CHAPITRE XV
Quenostr e désir t'ttecroisl par la malaytarire.
Il n’y a raison qui n’en aye une contraire, dict le plus sage part y des philosophes. Je remaschois i tantost ce beau mol qu’un ancien allégué pour la raespris de la vie ; « Nul bien ne nous peult apporter plaisir, ci ce n’est eeluy à la perte duquel nous sommes préparés 3 ; » In œquo est dolor amissa rei, et timor amiUendœ ; voulant guigner par là que la fruîtion de la vie ne nous peult eslre vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il se pourrait toutesfuis dire, au revers, que nous serrons et embrassons ce bien, d’autant plus estraict et avecques plus d’affection que nous le veoyons nous estre moins seur, et craignons qu’il nous soit asté ; car il se sent évidemment, comme le feu se picque à l’assistance du froid, que noslre volonté s’aiguise aussi parle contraste;
nunquasn Douant habuisset akenea turris ,
Non uui Dana* U« Jou facta parau k i
et qu’il n’est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satiété qui vient de Paysance , ny rien qui l’aiguise tant que la rareté et difficulté ; Omnium rerumvoluptasipio, quo debel fuqare , pericuio ereieil *.
(1j 11 n'y a rien de certain que l'incertitude , et rien 4e plus misérable el plus fier que l'homme. Pur., M Bist., II, 7. — C’est ainsi que Montaigne traduit ce passage dam sa première édition , Bourtioaujr , 438(1. C.
RanatcJter , tut figure , c*»l repasser plusieurs bis dans son esprit E. J.
(3> Sén. , Eplst. 4. La phrase suivante au aussi deSfctfeQCB, Êptit. 98 : Le chagrin d’avoir perdu une chose, el la crainte de ht perdre, affectent également l’esprit.
t4j Si Dauaé n’eût pas été renfermée dans une tour d’airain, jamais eiic neût donné un bis à JupUer. Ovins , 4 mar. , il, 19, 97.
«U Le plaisir , eu toutes choses , reçoit un nouvel aurait du péril même qui devrait nous eu éloigner. S» , de Bcnefic, , VII, 9.
G alla , ueg.i s laltawr amor , uUt «radia lerqucnl '.
Pour tenir l’amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariés de Lacedemone ne se pourraient pratiquer qu’à la desroliée, et que ce serait pareille honte de les rencontrer couchés ensemble qu’avecques d’aultres *. La difficulté des assignations, le dangier des surprinses, la honte du lendemain,
Cl laitguor, tt llUnUuja ,
.... et latere peiitus imo spiritus* ,
c’est ce qui donne poincte à ta saulce. Contbiendejeux très lascifvement plaisants naissent de l'honneste et vergongneuse maniéré de parler des ouvrages de l'amour? La volupté mesme cherche à s’irriter par la douleur ; elle est bien plus sucrée quand elle cuict et quand elle escorche. La courtisane Flora disoit n’avoir jamais couché avecques Poropeius qu’elle ne luy eust faict porter les marques de ses morsures *.
Quod petiere , prémuni arc te , faciuntque dolorem Corports, et dentes inlldunt serpe labelllt...
Kt stitauti su V surit , qui instigani Urdert id ipsum, Quodcutuque est , rabies unde illos germlna turguut t.
Il eu va ainsi partout; la difficulté donne prix aux choses : ceulx de la Marqued* Ancône s font plus volontiers leurs voeux à saint Jacques7, et eeulx de Galice à Nostre- Dame de Lorrtte : on faict au Liege * grande feste des bains de Luques ; et, en la Toscane, de ceulx d’Aspa; il ne se veoid guercs de Romains en l’escholc de l’escrime à Rome, qui est pleine de François. Ce grand Caton se trouva, aussi bien que nous, desgou&té de sa femme1*, tant qu’elle fout
(fj Galla, refuse-moi : r amour se rassasie bientôt , si le plaisir n’est mêlé de tourment. Makt., IV, 37.
(9) Plot. , Vie de Lycurgue, c. n. J. V. L.
(3i Et la langueur , et le silence , et les soupirs tirés du fond du «rut. Uo«. , tpod. . XJ, 9.
(4/ plot. , Vie de Pompé# , e. t. C.
(S) Ils serrent avec fcjreur l'objet de leurs désirs ; Ms le bleas cm , et, d'une dent cruelle, impriment sur ses lèvres des baisers douloureux ; ... Us sont animes par de secrets aiguillons contre l'objet qui allume La fureur de leurs transport*. Loch., IV, 1076.
(fij La Marche d’Ancône , eu Italie , où est Notre-Dame de Lorette. C.
(7) Saint-Jacques de Compostelk , en Gaiioe. G.
(81 A LWge , ou aux eaux de Spa, pré» de Uége , appelées ici par Montaigne les bains d’Aspa. G.
{9 1 Marcia, fille de Marcius pUilippus. Montaigne ajoute id quelque chose au récit de Plutarque iCulon <f L ligue , c. 7) : il suppose que Galou la tktira quami cUe faut à un auUrc , sam
sienne, et la desira quand elle fcut à un aultrc. J'ay chassé au haras un vieux cheval, duquel, à la senteur des juments, on ne pouvoit venir à bout; la facilité l’a incontinent saoulé envers les siennes; mais envers les estrangieres et la première qui passe le long de son pastis, il revient à ses importuns hennissements et à ses chaleurs furieuses, comme devant. Nostre appétit mesprise et oullrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce qu’il n’a pas :
Transvolat In medio potita , et fugcntia copiât *.
Nous deffendre quelque chose, c’est nous en donner envie :
Klsi tu servare pi te liant Inclpis, tiui pi et dtitncrc use me a 9 :
nous l’abandonner tout à faict, c’est nous en engendrer mespris. La faulte et l’abondance retumbent en mesme inconvénient :
Tibi giiod superest , m hi quod défit , dolet l.
Le désir et la jouissance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse; mais l'aysance et la facilité l’est, à vray dire, encore plus : d’autant que le mescontentement et la cholere naissent de l’estimation en quoy nous avons la chose desirée, aiguisent l’amour, et le réchauffent ; mais la satiété engendre le desgoust; c’est une passion mousse, hebelée, lasse et endormie.
St qua i oUl reqnart iliu, conlemnat amanlem 4. Contemnite , amantes :
Sic hodie veniet t si qua negavit heri *.
Pourquoy inventa Poppea de masquer les beautés de son visage, que pour les renchérir à ses amants»? Pourquoy a l’on voilé jusques au dessoubs des talons ces beautés que chascunedesire montrer, que chascun désire veoir? Pourquoy
(toute parce qu'il se tiâta de la reprendre âpre* la mort d’Ilorten-ius, a qui il l'avait prêtée nmd., „. tsi.cesar lut eu avait fait aussi de vlts reproché* daus son Anti-Caton. J. V. t- (I! Il dédaigne cd qui est à sa disposition, et poursuit ce qui fuit, iior , snl.,1, s, los.
1* Si tu ne tais garder la maîtresse , elle cessera bientôt d'ètre a mol. Ovide, Amor. , h, t‘(i ,7.
pi Tu te pis in* de ton «qierfiu , et moi de mon indigence. Te». , Phrtrm. , act. 1 , 6c. Itl , v. 9.
m Voufcz-voo* régner longtemps sur votre amant, dédaigne/ se* prières. Ovide, Amor. , n, 19, 33.
151 Amant* , faite» le* dédaignent : celle qui von* refusa hier viendra elle-même s'offrir à vous. paop. , n , 14 19 IB Sur n * in p*WJei,m egremi; tdqnt pelota varie mil ne auaret udspeetom, tel qnio «c (frrcKol. Tac., Aimai., xultB.
couvrent elles de tant d’empeschements le» uns sur les aultres le» parties où loge principalement nostre désir et le leur? et à quoy servent ces gros bastions, de quoy les nostre» viennent d'armer leurs flaucs, qu’à leurrer notre appétit *, et nous attirer à elles en nous esloingnant?
Et fuglt ad saiiees, et se cvplt ante tidtri •.
huerdum lunica duxit o per ta moram *.
A quoy sert l’art deceste honte virginale, ceste froideur rassise, ceste contenance severe, ceste profession d’ignorance des choses qu’elles sçavent mieulx que nous qui les en instruisons, qu’à nous accroistre le désir de vaincre, gourmander et fouler à nostre appétit toute ceste cerimonie et ces obstacles? car il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore», d’affolir* et desbaucher ceste molle doulceur et ceste pudeur enfantine, et de renger à la mcrcy de nostre ardeur une gravité froide et magistrale ; c’est gloire, disent-ils, de triumpherde la modestie, de la chasteté.et de la tempérance ; et qui desconseille aux dames ces parties là, il les trahit, et soy mesme. Il fault croire que le cœur leur frémit d’effroy, que le son de nos mots blece la pureté de leurs aureilles, qu’elles nous en haïssent, et s’accordent à nostre importunitéd’une force forcée. La beauté, toute puissante qu’elle est, n’a pas de quoy se faire savourer sans ceste entremise. Voyez en Italie, où il y a plus de beauté à vendre, et de la plus fine, comme il fault qu’elle cherche d’aultres moyens estrangiers et d’aultres arts pour se rendre agréable; et si, à la vérité, quoy qu’elle face, estant venale et pubiieque, elle demeure foible et languissante ; tout ainsi que, mesme en la vertu, de deux effects pareils, noos tenons neanmoins celuy là le plus beau et plus digne auquel il y a plus d’empeschcment et de hazard proposé.
C’est un effect de la Providence divine de permettre sa saincte Église estre agitée, comme nous la veoyons, de tant de troubles et d’ orages, pour esveiller par ce contraste les âmes pies,
(U Par la difficuUé, comme ajoute l’édition <n-4c de <58*, fol. MS.
(4i La bergère court se cacher entre les Mules , mais auparavant elle veut être aperçue. V»nc. , Èclog. , III , 65.
(5) Souvent elle a opposé sa robe à mes impatients tffcir». Paor., Il, 13, o,-
(4) Pendre fou.