LIVRE II
en la Sicile* ; et C. Fimbria, s’eslant frappé trop foibiement, impetra de son valet de l'achever*. An rebours, Oslorius, lequel, pour ne se pouvoir servir de son bras, desdaigna d'employer celuy de son serviteur à aultre chose qu’à tenir le poignard droict et ferme ; et, se donnant le bransle, porta luy mesme sa gorge à l’encontre, et la transperces ». C’est une viande, à la vérité, qu’il fault engloutir sans mascher, qui n’a le gosier ferré à glace; et pourtant l’empereur Adrianus feit que son médecin marquast et circonscrivis!, en son tettin, justement l’cndroict mortel, où celuy eust à viser, à qui il donna la charge de le tuer*. Voylà pourquov César, quand on luy demandoit quelle mort il trouvoit la plus souhaitable: « la moins préméditée, respondit il, et la plus courte s.» Si César l’a osé dire, ce ne m’est plus lascheté de le croire. »Une mort courte, dicl Pline,est le souverain heur de la vie humaine6.» Il leur fasche de la recognoistre. Nul ne se peult dire estre résolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peult lasouslenirlesyeulxouverts: ceulx qu’on veoid aux supplices courir à leur fin, et haster l’exécution et la presser, ils ne le font pas de resolution, ils se veulent osier le temps de la considérer ; l’ estre mort ne les fàsche pas, mais ouy bien le mourir;
Emori uolo, sed me tue mortuum nlhlU œsiimo 7;
c’est un degré de fermeté auquel j’ay expérimenté que je pourrais arriver, comme ceulx qui se jectent dans les dangiers, ainsi que dans la mer, à yeulx clos.
Il n’y a rien, selon moy, plus illustre en la vie de Socrates, que d’avoir eu trente jours entiers à ruminer le decret de sa mort; de l’avoir digerée tout ce temps là d'une très certaine espérance, sans esmov, sans alteration, et d’un train d'actions et de paroles ravallé
(I) Plot. , Nkku, c. 10. C.
(J) Am en , de Belle MlUtrid SI , éd. d’Esiienoe. C.
(5; Tacite, Armai, XVI, in. J. V. L.
(4) Xiiwlin , Vie <f Adrien. C.
(5> In termone nalo... f/Hlxnam c**el finis vil/r cornmodlsslmui, repmttnum inopituitumçuc premier at. Srtroiw, J. Ctesar c. tn.
(6) Mortes repenUnœ, hoc est ntnma vllce félicitât. Nat. nm
Ali , CT.
f7j le ne erain« pas d’aire mort , mais de mourir. Cic. Titsc. Qutvti. ,1, B. C'est la traduction d’un vers d'Epicliarme.
Montaigne.
plustost et anonchaly, que tendu et relevé par le poids d’une telle cogitation*.
Ce Pomponius Atticus à qui Ciccro escript, estant malade, feit appeller Agrippa, son gendre, et deux ou trois aultres de ses amis; et leur dict qu’ayant essayé qu’il ne gaignoit rien à se vouloir guarir, et que tout ce qu’il faisoit pour allonger sa vie allongeoit aussi et augmentoit sa douleur, il estoit délibéré de mettre fin à l’un et à l’aultre, les priant de trouver bonne sa deliberation, et, au pis aller, de ne perdre point leur peine a l’en destourner. Or, ayant choisi de se tuer par abstinence, vovlà sa maladie guarie par accident ; ce remede, qu’il avoit employé pour se desfaire, le remet en santé. Les médecins et ses amis, faisants feste d'un si heureux événement, et s’en resjouissants avecques hiy, se trouvèrent bien trompés ; car il ne leur feut possible pour cela de luy faire changer d’opinion, disant qu’ainsi comme ainsi luy falloit il, un jour, franchir ce pas, et qu’en estant si avant, il se vouloit oster la peine de recommencer un’ aultre fois*. Ccstuy cy, ayant reeogneu la mort tout à loisir, non seulement ne se descourage pas au joindre, mais il s’y acharne ; car estant satisfaict en ce pourquoy il estoit entré en combat, il se picque par hraverie d’en veoirla fin ; c’est bien ioing au-delà de ne craindre point la mort que de la vouloir tester et savourer.
L’histoire du philosophe Cleanthes est fort pareille: lesgengives luyestoient enflées et pourries ; les médecins lui conseillèrent d’userd’une grande abstinence ; ayant jeusné deux jours, il est si bien amendé qu’ils luy déclarent sa guarison, et permettent de retourner à son train de vivre accoustumé; luy, au rebours, goustant desjà quelquedoulceur en ceste défaillance, entreprend de ne se retirer plus en arriéré, et franchit le pas qu’il avoit fort advancé *.
Tullius Marccllinus, jeune homme romain, voulant anticiper l’heure de sa destinée, poursc desfairc d’une maladie qui le gourmandoit plus qu’il ne vouloit souffrir, quoyque les médecins luy en promissent guarison certaine, sinon si soubdaine, appelta ses amis pour en délibérer; les uns, dit Sencca, luy donnoient le conseil que par lascheté ils eussent prins pour culx mes-
(I) Pensée, de coyftatio.
Corn. Ntros , Vie <f Ailicus , c.’JH. C.
(3] Dioc. Lakacl, VIII, I7G. C..
mes ; les nul Ires par flânerie, relu y qu’ils pen- Miienl I îv delivoireslre plus agréable ; mais un sliiîeien luy dil’l ainsi: “Ne le travaille pas, Marcellinus, eomnie si lu délibérais de chose d'importance; ce n’est pas grand’ chose que vivre; les valets et lesbcsles vivent; inaisc’esl grand’ chose de mourir honneslement, sagement et constamment. Songe combien il y a que tu foys mesmc chose, manger, boire, dormir; boire, dormir, et manger; nous rouons* sans cesse en ce cercle. Non seulement les mauvais accidents et Insupportables, mais la satiété mesme de vivre donne envie de la mort.» Marcellinus n’avoil besoins d’homme qui le conseillast, mais d’homme qui le secourusl ; les serviteurs craignoienl de s’en rnesler ; mais ce philosophe leur feit entendre que les domestiques sont souspeçonnés lors seulement qu'il est en double si la mort du maistre a esté volontaire : aultremenl qu’il serait d'aussi mauvais exemple de l’empcschcr, que de le tuer ; d’autant que
Int'frrtHi qui tcrvat , Idem facli ôccidetiH *.
Après il advertit Marcellinus qu'il ne serait pas mcsseant, comme le dessert des tables se donne aux assistants, nos repas faicts, aussi, la vie finie, de distribuer quelque chose à ceulx qui en ont este les ministres. Or, esloit Marcellinus de courage franc et liberal ; il feit despartir quelque somme à scs serviteurs, et les consola. Au reste, il n'y eut besoin de fer ny de sang ; il entreprintdes’en aller de ceste vie .non dcs'enfuyr, non d’eschapper à la mort, mais de l’essayer. £l pour se donner loisir de la marchander, ayant quitté toute nourriture, le troisiesme jour suyvant, après s’estre fait arrouser d'eau tiede, il défaillit peu à peu, etnonsans quelque volupté, à ce qu’iidisoit3.
De vray, ceulx qui ont eu ces defaillancesde cœur qui prennent par foiblesse disent n’jr sentir aulcune douleur, ains pluslosl quelque plaisir, comme d’un passage au sommeil et au repos. Yoylà des morts esludiées et digérées.
Mais à fin que le seul Caton peust fournir à tout exemple de vertu, il semble que son bon
(I) Nou» tournai». Bon» , c'en tourner comme une roua. E. j.
(t, C'est tuer un homme que de le sauver malgré lui. Hoa. , de Art. pocl. , y. 407.
(3) Tout ce récit est emprunté de S éh. , epiti. n. ç»
destin lui Mit avoir mai en la main dequoy il se donna le coup, à ce qu’il eust loisir d'affronter la mort et de la colleter, renforceanl le courage au dangier, au lieu de l'amollir. Et si c’eust esté à moy de le représenter en sa plus superlte assiette, c’eusl esté descbtraot tout ensanglanté ses entrailles, plustost que l’espée au poing , comme feireut les statuaires de son temps; car ce second meurtre feut bien plus furieux que le premier.
GIIAPITHE XIV.
Comme nortre esprit i’empesclu toy mesme.
C’est une plaisante imagination de concevoir on esprit balancé justement entre deux pareilles envies : ear II est indubitable qu’il ne prendra jamais party, d’autant que l’application et le chois porte inegualité de prix t et qui nous logerait entre la bouteille et le jambon, avecquea egual appétit de boire et de manger, il n’y aurait sans double remede que de mourir de soif et de faim '. Pour pourveotr à ceat Inconvénient, les stoïciens*, quand on leur demande d’où vient en nostre amc l’eslection de deux choses indifférentes, et qui faictque d’un grand nombre d’escus nous en prenions plustost l’un que l’aultre, estant touts pareils, et n’y ayant aulcune raison qui nous incline à la preference, respondent que ce mouvement de l'aine est extraordinaire et desregié, venant en nous d’une impulsion estrangicre , accidentalc et fortuite. Il se pourrait dire, ce me semble, plustost, que aulcune chose ne sc présenté à nous où il n’y ait quelque différence, pour lcgierc qu'elle soit; et que, ou à la veue ou à l’attouchement, il y a tousjours quelque chois qui nous tente et attire, quoyque ce soit imperceptiblement : pareillement qui présupposera une fisoelle egualement forte par tout, il est impossible de toute impossibilité qu’elle rompe ; car par où voulez vous que la faulsée commence? et de rompre par tout ensemble, il n’est pas en nature. Qui joindrait encores à cecy lés propositions géométriques qui concluent, par la certitude de leurs démonstrations, le contenu plus grand que le
(t; Voyez Bayle, à l'article Bur idem , Rem. C.
(U Plctaeqoe, dans les Conlrtdit* du philotophu ttahjucs, c. u. c.