‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 33 sur 449 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l)e la Iritlesse.

Je suis des plus exempts de reste passion et ne l’avme ny l’estime, quoique le monde ayt entreprins, comme k pr ix faiet , de l’honnorer de laveur particulière; ils en babillent la sagesse, la vertu, la conscience ; sot cl vilain ornement ! Les Italiens ont plus sortableuicnt baptisé de son nom la malignité4; car c’est une qualité tousjours couarde et basse, les Stoïciens en deffendent le sentiment k leur sage.

Mais le conte dict* que Psammenitus, roy d’Ægvpte, ayant esté desfaict et prins par

(1) QlIXTE-CtRCE, IV, 6.

(2) Avec.

(3) DiuuoitE or. Sicile, XVII, 4 C.

(I) Tristezza tiguilic souvent malignité, méchanceté»

(5) UkKuDOiB, Ul, 14. h V. L.I

Cambyses, roy Je Perse, veoyant passer devant luy sa fille prisonnière habillée en servante, qu’on cnvoyoit puiser de l’eau, touts ses amis pleurants et lamentants autour de luy, se teint coy, sans mot dire, les yeulx fichés en terre ; et veoyant encores tantost qu’on menoit son fils à I la mort, se mainleint en reste mesme conte- ; nance; mais qu’ayant apperceu un de ses domestiques* conduicl entre les captifs, il semeit ; à battre sa teste et mener un grand ducil extrême.

Cccy se pourrait apparier à ce qu’on veit dernièrement d'un prince desnostres, qui, ayant ou y à Trente, où il estoit, nouvelles de la mort de son frere aisné, mais un frere en qui consistait l’appuy et l’honneur de toute sa maison, et bientost après d’un puisné, sa seconde espérance, et ayant soustenu ces deux charges d'une constance exemplaire; comme quelques jours après,

un de ses gents veint à mourir, il se laissa emporter à ce dernier accident, et, quittant sa résolution, s’abandonna au dueil et aux regrets, en manière qu’aulcuns en prinrent argument qu’il n’avoit esté touché au vif que de cestc derniere secousse ; mais, à la vérité, ce feut que, estant d’ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre surcharge brisa les barrières de la patience. 11 s’en pourrait , dis-je, autant juger de nost rehisloire, n’estait qu’cllcailjoustcque.Cambyses s’enquerant à Psainmenitus pourquoy, ne s’estant esnteu au malheur de son fils et de sa fille, il portait si impatiemment ccluy d’un de sesamis : ■ C’est, respondit il, que ce seul dernier desplaisir se peult signifier par larmes, les deux premiers surpassants de bien loing tout moyen de se pouvoir exprimer. «

A l’adventure reviendrait à ce propos l’invention de ccst ancien peintre5, lequel ayant à représenter, au sacrifice de Iphigcnia, le ducil des assistants selon les degrés de l’intercst que chascun apportait à la mort de cestc belle fille innocente , ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand ce veint au pere de la vierge, il le peignit le visage couvert, comme si nulle contenance ne pouvoit rapporter ce degré de dueil. Voylà pourquoy les poètes feignent ceste mise-

(I) Domestique ne signifie pas ici serviteur, mais ami de la maison, ami intime, set» qu’on (lonnolt encore ce mut sous le règne de l*ouis XIV. Hérodote dit que cel iiouune éloil un vieillard qui maugeoit ordinairement à la table du roi : t«’/ oniAicerfwv ci a-stîpa dlxnXtxIffrc^&v. J. V. L.

(3) Cicfros, Orator. , c. 33; Pline, XXXV, 10; VAliac MAxuut, VW, 11, cjrl. 6; Qcixtiliex, IJ, J3, de. J. V.L.

râble mere Tiiobé, ayant perdu premièrement sept fds et puis de suite autant de filles, surchargée de pertes, avoir esté enfin transmuée en roebier,

niri'jnixtc malis *,

pour exprimer ceste morne, muette et sourde stupidité qui nous transit lorsque les accidents nous accablent surpassants nostre portée. De vray, l’effort d’undesplaisir, pourestreextreme, doiht estonner toute l’ame et lui empeschcr la liberté de scs actions; comme il nous advient, à la cbauldc alarme d’une bien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis, transis et connue perclus de louis mouvements, de façon que l'aine, se relaschant après aux larmes et aux plainctes, semble se desprendre, se desmesler et se mettre plus au large et à son ayse :

Et via vix tandem voci larata dolore est».

En la guerre que le roy Ferdinand mena contre la veufve du roy Jean de Hongrie3, autour de ltudc, un gendarme feut particulièrement remarqué de chascun pour avoir excessivement bien faict de sa personne en certaine mcslée, et, incogneu, haulteinent loué et plainet, y estant demouré, mais de nul tant que de Kaïsciac, seigneur allemand, esprins d’une si rare vertu. Le corps estant rapporté, cestuy-cy, d’une commune curiosité, s'approcha pour veoir qui c estait ; et, les armes ostées au trespassé, il recogneut son fils. Cela augmenta la compassion aux assistants ; luy seul, sans rien dire, sans ciller les yeulx, se teint debout, contemplant fixement le corps de son fils, jusques à ce que la vehemcnce de la tristesse, ayant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre.

(I) Pélri6ée7par la douleur, Ovier, «ilrnn., VI, 30*. U y a daus le texte d'oxide : Dirtgltllqœ malis.

La douleur ouvre enfin le passage il sa voix.

Voir.., Enrld. , XI, 151.

p) ce Irall d'histoire est raconte diüerenmicnl dans rtiditlon de iHOi Apres ces mots, a autour de 8ude, a on lit ce qui suit aatsciae, eapitalue alleuiaud, veoyant rapporter lecorp* d'un homme de cheval, 4 qui chascun avoil veu cxccssltvcmcnl bien taire en la meslCe, le plalgnoil d'une plainclc commune ; mais, curieux avecques les anllres de engnoistre qui il estoit, aprts qu'oo l'eut désarmé, trouva que c'cstuil sou fils ; et, parmi le* larmes IRiblirque», luy seul se teint, sans ospindrê ny voix ny pleurs, debout sur scs pieds, ha yeux Immobile- le regardant fixement Jusque* 4 ce que l'i (Tort de la tristesse, vi liant 4 glacer scs esprits vitaux, lr imita eu ccl estai roiUc nayrl par terre* » ^ ^

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