‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 329 sur 449 · LIVRE III, CIIAR II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CIIAR II

l’advonlurc ceulx-là ont raison qui disent qu’il est principalement produict pas bestise et ignorance 1 * * ; tant il est mal aysé d'imaginer qu'on le connoisse sans le haïr ! La malice hume la pluspart de son propre venin, et s’en empoisonne4. Le vice laisse, comme un ulcéré en la chair, une repentance en l’ame, qui tousjours s’esgratigne et s’ensanglante elle mesme ; car la raison efface les aullres tristesses et douleurs, mais elle engendre celle de la repentance, qui est plus griefve, d’autant qu'elle naist au dedans, comme le froid et le ehauld des fiebvres est plus poignant que celuy qui vient du dehors. Je liens [>our vices (mais chascun selon sa mesure) non seulement ceulx que la raison et la nature condamnent, mais ceulx aussi que l'opinion des hommes a forgé, voire faulse et erronée, si les loix et l'usage l’autorise.

Il n’est pareillement bonté qui ne resjouïssc une nature bien née; il y a, certes, je ne sçais quelle congratulation de bien faire, qui nous resjouït en nous-mesmes, et une lierté généreuse qui accompaigne la bonne conscience ; une ame courageusement vicieuse se pcult à l’adventure garnir de securité; mais de ceste complaisance et satisfaction, elle ne s'en pcult fournir. Ce n’est pas un legier plaisir de se sentir préservé de la contagion d’un siccle si gasté, et de dire en soy : - Qui me verroit jusques dans famé, encoresne me trouveroil-il coupable, ny de l'affliction cl ruyne de personne, ny de vengeance ou d’envie, ny d’offense publicque des loix, ny de nouvelleté et de trouble, ny de faulte à ma parolle; et, quoy que la licence du temps permist et apprinst à chascun, si n’av je mis la main ny ès biens, ny en la Ixrnrse d’homme franeois, et n’ay vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu’en paix ; ny ne me suis servy du travail de personne sans loyer.» Ces tesmoignages de la conscience plaisent ; et nous est grand benelice que ceste esjouïssance naturelle, et le seul payement qui jamais ne nous manque.

De fonder la recompense des actions vertueuses sur l’approbation d’aultruy , c’est pren-

(I) Tout vice est issu <f averti’. Ailleurs, liv. Il, c. 19, MouU iguc dit du même proverbe : a Si cela est vray, cela est subject il une longue interprétation. »

(9) Pensée prise de S»., Epist. 8! : Quemadmcdtnn AlUdus

na%Ur iticcre soie bai, malilia ipsa nuunnam parlait v.ntnl sut lubit. C.

UoKTAlOHE.

dre un trop incertain et trouble fondement, signammenl en un siecle corrompu et ignorant, comine ccstuy-cy ; la lionne estime du peuple est injurieuse; à qui vous liez-vous de veoir ce qui est louable? Dieu me gard d’estre homme de bien selon la description que je veois faire touts les jours, par honneur à chascun de soy: Quœ fuerant vilia mores sunl1. Tels de mes amis ont par fois entreprins de me chapitrer et mercurialiser4 à cœur ouvert, ou de leur propre mouvement, ou semons * par moy comme d’un office qui, à une ame bien faicte, non en utilité seulement, mais en doulceur aussi, surpasse touts les offices de l’amitié; je l’ay tousjours accueilly des bras de la courtoisie et recognoissance les plus ouverts; mais4, à en parler asture en conscience, j’ay souvent trouvé en leurs reproches et louanges tant de faulse mesure que je n’eusse gueres failly de faillir piuslost que de bien faire à leur mode. Mous aultres principalement, qui vivons une vie privée qui n’est en montre qu’à nous, debvons avoir estably un patron au dedans, auquel toucher nos actions*, et, selon iceluy, nous caresser tantost, tantost nous chastier. J’ay mes loix et ma cour pour juger de moy, et m’y adresse plus qu’aillcurs; je restreinds bien selon aultruy mes actions, mais je ne les entends que selon moy. 11 n’y a que vous qui scache si vous estes lasche et cruel, ou loyal et devotieux: les aultres ne vous veoyent point, ils vous devinent par conjectures incertaines ; ils veoyent non tant voslre nature que vostre art; par ainsi, ne vous tenez pas à leur sentence, tenez-vous à la voslre : Tuo libi judirio est ulendum... Virlutis el viliorum grave ipsius conscienliœ pondus est; qua sublata, jacettl omnia 8.

(I) Les vices d'autrefois sont devenus les moeurs d'aujourd'hui. S km., Episl. 39.

(i; Censurer.

(3) Avertis.

(4) Montaigne avait d’$l»ord écrit : «Mais je meure s'il n'advenoit qu'imbus de «es faulse* opinions du temps ils m'offroient A destoumer à honneur leurs réprimandés, et approbations ;i réprobation*. Ce n’cfiloit pas A moy pourtant de le leur faim sentir, mais de les eu remercier et sçavoir gré pour ne pas troubler la faveur d'un si bon office, u Mais U a rayé celle leçon pour y substituer celle qu'on lit ici. N.

(5) Par lequel nous puissions Juger du prix de nos actioiu. C.

(ti) Servez-vous «le votre propre jugement... Le témoignage iule» ieur que se rend le vice ou la vertu est d'un grand poid^ ;

Mais ce qu’on dict, que la repentance suyt ' de près le peebé, ne semble pas regarder le péché qui est en son hault appareil, qui loge en nous comme en son propre domicile; on peult desadvouer et desdire les vices qui nous surprennent, et vers lesquels les passions nous emportent; mais ceulx qui, par longue habitude, sont enracinés et anrhrés en une volonté forte et vigoreuse, ne sont pas subjects à contradiction. Le repentir n’est qu’une dcsdiele de nostre volonté et opposition de nos fantasies. qui nous pourmene à touts sens. Il faict desadvouer à ccluy-là sa vertu passée et sa continence :

Quœ mtni est hodie, ntr eodem non pnero fuit?

Vel cur his antonio mcolumeo non redaml y enœ ‘S

C’est une vie exquise, celle qui se maintient en ordre jusques en son privé. Chascun peult avoir part au bastelage, et représenter un honnestc personnage en l’eschaffaud1, mais au dedans et en sa poietrine, où tout nous est loisible, où tout est caché; d’y eslre réglé, c’est le poinct. Le vovsin degré, c’est de l’estre en sa maison, en ses actions ordinaires, desquelles nous n’avons à rendre raison à personne, où il n’y a point d'estude, point d'artifice; et pourtant* Bias, peignant un excellent estât de famille « de laquelle, dict-il, le maistre soit tel au dedans par luy mesine, comme il est au dehors par la crainte de la loy et du dire des hommes:” et fout une digne parole de Julius Drusus* aux ouvriers qui luy offraient, pour trois mille eseus, mettre sa maison en tel poinct que ses voysins n’y auraient plus la veuc qu’ils y avoicot ; - Je vous en donneray, dict il, six

filez celle conscience, tout le reste ne leur est rien. — I, es premiers mots sont tir»1* «les Tuw titane* de Cic., I, âS ; et la phrase suivante, du traité de A aturn üeorum, III, 33. C.

(I) Hélas! que ne pensaivje autrefois comme je pen«e aujourd'hui 1 ou que n'ni-je encore aujourd'hui l'éclat don! brillait ma jeunesse! lion., (Ml., IV, 10, 7. — Horace nous représente ici Ligurinus qui se repentira un Jour* suivant lui, de n'avoir point jadis profile des clianm* du jeune àgc. O.

fi) Ttf'àlre. C.

(3) Et c’eut pour eela, d'apré* ees principes, que Rio.*, etc. Put., Ranqnet de* sept Sages, r. u. C.

(I) Ou ptutét, connue dit Velléh» Palerculu§,<ie Mar cas l.lrhts Druxtis, fameux tribun du [toupie, qui mourut Pan «ü de Rome après a>oir allumé en Halte, par son ambition, une dangereuse guerre dont parte FLonrs, III, I7ell8. Quant h coque Montaigne dit ici de Lltins Drusus, il l’a pris d’un traité de Phrtarque, intitulé : Instruction pwr reu.r qui manient affaires (f cs'at, c. 4, cii ce Drusus est appelé Mhd Drtints, irtinn rfit

mille, et faictes que chascun y vcoye de toutes parts.» On remarqueavccques honneur l'usage d'Agesilaus’, de prendre, en voyageant, son logis dans les églises, à lin que le peuple et les dieux niesmes vinssent dans ses actions privées. Tel a eslémiracuieux ail monde, auquel sa femme et son valet n'ont rien veu non seulement de rcmarqualde; peu d'hommes ont esté admirés par leurs domestiques9; nul a esté prophète non seulement en sa maison, mais en sonp&ïs, dict l'experience des histoires ; de inesme aux choses de neant;et en ce basexemple, seveoid l’image des grands. En mon climat de Gascoigne, on lient pour drôlerie de me veoir imprimé ; d’autant que la cognoissance qu’on prend de moy s'esloingne de mon giste, j’en vaulx d’autant mieulx; j'arhcle les imprimeurs en Guienne, ailleurs ils m’aehetent. Sur eest accident se fondent ceulx qui se cachent vivants et présents, pour se mettre en crédit trespassésel absents. J’aime mieulx en avoir moins ; et ne me jecte au monde que pour la part que j'en lire; au partir de là, je I on quitte. Le peuple reconvove celuy là, d’un acte publieque, avecques estonnement, jusqu’à sa porte, il laisse avecques sa robe ceronllc; il en retumbe d’autant plus lias qu'il s’estoit plus hault monté; au dedans, chez luy, tout est tumultuaire et vil. Quand le reglement s’y trouverait, il fault un jugement vif et bieu trié pour l'appercovoir en ces actions basses et privées; joinet que l’ordre est une vertu morne et sombre. Gaigner une breschc, conduire une ambassade, régir un peuple, ce sont actions éclatantes; tanser, rire, vendre, payer, aimer, haïr et converser averques les siens, et avecques soy mesine, doulcement et justement, ne rclasoher point, ne se desmentir point , c'est chose plus rare, plus difficile et moins remarquable. Les vies retirées soutiennent par là, quoy qu'on die, des debvoirs autant ou plus aspres et tendus, que ne le font les aultres vies; et les privés, dict Aristote3, servent la vertu plus difficilement et

peuple, Li>i« Afùoc; i Jmavw-p;. si ntl cou-

suite Paterculus, II, 43, il aurait pu s’apercevoir de celle petite méprise de Plutarque. I.'liistorien latiu raconte aussi ce trait un peu différemment. C.

ft) Pi.i t., YL-d’Àg(,sUas,c. 8; d'après Xjés., Etot* d'Agésilas, V.7.J. V. L.

(i) « Il faut être bien Itéras, «Usai lie ma récital de câlinât, pour l'èlre an yeux de son valet de chambre. » C.

(3) Morale à Slcomaquc, X, 7, J. V. 1„

liauliement que ne font ceulx qui sont en ma- | gislrat; nous nous préparons aux occasions eminentes plus par gloire que par conscience. La plus courte façon d’arriver à la gloire, ce seroit faire pour la conscience ce que nous faisons pour la gloire; et la vertu d’Alexandre me semble représenter assez moins de vigueur en son theatre, que ne faict celle de Socrate en ceste exercitalion basse et obscure. Je conccois ayséement Socrates en la place d'Alexandre ; Alexandre en celle de Socrates, je ne puis. Qui demandera à celuy là ce qu’il sçait faire, il respondra: "Subjuguer le monde;» qui le demandera à cestuy cy, il dira ; -Mener l’humaine vie conformement à sa naturelle condition';» science bien plus generale, plus puisante, et plus légitime.

Le prix de l’ame ne consiste pas à aller hault, mais ordonnéement ; sa grandeur ne s’exerce pas en la grandeur, e’est en la médiocrité. Ainsi que ceulx qui nous jugent et touchent au dedans ne font pas grand’ reeeptede la lueur de nos actions publicques, et vcoyent que ce ne sont que filets et poinctes d’eau line rejaillies d’un fond au demourant limoneux et poisant ; en pareil cas, ceulx qui nous jugent par ceste brave apparence du dehors concluent de mesmes de nostre constitution interne ; et ne peuvent accoupler des facultés populaires et pareilles aux leurs à ces aullres facultés qui les estonnent, si loing de leur visée. Ainsi donnons nous aux daimons des formes sauvages ; et qui non à Tamburlan des sourcils eslevés, des nazeaux (Tuverts, un visage afTreux, et une taille démesurée, comme est la taille de l’ima- | gination qu’il en a eonceue par le bruict de son nom? Qui m’eust faict \eoir Erasme, aultresfois, il eust esté mal aysé que je. n’eusse prins pour adages et apophthegmes tout ce qu’il eust dict à son valet et à son hostesse. Nous imaginons bien plus sortablcment un artisan sur sa garderobbe ou sur sa femme qu’un grand president vencrable par son maintien et suffisance ; il nous semble que de ces liaults thrones ils ne s’abaissent pas jusques à vivre. Comme les âmes vicieuses sont incitées souvent à bien faire par quelque impulsion estrangicre , aussi sont les vertueuses & faire mal ; il les faultdoncques juger par leur estât rassis, quand

(I) Montaigne njoutr*ft JH, faire an monder* jnitr fjnot W 'U an mnul - ; niais il a rayé depuis cette phrase. N.

elles sont chez elles, si quelquesfois elles y sont ; ou au moins quand elles sont plus voysines du repos, et en leur native assiette.

Les inclinations naturelles s’aydent et fortifient par institution ; mais elles ne se changent gueres et surmontent : mille natures, de mon temps, ont escliappé vers la vertu ou vers le vice au travers d’une discipline contraire.

Sir ubi desuetar sllvls in carcere élan sic Manxuevere fera-, et vuhus posntre minaccs.

Algue homiiiem didicere pmi, ai torrida parvus Venil in ora critor, redeunt rabiesqite furorque , Admonihrque l limait gusiato sanguine fautes ; Fervct, et a trepido Hx ubslinei ira magistro * :

on n’extirpe pas ses qualités originelles, on les couvre, on les cache. Le langage latin m’est comme naturel; je l’entends mieulx que le françois ; mais il y a quarante ans que je ne m’en suis du tout point servy à parler ny gueres à escrire. Si est ce qu’à des extrêmes et soultdaines esmotions, où je suislumbé deux ou trois fois en ma vie, et l’une, veoyant mon pere tout sain, se renverser sur mov pasrné, j’av lousjours eslancé du fond des entrailles les premières paroles latines; nature se sourdant et s'exprimant à force à l’encontre d’un si long usage; et cest exemple se dict d’assez d’aultres.

Ceulx qui ont essayé de r’adviser3 les mœurs du monde, de mon temps, par nouvelles opinions,'reforment les vices de l’apparence; ceulx de l’essence, ils les laissent là, s’ils ne les augmentent : l’augmentation y est a craindre; on se séjourné3 volontiers de tout aultre bienfaire sur ces reformations externes, arbitraires, de moindre coust et de plus grand mérité ; et sa- | tisfaict on à bon marché, par là, les aullres vices naturels, consubstantiels et intestins, llegardez un peu comment s’en porte nostre expérience : il n’est personne, s’il s’escoute, qui ne descouvre en soy une forme sienne, une forme maistresse qui luicte contre l’institution et contre la tempeste des pussions qui luy sont

(I) Ainsi, quanti les bêles fauves, dans l'ombre de leur prison, oubliant le» lorét», semblent s'être adoucies, et que, dépouillant leur orgueil farouche, elles ont appris à souffrir l’empire de l'homme; si, par hasard, un peu de sang rient à toucher leurs lèvres eullammées, leur rage sc réveille, leur goiJor a'onle, altéré du sang dont le goût vient d'exciter la soif; elles brûlent de s'eu assouvir, et leur cruauté s'abstient à peine de dévorer leur maître pâlissant. Lcc.ii.x, IV, *37.

(4) IU1 former . 0.

(3) On s'abstient. C.

contraires De moy, je ne me sens gueros agiter par secousse ; je me trcuve quasi tousjours en ma place, comme font les corps lourds et poisants : si je ne suis chez moy, j’en suis tousjours bien près. Mes desbauches ne m’emportent pas fort loing, il n’v a rien d’extremc et d’cstrangc ; et si ay des r’advissements sains et vigoreux.

La vraye condamnation, et qui touche la commune façon de nos hommes, c’est que leur retraicte mcsme est pleine de corruption et d’ordure ; l’idée de leur amendement, chafourrée < ; leur pénitence, malade et en coulpe autant à peu près que leur péché : aulcuns, ou pour estre collés au vice d’une attache naturelle, ou par longue accoustumance n’en trouvent plus la laideur : à d’aultres (duquel régiment je suis) le vice poise, mais ils le contrebalancent avecques le plaisir ou aultre occasion ; et le souffrent cts'yprestent, à certain prix, vicieusement pourtant et laschement. Siscpourroit il, à l’advcnture, imaginer si esloingnée disproportion de mesure où, avecques justice, le plaisir excuseroit le péché, comme nous disons de l’utilité; non seulement s’il estoit acoidental et hors du péché, comme au larrecin, mais en l’exercice mcsme d’iecluy, comme en l’accointance des femmes, où l’incitation est violente, et, dict on, par fois invincible. En la terre d’un mien parent, l’aultre jour que j'eslois en Armaignac, jeveis un païsan que chascun surnomme le Larron. Il faisoit ainsi le conte de sa vie: qu’estant nay mendiant, et trouvant qu’à gaigner son pain au travail de ses mains il n’arriveroit jamais à se fortifier assez contre l’indigence, il s’advisa de se faire larron : et avoit employé à ce mestier toute sa jeunesse, en scureté, par le moyen de sa force corporelle; caril moissonnoit et vendangeoit des terres d’aultruy, mais c’estoit au loing et à si gros monceaux qu’il estoit inimaginable qu’un homme en eust tant em|>orté en une nuict sur ses espaules; et avoit soing.oultrc cela, d’egualer et disperser le dommage qu’il faisoit, si que lu foule estoit moins importable à chaque particulier. II se treuve, à ceste heure en sa vieillesse, riche pour un homme de sa condition, mcrcy à ceste trafique, de laquelle il se confesse ouvertement. Et pour s'accommoder avec-

;i) confine. C.

ques Dieu de ses acquêts, il dict estre tous les jours apres à satisfaire, par bienfaicts, aux successeurs de eeulx qu’il a desrobbés ; et, s’il n’acheve (car d’v pourveoir tout à la fois, il ne peult), qu’il en chargera ses heritiers, à la raison de la science qu’il a luy seul du mal qu’il a faict à chascun. Par ceste description, soit vra\e ou faulse, cestuy cy regarde le larrecin comme action deshonneste, et le hait, mais moins que l’indigence; s’en repend bien simplement, mais, en tant qu’elle estoit ainsi contrebalancée et compensée, il ne s’en repent pas. Cela, ce n’est pas ceste habitude qui nous incorpore au vice et y conforme nostre entendement mesnte; nv n’est ce vent impétueux qui va troublant et aveuglant à secousses nostre ame, et nous précipité pour l’heure, jugement et tout, en la puissance du vice.

Je fois couslumiercment entier ce que je fois, et marche tout d’une picce ; je n’ay gueres de mouvement qui se cache et desrobbe à ma raison, et qui ne se conduise à peu près par le consentement de toutes mes parties, sans division, sans sédition intestine . mon jugement en a la coulpe ou la louange entière; et la coulpe qu’il a une fois, il l’a tousjours ; car quasi dès sa naissance il est un, mesme inclination, mcsme route, mesme force : et en matières d’opinions universelles, dès l’enfance, je me logeay au poinct où j’avois à me tenir. Il y a des péchés impétueux, prompts et subits, laissons les à part : mais en ces aultres péchés à tant de fois reprins, deliberez et consultez, ou péchés de complexion, ou péchés de profession et de vacation, je ne puis pas concevoir qu’ils soient plantés si longtemps en un mcsme courage, sans que la raison et la conscience de celuy qui les possédé le vueille constamment et l’entende ainsin; et le repentir qu’il se vante luy en venir à certain instant prescript m’est un peu dur à imaginer et former. Je ne suys pas la secte de Pythagoras, «que les hommes prennent une ame nouvelle quand ils approchent des simulacres des dieux pour recueillir leurs oracles; » sinon qu’il voulus! dire cela mesme, qu’il fault bien qu’elle soit estrangiere, nouvelle et prestée pour le temps : la nostre montrant si peu de signe de purification et netteté condigne à cest office.

Ils font tout à l'oppositc des préceptes stoïciens, qui nous ordonnent bien de corriger les

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