre en tout subject quelque air qui luy serve à son poinct ; pourtant se treuve un style nubileux et doubteux en si frequent et ancien usage*. Que l’aucteur puisse gaigner cela, d’attirer et embesongner à soy la postérité, ce que non seulement la suffisance, mais autant ou plus la faveur fortuite de la matière peult gaigner ; qu'au demourant il se présente, par bestisc ou par finesse, un peu obscurément et diversement, ne lui chaille; nombre d’esprits, le beluttants et secouants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire, de la sienne, qui luy feront toutes honneur; il se verra enrichy des moyens de ses disciples, comme les regents du landy*. C’est ce qui a faict valoir plusieurs choses de néant, qui a mis en crédit plusieurs escripts, et les a chargés de toute sorte de matière qu’on a voulu ; une mesme chose recevant mille et mille, et autant qu’il nous plaist d’images et considérations diverses.

Est il possible qu’Homere ayt voulu dire tout ce qu’on lui faict dire, et qu’il se soit preslé à tant et si diverses figures, que les théologiens,

(!) C'est-A-dire voilà pourquoi te style obscur et équivoque est d’un uswjc si frCtfueni et si ancien.

(4) Lundi) ou landii se prend id pour 1e salaire que les écoliers donnaient k leur mnlirc. Il signifie aussi la foire de Saint- Denis. Voyez Mf.’iAGE, dans son Dictionnaire Htjmolo iqne. C. — Costc aurait drt ajouter que ce salaire, on présent du Landy, s'appelait ainsi parce qu’il se. donnait à l'époqoe de la fcte et de la foire du Laïuty ; que c'est pour cela qu'on traduisait, en latin, landy par miner roi; et qu’on appelait, en tenue d'écolier, frlppc-tandis, les écoliers qui frustraient leurs régents de ce présent. E. J.

législateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gents qui traictent sciences, pour diversement et contrairement qu’ils les traictent, s’appuvent de luy, s’en rapportent à luy? maislre general à touts offices, ouvrages et artisans; general conseiller à toutes entreprinses; quiconque a eu besoin d’oracles et de prédictions en y a trouvé pour son faict. l!n personnage sçavant, et de mes amis, c’est merveille quels rencontres et combien admirables il y faict naistre en faveur de nostre religion; et ne se peult ayséement despartir de ceste opinion, que ce ne soit le desseing d’Homcre ; si luy est eest aucteur aussi familier qu’à homme de nostre siecle; et ce qu’il treuve en faveur de la nostre, plusieurs anciennement l’avoient trouvé en faveur des leurs. Voyez demener et agiter Platon ; chascun, s’honorant de l’appliquer à soy, le couche du costé qu’il le veult ; on le promeinc et l’insere à toutes les nouvelles opinions que le monde receoit; et le differente l’on* à soy mesme, selon le different cours des choses; l’on faict desadvouer à son sens les mœurs licites en son siecle, d’autant qu’elles sont illicites au nostre; tout cela, vifvement et puissamment, autant qu’est puissant et vif l'esprit de l’interpretc. Sur ce mesme fondement qu’avoit Heraclitus1 et ceste sienne sentence, » Que toutes choses avoient en elles les visages qu’on y trouvoit. » Dcmocritus en tiroit une toute contraire conclusion, c’est ■ que les subjects n’avoient du tout rien de ce que nous y trouvions; « et, de ce que le miel estoit doulx à l’un et amer à l’aultrc, il argumentait qu’il n’estoit ni doulx ni amer5. Les pyrrhouiens diroient qu’ils ne sçavcnt s’il est doulx ou amer, ou ny l’un ny l’aultrc, ou touts les deux ; car ceulx cy gaignenl tousjours le hault poinct de la dubitation. I-es cyrenaiens * tenoient que rien n’estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement perceptible qui nous touchoit par l’interne attouchement, comme la douleur et la volupté, ne recognoissants ny ton, ny couleur, mais certaines affections seulement qui nous en venoient, et que l'homme n'avoit aultre siégé de son jugement. Protagoras estimoit « eslre vray à

(l 'i TA on lç met m opposition avec lui-méme, eic.

{i) SlXT. Eut. Pyrrh.llypol., 1,49. C.*

(S) lu., cuir. Math.,c. 103. G.

(4) ou cyràMâquti, Voyez Cic., Açadàniqiux, il. 7. C.

Page 1