‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 254 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XII

brassée plus grande que le bras, et d’esperer enjamber plus quede l’estendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux; ny que l’homme se monte au dessus de soy et de l’humanité : car U ne peult veoir que de ses yeulx, ny saisir que de ses prinses. Il s'eslevera, si Dieu luy preste extraordinairement la main ; il s’eslevera , abandonnant et renonceant à ses propres moyens, et se laissant haulser et soublever par les moyens purement celestes. C’est à nostre foychrestienne, non à sa vertu stoïque, de prétendre à ceste divine et miraculeuse métamorphosé.

Déjuger de la mort d'aultruy.

Quand nous jugeons de l’asseurance d’aultruy en la mort, qui est sans doubte la plus remarquable action de la vie humaine, il se fault prendre garde d’une chose ; que malayséement on croit estre arrivé à ce poinct. Peu de gens meurent résolus que ce soit leur heure dernière ; et n’est endroict où la piperie de l' espérance nous amuse plus : elle ne cesse de corner aux aureilles : « D’aultres ont bien esté plus malades sans mourir ; l’affaire n’est pas si desesperée qu’on pense ; et, au pis aller, Dieu a bien faict d’aullres miracles. » Et advient cela, de ce que nous faisons trop de cas de nous : il semble que l’université des choses souffre aulcunement de nostre anéantissement , et qu’elle soit compassionnée à nostre estât; d’autant que nostre veue altérée se représente les choses allusivement, et nous est ad vis qu'elles luy faillent à mesure qu’elle leur fault : comme ceulx qui voyagent en mer, à qui les montaignes , les campaignes, les villes, le ciel et la terre, vont mesme bransle et quand et quand eulx :

Provehimur portu, terrœque urbesque recedunt1 *.

Qui veid jamais vieillesse qui ne louast le temps passé et ne blamast le présent, chargeant le monde et les mœurs des hommes de sa misere et de son chagrin ?

Jamque rnput quassans, grandis inspirai araior ...

El QMum tempora temporibus præsenita confert

(1) La terre et les villes rcculcut à mesure que nom nous

ÛlOiguous üu port. Yiac., Enéide, III, 72.

Prœteritis, lùttdnt fortunas saepe pareiutt,

El crêpai auliquum yenut ut pittate repletum '*

Nous entraisnons tout avecques nous , d’ou il s’ensuit que nous estimons grande chose nostre mort, et qui ne passe pas si ayséement, ny sans solenne consultation des astres : Tôt circa unum eaput tumultuante» deot* ; et le pensons d’autant plu6 que plus nous nous prisons : « Comment? tant de science se perdrait elle avecques tant de dommage, sans particulier souley des destinées? Un’ ame si rare et exemplaire ne couste elle non plus à tuer qu'un’ ame populaire et inutile? Ceste vie, qui en couvre tant d’aultres, de qui tant d’aultrcs vies despendent, qui occupe tant de monde par son usage, remplit tant de places, se desplace elle comme celle qui tient à son simple nœud ? • Nul de nous ne pense assez n’estre qu’un 5 : de là viennent ces mots de César à son pilote, plus enflés que la mer qui le menaceoit :

Uallam si, ctrlo auciore , récusas.

Me, peie : sola ilbi causa hase est justa limoris, Vectorem non nossetuum; perrumpe procellas ,

Tutcla secure mel * ;

et ceste rcsverie publicque, que le soleil port» en son front, tout le long d’un an, le deuil de sa mort :

llleettam exsttnero miseratus Cassate ttomam,

Quum eaput obscura tutidum ferrugiiu texit* :

(I) Le vieux laboureur secoue, en soupirant, sa tête chauve; R compare le temps passé avec le présent ; U envie le sort de ses pères, et parle sans cesse de la piété des anciens temps. Luc*., II, 1165.

(ij Tant de dieux en mouvement pour la vie duo seul homme, M. SK.VEC., Sunsor., f, 4.

(3) « Nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout ; les temps, les lieux, les hommes, les choses, tout ce qui est, tout ce qui sera, importe à chacun de nous : notre individu n eat plus que la moindre partie de uous-mémes... O homme! resserre ton existence au-dedans de toi. » Rousskac, Emile, llv, H. On ne volt pas ici d’imitation directe; mais ia pensée est la même. J. V. L.

(*) Au défaut des dieux, vogue sous mes auspices : tu ignores qui tu conduis, et voilà pourquoi tu te troubles. Fort de mou appui, prédirite-toi à travers la tempête. locaui, V, 579.

(5) César reconnaît enfin des périls digues de son courage. Quoi! dit-il, les immortels ont besoin de tant d'efforts |*>ur perdre César! Il» attaqueut de toute ia fureur îles mer» le frète esquif où je suis assis ! Lccain, V, 653.

(o) Le soleil aussi, quant César mourut, prit part au malheur

et ceulx cy,

Crédit }am dlgna peheuta Ceesar Fatls esse suis: Tantttsque evertere, dlxit,

Me su péri s labor est, parta quem puppe sedentem Tam ma y no petiere mari * f

et mille semblables, de quoy le monde se laisse si aysccment piper, estimant que nos interests altèrent le ciel, et que son infinité se formalise de nos menues actions. Non tanta ealo tocietas nobiscum est, ut noslro fato mortalis sit ille quoque siderum fulgor

Or, de juger la résolution et la constance en celuy qui ne croit pas cncores certainement estrc au dangier, quoy qu’il y soit, ce n’est pas raison ; et ne suffit pas qu’il soit mort en ceste desmarcbe,s’il ne s’v estoit mis justement pour cest effcct : il advient à la pluspart de roidir leur contenance et leurs paroles pour en acquérir réputation, qu’ils esperent cncores jouir vivants. D’autant que j'en ay veu mourir ,1a fortune a disposé les contenances, non leur desseing; et de ceulx mesmes qui se sont anciennement donné la mort, il y a bien a choisir si c’est une mort soubdaine, ou mort qui ayt du temps *. Ce cruel empereur romain5 disoit de scs prisonniers, qu’il leur vouloit faire sentir la mort; et si quelqu'un se desfaisoit en prison : - Celuy là m’est eschappé, - disoit il ; il vouloit estendre la mort et la faire sentir par les torments.

Vidimus et loto quamvis it i eorpore corso Nil animer lethale datum, morcmque nefandœ Durtim sœvitur, percutais parcere mortl

De vray, ce n’est pas si grand’ chose d’establir tout sain et tout rassis de se tuer ; il est bien avsé de faire le mauvais avant que de venir aux prinses : de maniéré que le plus efféminé homme du monde, fleliogabalus, parmy ses plus lasches voluptés, desseignoit bien 5desc faire mourir délicatement, où l'occasion l’en forceroit; et, à fin que sa mort ne desmentist point le reste de sa vie, avoit faict bastir exprès une

de Rome, et couTrit son front d’un voile lugubre. Vite., (korg. 1,4*.

(!) H n’cxlsle pas une telle alliance entre le cW et nous qu'à notre mort la lumière des astres doive s'éteindre. Punk, XaL, Jlitl., Il, 8.

(i) A observer, à examiner si c'est une mort soudaine, ou qui vienne, pour ainsi dire, ù pas comptes. C.

(S) Ixî cruel empereur qui voulait taire sentir la mort à ses prisonniers, c'était Caligula, comme ou peut voir dans sa Vie, écrite par Si-étore, c. 30 ; et c’est Tibère qui dit d'on prisonnier nommé CarvilitL%, qui s’élait tue lui-même, qu’il lui était échappé : Carvithu meevasil. SrÉT., Tibère, c. GI.C.

(4) Noua Pavons vu, ce corps, qui, tout couvert «le plaies, n’avait pas encore reçu »c coup mortel, cl dont on ménageait la vie empirante par un excès inouï de cruauté. Ucjus, IV

(3) Proie tait bien.

tour sumptueuse, le bas et le devant de laquelle estoit planché d’aisenrichisd’or et de pierreries, pour se précipiter; et aussi faict faire des chordes d’or et de soye cramoisie pour s’est rangler ; et battre une espée d’or pour s’en ferrer ; et gardoit du venin dans des vaisseaux d’emeraude et de topaze, pour s’empoisonner, selon que l’envie luy prendroit de choisir de toutes ces laçons de mourir 1 ;

Implger .... et for lis virluti coacta *,

Toutesfois, quant à cestuy cy ,la mollesse de ses apprests rend plus vrai semblable que le nei luy eust saigné, qui l’en cust mis au propre5. Mais de ceulx mesmes qui, plus vigoreux, se sont résolus à l’execution, il fault vcoir, dis je, si c’a esté d’un coup qui ostast le loisir d’en sentir l’effect; car c’est à deviner, à veoir escouler la vie peu à peu, le sentiment du corps se meslaut à celuy de l’ame, s’offrant le moyen de se repentir, si la constance s’v feust trouvée, et l’obstination en une si dangereuse volonté.

Aux guerres civiles de César, Lucius Domitius, prins en la Crusse*, s’estant empoisonné, s’en repentit après. Il est advenu denostre temps que tel résolu de mourir, et de son premier essav n’ayant donné assez, avant, la démangeaison de la chair lui repoulsant le bras, se reblecea bien fort à deux ou trois fois après, mais ne peut jamais gaigner sur luy d’enfoncer le coup. Pendant qu’on faisoit le procès à Plautius Silvanus, Urgulania, sa mère grand’, luy envoya un poignard, duquel n’ayant peu venir à bout de se tuer, il se feit couper les veines à ses gents5. Albucilla, du temps de Tibere, s’estant, pour se tuer, frappée trop mollement, donna cncores à scs parties moyen de l’emprisonner et faire mourir à leur mode6. Autant en feit le capitaine Demoslhenes, après sa roule

(I) Luipr., Hcliogabal., c. 33. J. V. L.

(il Courageux par nécessité. LicAro. , IV , 708. *

:3) Si on l'eût mis dans ce cas.

(i) A CorÛniura , dans l'Abruzze ritérieure, en latin A prit* titan. Montaigne, dans son Voyage, t. Il, p. 116, écrit ce mot de la mémo manière : « Jouis la nuiet un coup de canon dès li Crusse, au ruiauuic cl au delà de Naples. » On voit aisément d’où \icnl l'erreur de ceux qui en avaient fait ta Prusse, comme portent toutes les anciennes éditions des Essais. Le fait est pris de Pu t. , Vie de César, c. IC. J. V. L.

(5) Tacite, Anna/., IV , ü. J. V. L>

(6) Id., 4M., VI, 48. J. V. L..

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