‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 34 sur 449 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Chi puà dir com’ egli arde , é In picelol fuoco1 ,

disent les amoureux qui veulent représenter une passion insupportable.

Miscro ijuod omnti Erijdt sensus mihi ; nam , simul le ,

Labia, adspexi, ttihll est super mi Qtiod loquar amens :

Lingua sed lorpet; tenais sub arlus Flamma dlmanat, sonhu suopte Tlrmiunt (tares; gemina tegttnlur l.umirm nocie *.

Aussi n’est-ce pas en la vifve et plus cuysante chaleur de l’accès que nous sommes propres à desploycr nos plainctcs et nos persuasions; l'aine est lors aggravée de profondes pensées et le corps abbattu et languissant d’amour; et de là s'engendre parfois la défaillance fortuite qui surprend les amoureux si hors de saison, et ccsle glace qui les saisit, par la force d’une ardeur exlreme, au giron mesme de la jouissance. Toutes ]>assions qui se laissent gouster et digerer ne sont que médiocres :

Carte lèves loqutintur , ingéniés sinpenl *.

La surprinse d’un plaisir inespéré nous estonne de mesme :

17 me conspexit venieniem , et Trola eirmm Arma amens vidii, magnlt ejrierriia monsiris ,

Diriguit visu in medio ; calor ossu reliquit ;

Labitur , et longo vix tandem tempore futur *.

Oultre la femme romaine qui mourut surprinse d’ayse de veoir son fils revenu de la route de Cannes5, Sopliocles et Denvs le Tyran qui très-

(tj C'est aimer |>eu que de pouvoir dire combieu l'on aime. Pétrarque, dernier vers du sonnet 137.

(2) Cati'Llk, Carin., U, 5. Ces vers sont une imitation d'une ode de Saptio que Roileaii a traduite. Dcllllc a fait quelques changements à celte traduction pour reproduire la forme de l*ode sappliique,:

De veine en veine une subtile flamme Court dans mon sein sitôt que je te vois,}

Et, dans le trouble où s’égare mon amc, j Je demeure sans voix.

Je n'entend* plus, un voile est sur ma vue:

Je reve et tombe en de douces langueurs ;

Et sam haleine, inquiète, éperdue,

Je tremble, je roc mœurs !

(3) Légères, elles s'expriment; extrêmes, clics sc

taisent. Sékèoce, Uipp., acte II, scèuc 3, v. G07.

(4) Dès qu'elle m'a|M-rçoit, déa qu'elle reconnaît les armes troycnnes, hors d'cUc-méme, frap|)éc comme d’une vbion effrayante, elle demeure immobile ; sou sang so glace, elle tombe eu ce n’est que longtemps après qu'elle parvient à recouvrer Ja voix. Vrac., Enéide, Ul, SOG.

P) De ht déroule de Cannes. I’une, VB, 24.

passèrent d'ayse1, et Talva* qui mourut en Corsegue, Usant les nouvelles des honneurs que le sénat de Home lu y avoit décernés, nous tenons, en notre sieele, que le pajie Leon dixiesme, ayant esté adverty de la prinse de Milan qu’il avoit extrêmement souhaitée, entra en tel excès de joye que la fiebvre l’en print et en mourut5. F.t, pour un plus notable tesmoignage de l’imbecilUt é humaine, il a esté remarqué par les anciens* que Diodoruslcdialecticien mourut sur le champ esprins d’une extrême passion de honte pour, en son cschole et en public, ne sc pouvoir desvelopper d’un argument qu’on luy avoit faict. Je suis peu en prinse de ces violentes passions; j’ai l’apprehension naturellement dure, et l’encroustc et espessis touts les jours par discours.

Vos affections s'emportent au delà de nous.

Ceulx qui accusent les hommes d’aller tousjours lieants5 après les choses futures et nous apprennent à nous saisir des biens présents et nous rasseoir en ceulx là, comme n’ayants auleune prinse sur ce qui est à venir, voire assez moins que nous n'avons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs, s’ils osent appeler erreur chose à quoy nature mesme nous achemine pour le service de la cont inuation de son ouvrage, nous imprimant, comme assez d’aultres, cette imagination faulse, plus jalouse de nostre action que de nostre science.

Nous ne sommes jamais chez nous; nous sommes toujours au delà ; la crainte, le désir, l’esperance, nous eslancent vers l'advenir et nous desrobhent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. Calamitosus est animus futurs anrius6.

(i) ruse , vu, as.

(2j Ou mieux Tinte. YAlèab Maxime, IX. 19. — Coraegue, Hic de Corse, du la (lu Cors ica.

(3j GitcuAiuuM, Ulst. <f Italie , llv. XIV, édit, du Panthéon.

« Le pape Léon fut bien aise de mourir de joyc, » dit Martin du Bellay dans ses Mémoires, llv. II. édit, du Panthéon.

(Ij Pline, vil, S3.

(ij Béer avait le sens du mot 1min inhiare. Ce verbe n’est usité aujourd'hui qu'au participe, bouclte branle.

(G) Tout esprit inquiet de l’avenir est malheureux. StNtyix, B, put., S8. — « La prévoyance! la prévoyance qui nous poito «ans cesse au-delà de nous cl souvent nous place où nous

Ce grand précepte est souvent allégué en Platon: *Fay ton faict, et le cognoy'.- Cliascun de ces deux membres enveloppe generalenient tout nostre debvoir, et semblablement enveloppe son compaignon. Qui auroit à faire son faict verroit que sa première leçon, c’est cognoislre ce qu’il est et ce qui lu y est propre; et qui se cogueist ne prend plus le faict estrangier pour le sien, s’ayme et se cultive avant toute aultre chose; refuse les occupations superflues cl les pensées et propositions inutiles. Comme la folie, quand on luv oetroyera ce qu'elle desire, ne sera pas contente, aussi est la sagesse: contente de ce qui est présent, ne se desplait jamais de soy *. Epicurus dispense son sage de la prévoyance et soucy de l’advenir.

Entre les loix qui regardent les trespassés, celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des princes à estre examinées après leur mort®. Ils sont compagnons, sinon inaistres, des loix; ce que la justice n’a peu sur leurs testes, c'est raison qu’elle le puisse sur leur réputation et biens de leurs successeurs; choses que souvent nous préférons à la vie. C’est une usance qui apporte des commodités singulières aux nations où elle est observée, et désirable à tootsbons princes qui ont à se plaindre deee qu’on traicte la mémoire des mesebants comme la leur. Nous debvons la subjeetion et obéissance egalement à touts roys4, car elle regarde leur oflice; mais l’estimation, non plus que l’affection, nous ne la debvons qu’à leur vertu. Donnons à l’ordre politique de les souffrir patiemment, indignes, de celer leurs vices, d’aider de nostre recommendation leurs actions indifférentes pondant que leur auctorité a besoingdc nostre appuy; mais nostre commerce fmy, ce n’est pas raison de re-

n'arriverons point, voilà la véritable source üc toutes nos iclsèrc*. » RotSSEAC, Emile, liv. 11.

(|) To ir(e*TT*tv xxi rot r« aurai xxl loivrov.

Times, p. &4i, édit, de Lyon, *590. C.

(i; Ut sluliilia , eisi adepia est quod concttplrlt, nunquam te lumen salis consccuiuiu pniai, sic mpicniin snnpcr eo contenta est quod udest, neque cam unquam sul pœnhct. Oc., Tu*c. quasi., V, 18.

(N) DioDoncbE Sicile, 1,0. C.

(i) A moins qu'ils ne commandent le crime ; car le vicomte d'Orlhès eut le droit de répondre à Charles IX : « Sire, fai communiqué le commandement de V. il. 5 ses fidèles habitants et gens de guerre de la garnison (de Basoune) ; je n’y ai trouvé «pie bons citoyens et fermes soldats, mais pas un bourreau. C'est pourquoi eu* et moi supplions très humhlena-i.t V. II. vouloir employer en chose# possibles, quelque Ua.-ardcus.-s qu'elles soicut, uos bras et vies. » J, v. L.

fuser à la justice et à nostre liberté l’expression de nos vrays sentiments, et nomméement de refuser aux bons subjects Li gloire d’avoir reveremment et lidcllement servy un maistre, les imperfections duquel leurestoient si bien cogneues, frustrant la postérité d’un si utile exemple. Et ceulx qui, par respect de quelque obligation priver, espousent iniejuement la mémoire d'un prince mcslouable, font justice particulière aux desponsde la justice publicque. Titus Livius dict vray « que le langage des hommes nourris soubs la royauté est toujours plein de vaines ostentations et fauls tesmoignages*, » cbascun eslevaut indifféremment son roy à l’exlreme ligne de valeur et grandeur souveraine. On peult reprouver la magnanimité de ce>s deux soldats qui respondirent à Néron, à sa barlte, Tun enquis de luy pourquoy il luy vouloit mal : - Je t’aimoy quand tu le valois; mais depuis que tu es devenu parricide, boutefeu, basteleur, cochier.jele bav comme tu mérités;. Taultre pourquoy il le vouloit tuer : - Parce que je ne trouve aultre remede à tes continuels maléfices*. » Mais les publics et universels tesmoignages qui, après sa mort, ont esté rendus, et le seront à tout jamais à luy et à touts mesebants comme luv, de ses tyrannies et vilains deportements, qui de sain entendement les peult reprouver?

Il me desplaist qu'en une si saincle police que la laccdeuiouienne, se feust nieslce une si feinete acrimonie : A la mort des roys, touts les confédérés et voisins, et touts les Ilotes, hommes, femmes, pesle-mesle, se descoupoient le Iront pour tesmoignage de dueil, et disoieut en leurs cris et lamentations, que celuy là, quel qu'il eust été, estoit le meilleur roy de touts les leurs®; attribuant au rang le loi qui appartenoit au mérite, et qui appartient au premier mérité, au postreme et dernier reng.

Aristote, qui remue toutes choses, s’enquiort, sur le mot de Solon que » Nul avant mourir ne peult estre dict heureux4., si celuy là mesme qui a vesou, et qui est mort à souhait, peult estre diet heureux si sa renommée va mal, si sa postérité est misérable. Pendant que nous nous remuons, nous nous portons par preoecupatiou où il nous pluisl ; mais estant hors de l'estre,

(l) Tiit-Litr, xxx, «. c.

p) Tache, Annal., XV, 07,08. c.

p) llfannOTE, VI, 0». J.V. !..

(I) iiuuimie, 1, 5i, Aniatoir, Uoialct) XKiMinque, 1, 10, J. V. U

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