‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 333 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

moins que d'un dictateur, nu consul, ou censeur, et prenoit son deduict en la dignité de ses amoureux. Certes (-les perles et le broeadel* y confèrent quelque chose, et les tiltrcs, et le train.

Au demourant, je faisois grand compte de l’esprit, mais pourveu que le corps n’en feust pas à dire ; car, à rcspondre en conscience , si l’une ou l’aultre des deux beautés debvoit nécessairement y faillir, j'eusse choisi de quitter plustost la spirituelle ; elle a son usage en meilleures choses ; mais au suhject de l'amour, subject qui principalement se rapporte à la veue et à l’attouchement , on faict quelque chose sans les grâces de l’esprit, rien sans les grâces corporelles. C’est le vrav advantage des dames, que la beauté; elle est si leur que la nostre, quoyqu’elle desire des traits un peu aultres , n’est en son poinct que confuse avecques la leur, puerHc et imberbe : on dict que chez le grand seigneur, ceulx qui le servent soubs tiltre de beauté, qui sont en nombre infiny, ont leur congé, au plus loing, à vingt et deux ans. Les discours, la prudence et les offices d’amitié se treuvent mieulx chez les hommes : pourtant gouvernent ils les affaires du monde.

Ces deux commerces* sont fortuits et despendants d’aultrv ; l’un est ennuyeux par sa rareté, Paultreseflestrit a\ ec l’aage ; ainsin ils n’eussent pas assez prouveu au besoing de ma vie. Celuy des livres, qui est le troisiesme, est bien plus seur et plus à nous; il cede aux premiers les aultres advantages, mais il a pour sa part la constance et facilité de son service. Cestuy cy coslove tout mon cours et m’assiste par tout ; il me console en la vieillesse et en la solitude ; il me descharge du poids d’une oysifveté ennuyeuse, et me desfaict à toute heure des compagnies qui me faschent; il esmousse les poinclures de la douleur, si elle n’est du tout extreme et maistresse. Pour me distraire d’une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres ; ils me destournent facilement à eulx et me la desrobbent; et si ne se mutinent point, pour veoir que je ne les recerche qu’au default de ces aultres commodités plus reelles, vifveset naturelles; ils me rcceoivent tousjours de mesme

« ambassadeur» et autres grands seigneurs, entrez, el not i « <f autres. » C.

(I) Le brocart.

(4) L'un avec les hommes par une conversa liou libre cl familière, cl Tautrc avec les femmes par l’amour. C.

visage. H a bel aller à pied, dict on, qui mene son cheval par la bride; et nostre Jacques, roy de Naples et de S cilc, qui, beau, jeune et sain, se faisoit porter par paîs en civière, couché sur un meschant oreiller de plume, vestu d’une roblte de drap gris et un bonnet de mesme, suyvi cependant d’une grande pompe royale, lictieres, chevaulxàmaindetoutcssortes, gentilshommes et officiers , representoit une austérité tendre encores et chancelante ; le malade n’est pas à plaindre, qui a la guarison en sa manche. En l’experience et usage de ceste sentence, qui est très véritable, consiste tout le fruict que je tire des livres ; je ne m’en sers en effect quasi non plus que ceulx qui ne les cognoissent point ; j’en jouis , comme les avaricieux des trésors, pour sçavoir que j’en jouîray quand il me plaira : mon aine se rassasie el contente de ce droict de possession. Je ne voyage sans livres , ny en paix, ny en guerre ; toutesfois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les employé ; ce sera bientost, dis je, ou demain, ou quand il me plaira, le temps court et s’en va cependant sans me blecer ; car il ne se peult dire combien je me repose et séjourné en ceste considération, qu’ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistrc combien ils portent de secours à ma vie. C’est la meilleure munition quej’aye trou vé à cest humain voyage; et plainds extrêmement les hommes d'entendement qui l’ont à dire. J’accepte plustost toute aultre sorte d’amusement, pour legier qu’il soit, d’autant que cestuy cy ne me peult faillir.

Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où, tout d’une main, je commande à mon mesnage. Je suis sur l’entrée, et veois soubs moy mon jardin, ma bassecourt, ma court, et dans la pluspart des membres de ma maison. Là je feuilletteà ceste heure un livre, à ceste heure un aultre, sans ordre et sans desseing , à pièces descousues. Tantost je resvc ; tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. Elle est au troisiesme estage d’une tour: le premier, c’est ma chapelle; le second, une chambre et sa suitte, où je me couche souvent , pour estre seul ; au dessus, elle a une grande garderobbe: c’estoit, au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plus part des jours de ma vie, et la plus part des heures du jour; je n’y suis jamais la nuict. A sa suitte est un cabinet assez poly, ca.

pable à recevoir du feu pour l’hvver, très plaisamment percé ; et si je ne craignois non plus le soing de la despense, le soing qui me chasse de toute hcsongnc, j’y pourrois facilement couldrc à chasque costé une gallerie de cent pas de long et douze de large, à plaiu pied, ayant trouvé touts les murs montés, pour aultre usage, à la hauteur qu’il me fault. l'out lieu retiré requiert un promenoir; mes pensées dorment si je les assis; mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l'agitent : ceulx qui esludient sans livre en sont touts là. La figure en est ronde, et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siège ; et vient m’offrant, en se courbant , d’une veuc, touts mes livres, rangés sur des pulpitres à cinq degrés tout à l’environ. Elle a trois veues de riche et libre prospect *, et seize pas de vuide en diamètre. En hyver, j'y suis moins continuellement ; car ma maison est juchée sur un tertre, comme dict son nom, et n’a point de piece plus esventée que ceste cy, qui me plaist d'estre un peu pénible et à l’escart .tant pour le fruict de l’exercice que pour reculer de moy la presse. C’est là mon siégé : j’essaye à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coing à la communauté et conjugale, et liliale et civile ; par tout ailleurs je n’ay qu’une auctorité verbale, en essence, confuse, misérable à mon gré, qui n’a chez soy où eslre à soy, où se faire particulièrement la court, où se cacher! L’ambition paye bien ses gents de les tenir tousjours en montre comme la statue d’un marché : Magna ser citas est magna forluna *: ils n’ont pas seulement leurretraict pour rctraicte. Je n’ay rien jugé de si rude en austérité de vie que nos religieux affectent, que ce que je veois, en quelqu’une de leurs compaignies, avoir pour réglé une perpétuelle société de lieu, et assistance nombreuse entre culx, en quelque action que ce soit; et lreuve aulcuncmenl plus supportable d'estre tousjours seul que ne le pouvoir jamais eslre.

Si quelqu'un me dict quec’est avilir les muses, de s'en servir seulement de jouet et de passetemps, il ne sçait pas , comme moy, combien vault le plaisir, lejeuetlc passetemps: à peine que je ne die toute aultre On eslre ridicule. Je

(l) Qui s’étend au loin.

(4) Cno grand** fortune e*t unf* gronde servitude. Sé»., Con-

tai- u I l'oiijNton, c, S».

vis du jour à la journée, et , parlant en revercnce, ne vis que pour moy : mes desseings se terminent là. J’estudiay jeune pour l’ostentation; depuis, un peu pour m’assagir1 * * ; à ceste heure pour m’eshaltre : jamais pour le quest 4. Un bu meur vainc et despensiere que j’avoisaprès ceste sorte de meuble, non pour en prouveoir seulc- , ment mon besoing, mais.de trois pas au delà, pourm’en tapissier et parer, je l’aypieçaaban- | donnée.

Les livres ont beaucoup de qualités agréables à ceulx qui les gravent choisir; mais, aulcun bien sans peine; c’est un plaisir qui n'est pas net et pur, non plus que les aultres; il a scs incommodités et bien poisantes : l'auie s’y exerce;

! mais le corps, duquel je n’ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s’atterre : et s’attriste. Je ne scache excès plus dommageable pour moy, ny plus à éviter en ceste desdinaison d’aage.

Voylà mes trois occupations favorics et particulières ; je ne parle point de celles quejedoibs au monde par obligation civile.

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