‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 330 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

imperfections et vices que nous recognoissons en nous, mais nous deffendent d’en altérer le repos de nostre ame : ceulx cy nous font accroire qu’ils en ont grande desplaisance et remors au dedans ; mais d’amendement et correction, ny d’interruption, ils ne nous en font rien apparoir. Si n’est ce pas guarison, si on ne se deseharge du mal : si la repentance poisoit sur le plat de la balance, elleemporteroit le peclié. Je ne treuve aulcunc qualité si ayséc à contrefaire que la dévotion, si on n’y conforme les mœurs et la vie: son essence est abstruse et occulte; les apparences, faciles et pompeuses.

Quant à moy, je puis desirer en general estre aultre; je puis condamner et me desplaire de ma forme universelle, et supplier Dieu pour mon entière reformât ion et poor l’excuse de ma foiblessc naturelle; mais cela, je ne le doibs nommer repentir, ce me semble, non plus que desplaisir de n’estre ny ange ny Caton. Mes actions sont réglées et conformes à ce que je suis et à ma condition ; je ne puis faire miculx : et le repentir ne louche pas proprement les choses qui ne sont pas en nostre force; ouy bien le regret. J’imagine infinies natures plus haultes et plus réglées que la mienne; je n’amende pourtant mes facultés : comme ny mon bras ny mon esprit ne deviennent plus vigoreux pour en concevoir un aultre qui le soit. Si l’imaginer et desirer un agir plus noble que le nostre produisoit la repentance du nostre, nous aurions à nous repentir de nos opérât ions plus innocentes, d’autant que nous jugeons bien qu’en la nature plus excellente elles auroient esté conduictes d’une plus grande perfection et dignité; et vouldrions faire de mesme. Lorsque je consulte des deportements de ma jeunesse avecques ma vieillesse, je treuve que je les av communément conduicts avecques ordre, selon moy: c’est tout ce que penlt ma résistance. Je ne me flatte pas; à circonstances |>areilles je sèrois tousjours tel : ce n’est pas macheure', c’est plustost une teincturc universelle qui me tache. Je ne cognois pas de repentance superficielle, moyenne et de cerimonic : il fault qu’elle me touche de toutes parts avant que je la nomme ainsin ; et qu’elle pince mes entrailles et les afflige autant profondément que Dieu me veoid et autant universellement.

(1) .VturtrfMMrf. EU. in-to de (5SS, fol. xss : « ce n'est pas tache, c’est pttilhi une tcinctun: universeUe qui me noircit. »

Quant aux négoces, il m’est eschappé plusieurs bonnes adventurcs à faulte d’heureuse conduicte : mes conseils ont pourtant bien choisi, selon les occurrences qu’on leur présentoir ; leur façon est de prendre tousjours le plus facile et seur party. Je treuve qu’en mes deliberations passées j’ay, selon ma réglé, sagement procédé pour l'estât du subject qu’on me proposoit, et en ferois autant d’iey à mille ans en pareilles occasions; je ne regarde pas quel il est à cesle heure, mais quel il estoit quand j’en consultois : la force de tout conseil gist au temps ; les occasions et les matières roulent et changent sans cesse. J'ay encouru quelques lourdes erreurs en ma vie, et importantes, non par faulte de bon advis, mais par faulte de bonheur. Il y a des parties sccrctes aux objects qu’on manie, et indivinables, signamment en la nature des hommes; des conditions muettes, sans montre, incogneues par fois du possesseur mesme. qui se produisent et esveillent par des occasions survenantes ; si ma prudence ne les a peu pénétrer et profetizer, je ne luy en scais nul mauvais gré; sa charge se contient en ses limites: si l’evenement me bat, s’il favorise le party que j’ay refusé, il n’y a remede, je ne m’en prends pas à moy , j’accusc ma fortune, non pas mon ouvrage'; cela ne s’appelle pas repentir.

Phocion avoit donné aux Athéniens certain advis qui ne feut pas suyvi : l'affaire pourtant se passant, contre son opinion, avecques prospérité, quelqu’un luy dic-.t ; « Eh bien! Phocion, es tu content que la chose aille si bien? — Bien suis je content, feit il*, qu’il soit advenu cecv; mais je ne me repents point d’avoir conseillé cela. - Quand mesainiss’addresscnt à moy pour estre conseillés, je le fois librement et clairement, sans m’arrester, comme fàict quasi tout le monde, à ce que, la chose estant hazardeusc, il peull advenir au rebours de mon sens, par où ils ayent à me faire reproche de mon conseil ; dequoy il ne me chault : car ils auront tort; et je n’ay deu leur refuser cest office.

Je n’ay guercs à me prendre de mes faultes ou infortunes à aultres qu’à moy : car, en cffect, je me sers rarement des advis d’aultruy, si ce n’est par honneur de cerimonie ; sauf où j’ay besoing d’instruction, de science ou de la

(I) Fd.do IKM, fol. S5S, rerto, «non pas mon operation, n

[i) Pur., ApophUicgwa ii Part. Phocion, c.

cognoissance du faict. Mais, ès choses où je > n'ay à employer que le jugement, les raisons estrangieres peuvent servir à m’appuyer, mais peu à me deslourner: je les escoule favorablement et decemment toutes; mais, qu’il m’en souvienne, je n’en av creu jusqu’à ceste heure que les miennes. Selon moy, ce ne sont que mousches et atomes qui promènent ma volonté : je prise peu mes opinions; mais je prise aussi peu celles des aultres. Fortune me paye dignement : si je ne receois pas de conseil, j’en donne aussi peu. J’ensuis fort peu enquis, mais j’en suis encores moins creu; et ne sache nulle entreprin.se publieque nv privée que mon advis aye redressée et ramenée. Cculx mesmeque la fortune y «voit aulcunement attachés se sont laissés plus volontiers manier à toute aultre cervelle qu’à la mienne. Ilomme cil qui suis bien autant jaloux desdroiets démon repos que des droicts de mon auclorité, je l'aime mieulx ainsi : me laissant là, on faict selon sa profession, qui est de m’estahlir et contenir tout en moy. Ce m’est plaisir d’estre désintéressé des affaires d’aultruy et desgagé de leur gariement.

En touts affaires, quand ils sont passés, comment que ce soit, j’y ay peu de regret ; car ceste imagination me met hors de peine, qu’ils debvoient ainsi passer ; les voylà dans le grand cours de l’univers, et dans l’enchaisneure des causes stoïcques; vostrefantasien’en peult, par souhait et imagination, remuer un poinrt que tout l’ordre des choses ne renverse, et le passé, et l’advenir.

Au demourant.jehaiscesf accidentai repentir que l’aage apporte. Ccluy 1 qui disoit anciennement estre obligé aux années dequov elles l’avoieut desfaict de la volupté, avoit aultre opinion que la mienne; je ne sçauray jamais bon gré à l’impuissance, de bien qu’elle me face: Nec lamarerta unçuam videbilur ab opéré tuo proridentia, ut débilitas inter uptirna inventa til3. Nos appétits sont rares en la vieillesse ; une

(I) Garantie.

(£] Soptioc Je. Quelqu'un lui ayant demandé si, dans sa \ ieillesse.il jouissait encore des plaisirs de l’amour, H répondit:

« Aux dieux ne plaise ! cl c’est de bon cœur que je m’en suis délivré, comme d'un maître sauvage et furieux. « Cic.t dt &•»., c. 14. C.

(5) fcl la Providence ne sera jamais si ennemie do son ouvrage que la foi Messe puisse être mue au rang des uuxllcurcs choses . (gemir.., tint o v, 14.

; profonde satiété nous saisit après le coup; on cela, je ne vcois rien de conscience; le chagrin et la foihlesse nous impriment une vertu lasche et catarrheusc. Il ne nous fault pas laisser emporter si entiers aux alterations naturelles que d’en abastardir nostre jugement. La jeunesse et le plaisir n’ont pas faict aultrefois que j’aye meseogneu le visage du vice en la volupté, ny ne faict, à ceste heure, le desgoust que les ans m’apportent, que je mescognoisse celuy de la volupté au vice ; ores' que je n’y suis plus, j’en juge comme si j’y eslois. Moy, qui la secoue vifvement et atlcntifvemcnt, treuve que ma raison est celle mesme qoe j’avois en l’aage plus licencieux, sinon, à l'adventure, d’autant qu’elle s’est affoihlie et entpirce en vieillissant; et treuve que ce qu elle refuse de m'enfourner à ce plaisir, en considération de l’interest de ma santé corporelle, elle ne le feroit, non plus qu’aultrefois, pour la santé spirituelle. Pour la veoir hors de combat , je ne l’estime pas plus valeureuse ; mes tentations sont si cassées et mortifiées qu’elles ne valent pas qu’elle s’y oppose ; tendant seulement les mains au devant, je les conjure*. Qu’on luy remette en présence ceste ancienne concupiscence, je crains qu'elle auroit moins de force à la souhtenir qu’elle n'avoit aultrefois; je ne luy veois rien juger à part soy, que lors elle ne jugeast, ny aulcune nouvelle clarté; parquoy, s’il y a convalescence, c’est une convalescence maleliciée. Misérable sorte de remede, debvoir à la maladie sa santé ! Ce n’est pas à nostre malheur de faire ccsl office; c’est au Itonheur de nostre jugement. On ne me faict rien faire par les offenses et afflictions, que les uiauldire; c’est aux gents qui ne s'esveillent qu’à coups de fouet. Ma raison a bien son cours plus delivre3 en la prospérité; elle est bien plus distraite et occupée à digérer les maulx que les plaisirs; je veois bien plus clair en temps serein; la santé m’advertit, comme plus alaigremenl, aussi plus utilement, que la maladie. Je me suis advancé le plus que j'ay peu vers ma réparation et reglement, lors que j’avois à en jouir; je serois honteux et envieux

(I) A prêtent que, etc. C.

(4) bail» l’éd. de 1580, /m-4®, fU. 380, il y a je ira enranjure, c'est-à-dire, je le* prit de se retirer. Montaigne a mis depuis conjurer, comme pli» usilé, tuais eu l'cinpiu>\ml à peu prés dans le même sens. C.

(3) PUu libre.

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