CHAPITRE II
Du repentir.
Les aultres forment l’homme : je le recite; et représente un particulier , bien mal fermé, et lequel, si j’avois à façonner de nouveau, je ferois vrayement bienaultrequ'iln’est : meshuy*, c’est faict. Or, les traictsde ma peincture ne se fourvoyent poinct , quoiqu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une bransloire perenne5; toutes choses y branslent sans cesse, la terre, les rochiers du Caucase, les pyramides d’ /Egypte , et du bransle publicque et du leur; la constance mesme n’est aultre chose qu’un bransle plus languissant. Je ne puis asscurer mon objecl ; il va trouble et chancelant,
(IJ Prattn, quo (Tj/i/f janiciihim adverstu Cimarn puynatum est, pompeianus mile* fratrem starn, dein, cognito factnorc, se tjwjert mterfecti. Tacite, Hisl., ni, 51.
(2j Cckbcrrhnos auctores babeo, lantam i ictorlbus advenu* fa s nefasque irreverenliam fuisse, ut yregarhu cques, occisum a se projtima acie fratrem professas , prœmium a duc Unis pellerit. Tacite, Uist. III, 51.
(3) Toutes choses ne conviennent pas également à tous, Peop., IU, 9, 7.
(4) Aujourd’hui.
(5) Perpétuelle ,
d’une yvrcsse naturelle : je le prends en ce poinct, comme il est en l’instant que je m'amuse à luy : je ne peinds pas l’estre, je peinds le passage ; non un passage d’aagc en aultre , ou, comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute : il | fault accommoder mon histoire à l’heure; je pourray tnntost changer, non de fortune seulement, mais aussi d'intention. C’est un contreroolle de divers et muables accidents, et d’imaginations irrésolues, et, quand il y eschrt, contraires; soit que je sois aultre moy mesme, soit que je saisisse les subjects par aultres circonstances et considérations ; tant y a que je me contredis bien à l’adventure, mais la vérité, comme disoit Demades', je ne la contredis point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m'essaierais pas, je me resouldrois*; elle est tousjours en apprentissage et en espreuve.
Je propose une vie basse et sans lustre , c’est tout un; on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche estoffe : chasque homme porte la forme entière de l’humaine condition. Les aucteurs se communiquent au peuple par quelque marque spéciale et estrangiere ; moy, le premier, par mon estre universel ; comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, l ou poète, ou jurisconsulte. Si le monde se plaind dequoy je parle trop de moy, je me plainds de quoy il ne pense seulement pas à sov. Mais est ce raison que, si particulier en usage, je prétende me rendre public en cognoissance? est il aussi raison que je produise au monde, où la façon et l’art ont tant de crédit et de commandement, des effects de nature et cruds et simples, et d’une nature encores bien foihlette? est ce pas faire une muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bastirdes livres sans science et sans art? Les fantasics de la musique sont conduictes par art; les miennes, par sort. Au moins j'ay cecy selon la discipline, que jamais homme ne traicta suhject qu'il entendist ne cogneust mieulx que je fois ccluy que j’ay entreprins ; et qu’en celuy là je suis le plus sça- I
(l) Montaigne paraphrase ici a sa manWre ce que disait cet ancien orateur, selon Plût., dans la Vie de Dtmosthhu-, c. 3,
« Qu'il s'estoit bien conlrcdict k soy mesme assez de fois, selon « les occurrences des affaires ; mais contre le bien de la chose i « pubhrquo, jamais, » C. s \
(1) Je parlerait aixe résolution , *
vant homme qui vive : secondement, que jamais aulcun ne peoetra en sa matière plus avant, ny en espelucha plus distinctement les membres et suittes, et n’arriva plus exactement et plus plainement à la fin qu’il s’estoit proposé à sa besongne. Pour la parfaire, je n’ay bcsoingd’y apporter que la fidelité; celle là y est, la plus sincere et pure qui se treuve. Je dis vray, non pas tout mon saoul, mais autant que je l’ose dire, et l’ose un peu plus en vieillissant; car il semble que la coustume concédé à cest aage plus de liberté de bavasser’, et d’indiscrétion à parler de soy. Il ne pcult advenir icy, ce que je veois advenir souvent, que l’artisan et sa besongne se contrarient : un homme de si honnestc conversation a il faict un si sot escript? ou des escripts si sçavants sont ils partis d’un homme de si foible conversation? Qui a un entretien commun, et ses escripts rares, c’est à dire que sa capacité est en un lieu d’où il l’emprunte, et non en Iuv. Un personnage sçavant n’est pas sçavant par tout ; mais le suffisant est par tout suffisant , et à ignorer mesme : icy nous allons conformement, et tout d’un train, mon livre et moy. Ailleurs, on peult recommender et accuser l’ouvrage, à part de l’œuvrier : içv, non; qui touche l’un, touche l’aultre. Celuy qui en jugera sans le cognoistre se fera plus de tort qu’à moy; celuy qui l’aura cogneu m’a du tout satisfaict. Heureux oultre mon mérité si j’ay seulement ccste part à l’approbation publicque, que je face sentir aux gents d’entendement que j’estois capable de faire mon prouflt de la science, si j’en eusse eu ; et que je meritois que la mémoire me secourust mieulx.
Excusons icy cc que je dis souvent, que je me repens rarement, et que ma conscience se contente de soy, non comme de la conscience d’un ange ou d’un cheval, mais comme de la conscience d’un homme : adjoustant tousjours cc refrain , non un refrain de cerimonie, mais de naïfve et essentielle soubmission, «que je parle enquerant et ignorant, me rapportant de la résolution purement et simplement aux creances communes et légitimés. «Je n’enseigne point, je raconte.
Il n’est vice véritablement vice qui n’offense et qu’un jugement entier n’accuse ; car il a de la laideur et incommodité si apparente, qu’à
(I) Bal'ilkr.