‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 331 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

que la misere et l’infortune de ma vieillesse I eust à se préférer à mes bonnes années, saines, | esveillées, vigoreuses, et qu’on eus! à m’estimer, i non par où j’ay esté, mais par où j’ay cessé d’estre.

A mon advis, c’est « le vivre heureusement, » non, comme disoit Antisthenes*, « le mourir heureusement, » qui faict l’humaine félicité. Je ne me suis pas attendu d'attacher monstrueusement la queue d’un philosophe à la teste et au corps d’uu homme perdu; ny que ce chétif bout eust à desadvouer et desmentir la plus belle, entière et longue partie de ma vie ; je me veulx présenter et faire veoir par tout uniformément. Si j'avoisà revivre, je revivrois comme j'ay vescu * ; ny je ne plainds le passé, ny je ne crainds l’advenir; et, si je ne me deceois, il est allé du dedans environ comme du dehors. C'est une des principales obligations que j'aye à ma fortune, que le cours de mon estât corporel ayt esté conduict chasqnc chose en sa saison; j'en ay veu l’herbe, et les fleurs, et le fruict, et en veois la seicheresse; heureusement, puisque c’est naturellement. Je porte bien doulcement les maulx que j’ay, d’autant qu'ils sont en leur poinct, et qu’ils me font aussi plus favorablement souvenir de la longue félicité de ma vie passée; pareillement, ma sagesse peult bien estre de mesine taille, en l’un et en l’aultre temps ; mais elle estoit bien de plus d'exploict et de meilleure grâce, verte, gave, naifve, qu’elle n’est à présent, cassée, grondeuse, laborieuse. Je renonce doneques à ces reformations casuelles et douloureuses. Il fault que Dieu nous louche le courage; il fault que noslrc conscience s’amende d'elle niesme par renforcement de nostre raison, non par l'aiTuiblissement de nos appétits; la volupté n’en est en soy ny pasle ny descoulourée, pour estre apperceue par des yeulx chassiculx et troubles.

On doibt aimer la tempérance par elle mesme, et pour le respect de Dieu qui nous l'a ordonnée, et la chasteté ; celle que les catarrhes nous prestent, et que je doibs au bénéfice de ma cliolique, ce n'est ny chasteté, ny tempérance ; on

(1) Dioc. L.tract, VI, B. C.

(2) w Paroles horribles, d il la Logique de Port-Roval (111,20), cl qui marquent une extinction entière de tout sentiment de religion, mais qui sont digue» tic celui, etc. » Dur* eontroverfiisles, voulez-vou» doue cher à l'honnête homme ta seul»* récompense qui lui reste quelquefois sur la terre, le témoignage île sa conscience? J. V, L,

en a p. ii.

ne peult se vanter de mespriser et combattre la volupté, si on ne la veoid, si on l’ignore, et ses grâces, et ses forces, et sa beauté plus attrayante; je cognois l'une et l’aultre, c’est à moy de le dire. Mais il me semble qu'en la vieillesse nos âmes sont suhjectes à des maladies et imperfections plus importunes qu’en la jeunesse; je le disois estant jeune, lors on me donnoit de mon menton par le nez ; je le dis encores à ceste heure, que mon poil gris m'en donne le crédit. Nous appelions sagesse la difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses présentes ; mais, à la vérité, nous ne quittons pas tant les vices comme nous les changeons, et, à mon opinion, en pis; oultre une sotte et eaducquc fierté, un babil ennuyeux, ces humeurs cspineuscs et inassociablcs, et la superstition, et un soing ridicule des richesses, lors que l'usage en est perdu, j’y treuve plus d'envie, d’injustice et de malignité; elle nous attache plus de rides en l’esprit qu'au visage' ; et ne se veoid point d’aines, ou fort rares, qui en vieillissant ne senlent l'aigre et le moisi. L'homme marche entier vers son croist et vers son decroist. A veoir la sagesse de Socrates, et plusieurs circonstances de sa condamnation, j’oserois croire* qu’il s’y presta aucunement luy mesme, par prévarication, à desseing, ayant de si près, aagé de soixante et dix ans, à souffrir l’engourdissement des riches allures de son esprit, et l'esblouîssement de sa clarté accoustumée. Quelles métamorphosés luy veois je faire touts les jours en plusieurs de mes cognoissants ! C'est une puissante maladie, et qui sc coule naturellement et imperceptiblement : il y fault grande provision d'eslude et grande précaution, pour éviter les imperfections qu'elle

(1) Pour bien écrire encor, j’ai trop longtemps écrit.

Et les rides du front passent jusqu'à l’esprit.

Corn . , Epilrc au Roi.

On n’a pas assez remarqué combien les grands écrivains du dix-septième siècle, surtout La Fontaine, Corneille, La Bruyère, Avaient étudie Montaigne, et combien l'originalité de son si) le a pu leur fournir d’ex pressions et d’images. J- V. L.

(2) SI cette conjecture n’est fondée que sur la sagacité de Montaigne, clic lui fait beaucoup d'honneur ; car Xénophnn nous dit expressément, dans sou A polo ie de Socrate, qu’en effet Socrate ne se défendit avec tant de hauteur devant ses juges que parce qu’il considéra qu’à son âge il lui serait plus avantageux de mourir que de vivre. C'est sur quoi roule tout le préambule de cette petite pièce, intitulée : Zwxpa'rrj; «roXrpa irpàç Tifcç £ouc9t«ç. Apologie de Socrate devant ict jt'jcs. C,

nous charge, ou au moins affoihlir leur progrès. Je sens que, nonobstant tous mes retranchements, elle gaigne pied à pied sur moy ; je soubtiens tant que je puis, mais je ne sçais enfin où elle me mènera moy inesme. A toutes adventures, je suis content qu’on sache d’où je scray tuinbé.

De Irai) commerces.

Il ne fault pas sc clouer si fort à ses humeurs et complétions; nostre principale suffisance, c’est sçavoir s’appliquer à divers usages. C’est estre, mais ce n’est pas vivre, que sc tenir attaché et obligé par nécessité à un seul train ; les plus belles âmes sont celles qui ont plus de variété et de souplesse. Voilà un honorable tesmoignage du vieux Caton : IJuic versatile ingenium sic pariter ad omnia fuit , ut natum ad id unum diceres quodeumque agerct*. Si c’cstoit à moy à me dresser à ma mode, il n’est aulcune si bonne façon où je voulusse estre fiché pour ne m’en sçavoir desprendre ; la vie est un mouvement inegual, irrégulier et multiforme®. Ce n’est pas estre amy de soy, et moins encores maistre, c’est en estre esclave, de se suyvre incessamment, et estre si prins à ses inclinations qu’on n’en puisse fourvoyer, qu’on ne les puisse tordre. Je le dis à cestc heure, pour ne me pouvoir facilement despestrer de l’importunité de mon ame, en ce qu’elle ne sçait communément s’amuser, sinon où elle s’empesche, ny s’employer que bandée et entière; pour legier subject qu’on luy donne, elle le grossit volontiers et l’estire3, jusques au poinct où elle ayt à s’y embesongner de toute sa force : son oysifvcté m’est, à ceste cause, une pénible occupation, et qui offense ma santé. La plus part des esprits ont besoing de matière estrangiere pour se desgourdir et exercer ; le mien en a besoing pour sc rasseoir plustost et séjourner: vitia olii negotia disrutienda sunti *; car son plus laborieux et principal estude, c’est s’estu-

(I) 11 avait l'esprit si flexible et si propre & lout que, quelque chose qu'il fit, on aurait dit qu'il était né uniquement |K>ur cela. Titb Lite, XXXIX, 40.

(i) Variable.

(3) L'étend.

(*) Crst par l'occupation que Ton peut échapper; aux vices de l'oisiveté. S**., Epùrt. JW.

dier soy. Les livres sont, pour luy, du genre des occupations qui le desbauchenl de son estude; aux premières pensées qui luy viennent, il s’agite et faict preuve de sa vigueur à tout sens, exerce son maniement, tanlost vers la force, tantost vers l’ordre et la grâce, se range, modère et fortifie. Il a dequov esvciller ses facul- • tés par luy mesme; nature luy a donné, comme à touts, assez de matière sienne pour son utilité, et des subjects propres assez, où inventer et juger.

Le méditer est un puissant estude et plein, à à qui sçait se taster et employer vigoreusemenl : j’aime mieux forger 'mon ame, que la meubler. 11 n’est point d’occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d'entretenir ses pensées, selon l'ame que c’est ; les plus grandes en font leur vacation, quibus vivere est cogitarc ® : aussi nature l'a favorisée de ce privilège, qu’il n’y arien que nous puissions faire si longtemps, ny action à laquelle nous nous adonnions plus ordinairement et facilement. C’est la besongne des dieux, dict Aristote3, de laquelle naist et leur béatitude et la nostre.

La lecture me sert spécialement à esveiller par divers objets mon discours ; à embesongner mon jugement, non ma mémoire. Peu d’entretiens doneques m'arrestent.sansvigucur et sans effort ; il est vray que la gentillesse et la beauté me remplissent et occupent autant, ou plus, que le poids et la profondeur; et, d’autant que je sommeille en toute aultre communication, que je n’y preste que l’cscorce de mon attention, il m’advient souvent en telle sorte de propos abbattus et laschcs, propos de contenance, de dire et respondre des songes et bestises indignes d’un enfant et ridicules, ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encores et incivilement. Ay une façon resveuse qui me relire à moy, et, d’aullrc part, une lourde ignorance et puerile de plusieurs choses communes : par ces deux qualités, j'ay gagné qu’on puisse faire, au vray, cinq ou six contes de moy, aussi niais que d'aultre, quel qu'il soit.

Or, suyvant mon propos, ceste complexion difficile me rend délicat à la praticque des hom-

(I) Façonner. C.

(4) Pour lesquelles vivre, c’est penser. Cic., Tusc.quœsl., Y, 38.

(3) Morale à Snomoque, X, 8, p. aie, cd. de M. Coray, 1844. J. V. L.

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