‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 332 sur 449 · LIVRE Ht · texte numérisé non relu

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mte, il me les fault trier sur le volet ' ; et me rend incommode aux actions communes. Nous vivons et négocions avecques le peuple : si sa conversation nous importune, si nous desdaignons à nous appliquer aux âmes basses et vulgaires (et les basses et vulgaires sont souvent aussi réglées que les plus desliées, et toute sapience est insipide qui ne s’accommode à l'insipience commune), il ne nous fault plus entremettre ny de nos propres affaires, ny de ceulx d’aultruy ; et les publicqueset les privés se desmeslent avec ces gents là. Les moins tendues et plus naturelles allures de nostre amc sont les plus belles ; les meilleures occupations, les moins efforcées. Mon Dieu, que la sagesse faict un bon office à ceulx de qui elle renge les désirs à leur puissance ! il n’est point de plus utile science: - Selon qu'on peull *, » c’estoit le refrein et le mot favory de Socrates; mot de grande substance. Il fault adresser et arrester nos désirs aux choses les plus aysées et voysines. Ne m’est-cc pas une sotte humeur de disconvenir avecques un millier à qui ma fortune me joinct, de qui je ne me puis passer ; pour me tenir à un ou deux qui sont hors de mon commerce, ou pluslost à un désir fantastique de chose que je ne puis recouvrer? Mes mœurs molles, ennemies de toute aigreur et asprelé, peuvent ayséement m’avoir deschargé d’envie et d’inimitiés; d’estre aimé, je ne dis, mais de n’estre point haï, jamais homme n’en donna plus d’occasion : mais la froideur de ma conversation m’a desrobbé, avecques raison, la bienvueillance de plusieurs, qui sont excusables de l’interpreter à aoltre et pire sens.

Je suis très capable d’acquérir et maintenir des amitiés rares et exquises ; d'autant que je me harpe3 avecques si grande faim aux ac-

(1) Trier sur le volet, c'est choisir, entre plusieurs choses de In mémo espèce, celte qui est la plus excellente, (telle expression est fondée sur In coutume qu'ont les jardiniers de répandre leur» graines sur une planche qu'iL* nomment volet, afin de choisir le» meilleures pour semer. C'est ce qui parait évidemment par un passage de Rnl>eiais, où Panurge, prêt A consulter le théologien Btppothadée, le médecin RondiMUs, et te philosophe Trouiltogan, sur te dessein qu*U avait de se marier, leur dit : Messieurs, U n’est question que d'un mot : me dola-Je marier ou non ? SI par vous mon double n’est dissolu, je le tiena pour insoluble; car vous estes tous estais, choisis et triez chacun respectivement en son estai, comme beaux pois sur le votel. Pantacriel, m, 30. C.

(i) Xfc i., Mém. sur Socrate, i, 3f 3, c.

(3) Je me harponne.

MüM’AIOKS.

cointances qui reviennent à mon gonst, je m'y produis, je m’y jcctc si avidement, que je ne faulx pas ayséement de m’y attacher, et de faire impression où je donne : j’en ay faict souvent heureuse preuve. Aux amitiés communes, jesuis aucunement stérile et froid; car mon aller n'est pas naturel, s’il n’est à pleine voile : oultrc ce, que ma fortune, m’ayant duict et affriandé de jeunesse à une amitié seule et parfaicte, m’a à la vérité aulcunement desgousté des aultres, et trop imprimé en la fantasie qu’elle est beste de compagnie, non pas de troupe, comme disoit eest ancien1 *; aussi, que j’ay naturellement peine à me communiquer à demy, et avecques modification, et cestc servile prudence et souspeçonneuse qu’on nous ordonne en la conversation de ces amitiés nombreuses et imparfaites : et nous l’ordonne l’on principalement en ce temps, qu’il ne se peult parler du monde que dangereusement ou faulsement.

Si veois je bien pourtant que, qui a, comme mov, pour sa fin les commodités de sa vie (je dis les commodités essentielles) doibt fuyr, comme la peste, ces difficultés et délicatesses d'humeur. Je louerois une ame à divers estages, qui sçaclie et se tendre et se desmonter; qui soit bien par tout où sa fortune la porte; qui puisse deviser avecques son voisin, de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle, entretenir avecques plaisir un charpentier et un jardinier. J’envie ceulx qui sçavcnt s’apprivoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l’entretien en leur propre train : et le conseil de Platon* ne me plaist pas, de parler tousjours d’un langage maestral3à ses serviteurs, sans jeu, sans familiarité, soit envers les maslcs, soit envers les femelles; car, oultre ma raison *, il est inhumain et injuste de faire tant valoir ceste telle quelle prérogative de la fortune ; et les polices où il se souffre moins de disparité entre les valets et les maistres me semblent les plus équitables. Les aultres s'estudiont à eslaneer et guinder leur esprit; moy, à le baisser et coucher : il n’est vicieux qu'en extension.

Narras et gems Æacl,

El pugnata sacro bclla sub llio:

(1) pi.it. , de la Ptur alité d’amis, c. S.

(i) Traité lies Lois , VI, p. 87* D, édit, de Francfort, inos.c.

(3) Magistral. C.

(4) Outre la raison que je viens d’aitéyutr ( au commence» ment du paragraphe}.

Quo Chili m pretio radian Mercemur, t/uis aqunm tcmpcret ijnibut, quo prœbentc domum, et quota,

Peliguis carcam frigoribus, lace*'.

Ainsi, comme la vaillance lacedemoniennc avoit besoing de modération, et du son doulx et gracieux du jeu des lleules pour la flatter en la guerre, de peur qu'elle ne se jeelast à la témérité et à la furie, là où toutes aullres nations ordinairement emploi ent des sons et des voix aiguës et fortes, qui esmeuvent et qui escliauffent à oultrance le courage des soldats : il me semble de mesme, contre la forme ordinaire, qu’en l'usage de nostre esprit, nous avons, pour la plus part, plus besoing de plomb que d'ailes, de froideur et de repos que d’ardeur et d’agitation. Sur tout, c’est à mon gré bien faire le sot que de faire l'entendu entre ceulx qui ne le sout pas; parler tousjours bandé, farcllarin punit i di forcltella *. Il fault se desmettre au train de ceulx avecqucs qui vous estes, et par fois affecter l'ignorance : mettez à part la force et la subtilité, en l'usage commun; c’est assez d'y reserver l’ordre ; traisnez vous au deniourant à terre, s’ils veulent.

Les sçavants chopent volontiers à ceste pierre ; ils font tousjours parade de leur magistère*, et sentent leurs livres par tout ; ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et aurcilles des dames, que si elles n’en ont retenu la substance, au moins elles en ont la mine : à toute sorte de propos et matière, pour liasse et populaire qu’elle soit, elles se servent d'une façon de parler et d’cscrire nouvelle et sçavante.

Hoc sermone pavent, lioc iram, gandin, curât, lloc cuncta cffimdunt ttnimi sécréta ; quid ultra ? Concumhunt docte * ;

et allèguent l’Iaton et sainct Thomas, aux choses ausquclles le premier rencontré serviroit aussi bien de tesmoing ; la doctrine qui ne leur a peu arriver en l'aine leur est demeurée en la langue. Si les biens nées me croient, elles se con-

(I) Tout nous contez toute la race (fÉtCOi et ton K** cornbals livré* tous le* mure sacres d’Ilion: mais vous lie nous dites pas combien nous coûtera le vin de Chk>; qui doit nous préparer le bain, et dans quelle maison, A quelle heure nous bra\ croit* le froid de* montagnes d'Abruzzc. Huit., (ki., IJI, tt», 3.

(3) parier un langage précieux, subtil, recherché. C.

(3) Scienc* magistrale.

(4) Crainte, colère. Joie, chagrin, tout, jusqu'à leurs plus secrète* p— ton», est exprimé dans ce style. Que dirai -je, enlin ? c’cil doctement qu'elles »e pâment. Jtv., VI, 189,

tenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses ; clics cachent et couvrent leurs beautés soubs des beautés estrangicres : c’est grande simplesse d’eslouffer sa clarté, pour luire d’une lumière empruntée ; clics sont enterrées et ensepvelies soubs l’art, de capsula Iota’1. C’est qu’ elles ne se cognoissent point assez ; le monde n’a rien de plus beau ; c’est à elles d’honnorcr les arts, et de farder le fard. Que leur fault il, que vivre aimées et honorées? elles n’ont et ne sçavent que trop pour cela : il ne fault qu'esveillcr un peu et resehauffer les facultés qui sont en elles. Quand je les veois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique, et semblables drogueries si vaines, et inutiles à leur besoing, j’entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent le facent pour avoir loy4 de les regenter soubs ce tiltre : car quelle aultre excuse leur trouverois je? basle3, qu elles peuvent, sans nous, renger la grâce de leurs yeulx à la gayeté, à la sévérité et à U doulceur, assaisonner un nenny de rudesse, de double et de faveur, et qu’elles ne cherchent point d'interprete aux discours qu’on faict pour leur service : avecques ceste science, elles commandent à baguette, et régentent les regents et l'escbole. Si toutesfois il leur fasche de nous ceder en quoy que ce soit, et veulent par curiosité avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à leur besoing : c’est un art folastre et subtil, desguisé, parlier 4, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Elles tireront aussi diverses commodités de l’histoire. En la philosophie, de la pari qui sert à la vie, clics prendront les discours qui les dressent à juger de nos humeurs et conditions, à se def- 1 fendre de nos trahisons, à regler la témérité de leurs propres désirs, à mesnager leur liberté, allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement l’inconstanee d’un serviteur, la rudesse d'un mary, et l’importunité des ans et des rides, et choses semblables. Yoylà, pour le plus, la part que je leur assignerais aux sciences.

Il y a des naturels particuliers, retirés et in-

(1} Lite* no seul quo tord cl partum. — c'est un mol de Séüéque, qui l'applique aux |telif •-iiiaiire» de son temps : Itosti t tmt(ilure\ i in ertes (dil*il, Lpitt . , 115), barba et coma niiidot de ctqmda lotos. C.

(4) Loisir.

(3) Il suffit.

(i) Parleur.

ternes; ma forme essentielle est propre à la communication et à la production : je suis tout au dehors et en evidence, nay à la société et à l'amitié. La solitude que j'aime et que je presche, cen’est principalement que ramener à moy mes affections et mes pensées; restreindre et resserrer, non mes pas, ains mes désirs et mon souley, resignant la solicitude eslrangiere , et fuyant mortellement la servitude et l'obligation, et non tant la foule des hommes que la foule des affaires. La solitude locale, à dire vérité, ui’estend plustost et m'eslargit au dehors; je me jecte aux affaires d'estat et à l'univers plus volontiers quand je suis seul : au Louvre et en la presse , je me resserre et contrains en ma peau; la foule me repoulse à moi, et ne m'entretiens jamais si follement, si licencieusement et particulièrement, qu'aux lieux de respect eide prudence cerimonieuse : nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sapiences. De ma complexion, je ne suis (tas ennemy de l'agitation des courts; j’y ay passé partie de la vie , et suis faict à me porter alaigrcment aux grandes coinpaignics, pourveu que ce soit par intervalles et à mon poincl; mais cesle mollesse de jugement, dequoy je parle, m'attache par force à la solitude. Voire chez moy, au milieu d’une famille peuplée, et maison des plus frequentes, j'y veois des genls assez, mais rarement ceulxavecques qui j aimeà communiquer ; et je reser.e là, et pour moy, et pour les aultres, une liberté inusitée; il s’v làict trefvede cerimonie, d'assistance et oonvoyemenls, et telles aultres ordonnances pénibles de uostre courtoisie: oh! la servile et importune usance! Chascun s'y gouverne à sa mode; y entretient qui veull scs pensées : je m’y liens muet , resveur et enfermé, sans offense de mes hostes.

Les hommes de la société et familiarité desquels je suis en queste sont ceux qu'on appelle honnestes et habiles hommes : l'image de cculx icy me desgoustc des aultres. C'est, à le bien prendre, de nos formes, la plus rare, et forme qui se doibt principalement à la nature. Ia fin de ce commerce, c’est simplement la privaulé , fréquentation et conférence , l’exercice des âmes, sans aultre fruict. En nos propos, (outs subjets nie sont eguaux ; il ne me chaut t qu’il y ayt ny poids ny profondeur ; la grâce et la pertinence y sont tousjours ; tout y est teinct d’un jugement tueur et constant, et meslé de bonté,

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de franchise, de gayeté et d’amitié. Ce n’est pas au subject des substitutions seulement que nostre esprit montre sa beauté et sa force, cl aux affaires des rois; il la montre autant aux confabulations 1 privées : je cognois mes gents au silence mesme cl à leur soubrirc, et les descouvre miculx , à l’adventure, à taille qu’au conseil : Ilippomachus* disoit bien qu'il cognoissoit les bons luicteurs à les veoir simplement marcher par une rue. S'il plaist à la doctrine de se meslerà nos devis, elle n'en sera point refusée .non magistrale , impérieuse et importune , comme de cou st urne, mais suffragante5 et docile elle mesme; nous n’y cherchons qu'à passer le temps: à l’heure d’estre inslruicts et prcschés, nous l'irons trouver en son tbrosne; qu’elle se desmette 1 à nous pour ce coup, s'il luy plaist ; car toute utile et désirable qu'elle est , je présupposé qu'encorcs au besoing nous en pourrions nous bien du tout passer, et faire noslre effect sans elle. Lue ame bien née et exercée à la practique des hommes se rend pleinement agréable d'elle mesme : l'art n'est aultre chose que le contrcroolle et le registre des productions de telles âmes.

C’est aussi pour moy un doulx commerce que ccluy des belles et honnestes femmes : Aon» nos quoque oculus rrudilos hubemuit*. Si l'ame n’y a pas tant à jouir qu'au premier, les sens corporels, qui participent aussi plus à cestuy c,y, le ramènent à une proportion voisine de l'aultre; quoique, selon moy, non pas eguale. Mais c’est un commerce où il se faull tenir un peu sur ses gardes, et notamment ceulx en qui le corps pedlt beaucoup, comme en moy. Je m'v eschaulday en mon enfance, et y souffris toutes les rages que les poètes disent advenir à cculx qui s’y laissent aller sans ordre et sans jugement ; il est vray que ce coup de fouet m a servy depuis d'instruction;

Quiotim/ift* Anjnlica de clatte Cnphnrea fugit,

Semper ab Euboicis vêla reiorquei aquit 6,

(I) Entretiens.

fi) Pi.CT., Vie tte Dion, c. I. C.

(3) Approbatrice.

(A) S'aba/ste. C.

{«J Car nous aussi nous avons dos yeux qui s’y connaissent Cio., Parado.r., X, sL

(ti) Quiconque sVfii sauvé d’cnirc les rochers de Capharcc déiourue Uni jours ses voiles do la mer pcrlidc d’Kubcc. Ov.t

Trot., I, 1 , bS,

C’est folie d'y attacher toutes ses pensées, et s’y engager d’une affection furieuse et indiscrette. Mais d’aultre part, de s’y mesler sans amour et sans obligation de volonté , en forme de comédiens, pour jouer un roolle commun de l’aage et de la coustume, et n’y mettre du sien que les paroles, c’est, de vray, pourveoir à sa seurcté, mais bien laschement, comme celui qui abandonnerait son honneur, ou son proufit , ou son plaisir, de peur du dangier; car il est certain que.d’une telle practique.ceulx qui la dressent n’en peuvent esperer aulcun fruict qui touche ou satisface une belle ame : il fault avoir, en bon escient, désiré ce qu'on veult prendre, en bon escient, plaisir de jouir; je dis quand injustement fortune favoriserait leur masque; ce qui advient souvent, à cause de ce qu’il n’y a aulcune d’elles, pour malotrue qu’elle soit , qui ne pense estre bien aimable, qui ne se recommande par son aage, ou par son poil, ou par son mouvement (car de laides universellement il n’en est non plus que de belles ; et les filles brachmanes qui ont faulte d’aultre recommendation, le peuple assemblé à cri publicque pour cest effect, vont en la place, faisant montre de leurs parties matrimoniales, veoir si par là au moins elles ne valent pas d’acquérir un mary ) : par conséquent il n’en est pas une qui ne se laisse facilement persuader au premier serment qu’on luy faict de la servir. Or, de ceste trahison commune et ordinaire des hommes d’aujourd’huy, il fault qu’il advienne ce que desjà nous montre l'experience ; c’est qu’elles se rallient et rejectent à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuvr; ou bien qu’elles se rengent aussi de leur costé à cest exemple que nous leur donnons, qu’elles jouent leur part de la farce, et se prestent à ceste négociation, sans passion, sans soing et sans amour: Neque affeclui suo , aul aliéna, obnoxiet' ; estimants, suyvant la persuasion de Lysias en Platon*, qu’elles se peuvent addonner plus utilement et commodément à nous, d’autant que moins nous les aimons : il en ira comme des comédies, le peuple y aura autant ou plus de plaisir que les comédiens. De moy, je ne cognois non plus Venus sans Cupidon qu’une maternité sans en-

(!) iTéiant maîtrisées ni par leur propre passion, ni par celle d'autrui. Tac, Annal., xii, 45.

(i) Selon les principes établis par Lysias au commencement du Phitfrc de l'Ialou, gui les lait ensuite réfuter par Socrate. Ct

geancc : ce sont choses qui s’entreprestent et s’entredoibvent leur essence. Ainsi ceste piperierejaillitsurceluy qui la faict ; il ne luy couste gueres; mais il n’acquiert aussi rien qui vaille. Ceulx qui ont faict Venus deesse ont regardé que sa principale beauté estoit incorporelle et spirituelle; mais celle que ces gents cy cherchent n’est pas seulement humaine, nv mesme brutale. Les bestes ne la veulent si lourde et si terrestre : nous veoyons que l’imagination et le désir les eschaulïc souvent ct solicite, avant le corps ; nous veoyons, en l’un et l’aultre sexe , qu’en la presse elles ont du chois et du triage en leurs affections, et qu’elles ont entre elles des accointances de longue bienvueillance ; celles mesmes à qui la vieillesse refuse la force corporelle, frémissent encores, hennissent et tressaillent d’amour; nous les veoyons, avant le faict, pleines d’esperance et d’ardeur; et, quand le corps a joué son jeu , se chatouiller encores de la doulceur de ceste souvenance, et en veoyons qui s’enflent de fierté au partir de là, et qui en produisent des chants de feste et de triumphe, lasses ct saoules. Qui n’a qu’à descharger le corps d’une nécessité naturelle n’a que faire d’y embesongner aultruy , avecques des apprests si curieux; ce n’est pas viande à une grosse et lourde faim.

Comme celuy qui ne demande point qu’on me tienne pour meilleur que je suis, je diray cccy des erreurs de ma jeunesse. Non seulement pour le dangier qu’il y a de la santé ( si n’ay je sceu si bien faire que je n’en aye eu deux atlainctes, legieres toutesfois et preambulaires ), mais encores parmespris, je ne me suis gueres addonné aux accointances vénales et publiques : j’ay voulu aiguiser ce plaisir par la difficulté, par le désir, et par quelque gloire ; et aimois la façon de l’empereur Tibère1, qui se prenoit en ses amours autant par la modestie et noblesse que par aullre qualité; ct l’humeur de la courtisane Flora *, qui ne sc prestoit à

(I) fil b modeslam pueritiam, hi alit s ima/inrs maforum, IncHamenlum cujtkUnh habebat. Tacite, Annal., VI, i, C.

(4) Montaigne a tiré ce fait d'Antoine de Guevara, de qui Brantôme l'a pris aussi pour l'insérer daus la Fie des Dames (jalon tes, 1. 1, p. 313, etc., où il dit a que la courtisane Flora « élolt de lionne maison et de grande lignée, et qu’eile avoit « cela de meilleur que Lais, qui sabandounoil à tout le « monde comme une bagacc et Flora aux grands; al bien « que, sur le seuil de sa porte, elle avoit mis cet écriteau : «om, n princes, dictateurs, consuls, censeurs , pontifes, questeurs.

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