‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 258 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

et les r’ avoir de l’oisiveté et du sommeil où les avoit plongées une si longue tranquillité ; si nous contrepoisons la perte que nous avons faictc par le nombre de ceulx qui se sont desvoyes, au gaing qui nous vient pour nous estre remis en haleine, resuscité nostre zèle et nos forces à l’occasion de ce combat, je ne sçais si Futilité ne surmonte point le dommage.

Nous avons pensé attacher plus ferme le nœud de nos mariages pour avoir ostc tout moyen de les dissouldre ; mais d’autant s'est desprins et relasché le nœud de la volontéetdc l'affection, que celuy de la contraincte s’est estrecy ; et, au rebours, ce qui teint les mariages, à Rome, si longtemps en honneur et en seureté, feut la liberté de les rompre qui vouldroit ; ils gardoienl mieulx leurs femmes, d’autant qu’ils les pouvoient perdre ; et, en pleine licence de divorces, il se passa cinq cents ans, et plus, avant que nul s’en servis!1 * 3 4.

Quod licet, ingratum est; quod non licet, acriui urlt *,

A ce propos se pourroit joindre l’opinion d’un ancien, que les supplices aiguisent les vices, plustost qu’ils ne les amortissent ; qu’ils n’engendrent point le soing de bien faire, c’est l’ouvrage de la raison et de la discipline, mais seulement un soing de n’estre surprins en faisant mal :

Lalius excitas pcstlt conlagia terpvnl 1 :

je ne sçais pas qu’elle soit vraye ; mais cecy soais-je par expérience, que jamais police ne se trouva reformée parla : l’ordre et reglement des mœurs despend de quelque aultre moyen.

Les histoires grecques* font mention des Argippées, voisins de la Scylhie, qui vivent sans verge et sans baston à offenser ; que non seulement nul n’entreprend d’aller attaquer, mais quiconque s’y peult sauver, il est en franchise, à cause de leur vertu et saincteté de vie ; et n’est aulcun si osé d’y toucher; on recourt à euLx pour appoincter les différends qui naissent en-

(1) BeputUum inter urorem et vtrum , a condita urùe usque ad vkjesimum et quinçenlesimum anntan , nulium inter ceult. Val- Max., II, 1, 4.

(S) Ce epi c*t permis n’a aucun aurait pour nous ; ce qui est défendu irrite nos désirs. Ov., Amor., Il, 19, 3.

(3) Le mal qu’on croyait avoir extirpé gagne et s’étend plus loin. Rot., Itinerœr., 1, 307.— Le poêle parle des Jui& et de leur religion. C.

(4) Ilia-, IV, *5. J. V. L.

tre les hommes d’ailleurs. Il y a nation où la closlure des jardins et des champs qu'on veult conserver se faict d’un filet de coton, et se treuve bien plus seure et plus ferme que nos fossés et nos hayes : Furent signala sollicitant.. . Aperta effractarius prœleril1.

A l’adventurc sert, entre aultres moyens, l’aysance, à couvrir ma maison de la violence de nos guerres civiles; la deffensc attire l’entreprinse, et la desfiance l’offense. J’ai affoibly le desseing des soldats, ostant à leur exploict le hazard, et toute matière de gloire militaire, qui a accoustumé de leur servir de tiltre et d’excuse ; ce qui est faict courageusement est toujours faict honorablement, en temps où la justice est morte. Je leur rends la conqueste de ma maison lasche et iraistresse; elle n’est close à personne qui y hurtc; il n'y a pour toute prouvision qu’un portier, d’ancien usage et cerimonie, qui ne sert pas tant à deffendre ma porte qu’à l’offrir plus décemment et gracieusement; je n’ay ny garde ny sentinelle que celle que les astres font pour moy. Un gentilhomme a tort de faire montre d’estre en deffense, s’il ne l’est bien à poinct. Qui est ouvert d’un costé l’est par tout; nos peres ne pensèrent pas à bastir des places frontières. Les moyens d’assaillir, je dis sans batterie et sans armée, et de surprendre nos maisons, croissent touls les jours au dessus des moyens de se garder; les esprits s’aiguisent généralement de ce costé là; l’invasion touche louts; la deffensc non, que les riches. La mienne estoit forte selon le temps qu’elle feut faicte; je n’y ai rien adjousté de ce costé là, et craindrois que sa force se toumast contre moy mesme ; joinet qu’un temps paisible requerra qu’on les desfortifie. Il est dangereux de ne les pouvoir regaigner, et est difficile de s’en asseurer, car, en matière de guerres intestines, vostre valet peult estre du party que vous craignez ; et où la religion sert de pretexte, les parentés mesmes deviennent infiables* avecques couverture de justice. Les finances publicques n’entretiendront pas nos garnisons domestiques ; elles s’y espuiseroient; nous n’avons pas de quoy le faire sans nostre ruyne, ou, plus incommodcment et

(I) Les serrures .-mirent les voleurs; ceux qui brbctil les portes D'cnlrem pas dans les uiaisoi» ouvertes. Stx, Fpi»r. ttf.

(*) Suspt cies.

injurieusement encores, sans celle du peuple. L’estât de ma perte ne seroit de guère pire. Au demourant, vous y perdez vous! vos amis mesmes s’amusent à accuser vostre invigilance et improvidenee', plus qu'à vous plaindre, et l’ignorance où nonchalance aux offices de vostre profession. Ce que tant de maisons gardées se sont perdues, ou ceste cy dure, me faict souspeçonner qu’elles se sont perdues de ce qu’elles estoient gardées ; cela donne et l’envie et la raison à l'assaillant; toute garde porte visage de guerre. Qui se jectera, si Dieu veult, chez moy ; mais tant y a que je ne l’y appellerav pas; c’est la retraiote à me reposer des guerres. J’essaye de soustraire ce coing à la t empeste publicque, comme je fois un aultre coing en mon une. Nostre guerre a beau changer de formes, se multiplier et diversifier en nouveaux partis, pour moy je ne bouge. Entre tant de maisons armées, moy seul, que je sçache, en France, de ma condition, ay fié purement au ciel la protection de la mienne, et n’en ay jamais osté ny vaisselle d’argent, ny filtre, ny tapisserie. Je ne veulx ny me craindre, ny me sauver à demy. Si une pleine recognoissance acquiert la feveur divine, elle me durera jusqu'au bout ; sinon, j’ay tousjours assez duré pour rendre ma durée remarquable et enregistrable. Comment? il y a bien trente ans.

CIIAPITKE XVI-

De la gloire.

Il y a le nom et la chose : le nom, c’est une voix qui remarque et signifie la chose; le nom, ce n’est pas une partie de la chose, ny de la substance ; c’est une piece estrangiere joincte à la chose, et hors d’elle.

Dieu, qui est en soy toute plénitude et le comble de toute perfection, il ne peult s'augmenter et accroistre au dedans ; mais son nom se peult augmenter et accroistre par la bénédiction et louange que nous donnons à ses ouvrages extérieurs, laquelle louange, puisque nous ne le pouvons incorporer en luy , d’autant qu’il n’y peult avoir accession de bien, nous l'attribuons à son nom, qui est la piece hors de lu v la plus voisine ; voilà comment c'est à Dieu seul à qui gloire et honneur appartient : et il

(l) Imprévoyance.

n’est rien si esloingné de raison que de nous en mettre en qoeste pour nous; car, estants indigents et nécessiteux au dedans, nostre essence estant imparfaicte, et ayant continuellement besoing d'amel iorat ion, c’est là à quoi nous nous debvons travailler; nous sommes touts creux et vuides; ce n’est pasde vent et de voix que nous avons à nous remplir, il nous fault de la substance plus solide à nous réparer; un homme affamé seroit bien simple de chercher à se pourveoir plutost d'un beau vertement que d'un bon repas; il fauh courir au plus presse. Comme disent nos ordinaires prières, Gloria in exceltit Heo. et in terra pax homitiibut1. Nous sommes en disette de beauté, santé, sagesse, vertu, et telles parties essentielles; les ornements externes se chercheront, après que nous aurons pourveu aux choses necessaires.

La théologie traicte amplement et plus pertinemment ce subjecl, mais je n’y suis gueres versé.

Cbrysippus et Diogenes* ont esté les premiers aucteurs, et les plus fermes, du mespris de la gloire; et, entre toutes les voluptés, ils disoient qu’il n’y en avoit point de plus dangereuse, ny plus à fuyr, que celle qui nous vient de l'approbation d’aultruy. De vray, l’experience nous en faict sentir plusieurs trahisons bien dommageables; il n’est chose qui empoisonne tant les princes que la flatterie, ny rien par où les meschants gaignent plus ayséemenl crédit autour d’eulx, ny maequereiage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paistre et entretenir de leurs louanges ; j le premier enchantement que les sirènes empioyent à piper Ulysses est de ceste nature :

Deçà ver» nous, deçà, 6 1res louable Ulysse,

El le plus grand bouteur dont U Grèce fleurisse5.

Ces philosophes là disoient que toute la gloire du monde ne meritoit pas qu’un homme d’entendement estendist seulement le doigt pour l’acquérir* :

Gloria quanlalibct quld erit, tl gloria lanlum est1 T

(!) Gloire A Dieu dam 1rs deux, rt paix aux hommes sur la lerrc. 8. Lee., Etang., Il, 14.

(J) Cic., de Finth. bon. et mat., III, 17. C.

(3) flou-, Odyiste, XII, 184. Vers que Cicéso* traduit *»»*. de Finib-, V, 18, ainsi que LouJs Racine, Itéfkx. sur la ehap. Vî, art. I. J. V. !,.

(4) Cic., de 17. C.

(5) Que sera la plus grande gloire, si efle n’est que do h gloire? H'V., Soi. 7, v.gl.

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