LIVRE I
nous n'avons aucune communication aveeques ce qui est : et seroit meilleur de dire à Solon que jamais homme n’est donc heureux, puisqu'il ne l'est qu’aprés qu'il n’est plus.
Qu/sqnam
VIT radiritus e r Un ne lollit, et eiclt:
Sed farit etne nui quiddam super insclvs ipse.., fiecremovet satin a projeeto corpore sent, et Yindicat *,
Bertrand du Glcsquin mourut au siégé du chasteau de Randon près du Puy en Auvergne4: les assiégés, s'estants rendus après, feurenl obligés de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé. Barthélémy d’Alviane, general de, l’armée des Vénitiens, estant mort au service de leurs guerres en la Bresse, et son corps avant esté rapporté à Venise par le Veronois, terre ennemie, la pluspart de ceulx de l’armée estaient d’advis qu’on demandas! saufconduict pour le passage à ceulx de Verone : mais Théodore Trivulce y contredict ; et choisit plustost de le passer par vifve force, au hazard du combat : « N'estant convenable, disoit il, que celuy qui en sa vie n’avoit jamais eu peur de scs ennemis estant mort feist démonstration de les craindre5. » De vray, en chose voysine, par les loix grecques, celuy qui demandoit à l’ennemv un corps pour l’inhumer, renoneeoit à la victoire, et ne luy esloit plus loisible d’en dresser trophée : à celuy qui en estait requis, c'estoil tiltre de. gaing. Ainsi perdit Nicias l’advanlage qu'il avoit nettement gaigné sur les Corinthiens; et, au rebours, Agcsilaus asscura celuy qui luy estoit bien doubteusement acquis sur les Bœotiens *.
Ces traicts se pourraient trouver estranges, s’il n'estoit reeeu de tout temps non seulement d’estendre le soing de nous au delà ceste vie, mais encores de croire que bien souvent les faveurs celestes nous accompaigncnt au tumbeau et continuent à nos reliques. De quoy il y
(I) On trouve a peine un sage qui s'arrache totalement S la vie. Incertain <k* l'avenir, l'homme s'imagine qu'une partie de son être lui survil ; Il no pont s’afTranrliir de ce corps qui périt cl qui tombe. Lucrèce, III, «90 cl 8TO. Montaigne a (ail Ici quelques changements au tente de Lucrèce. J. V. L.
W Ix» 13 juillet 1380, au siège de Chàtcauncuf de nandou ou lland.in, situé entre Mende et le Puy. ( Yoy. sur la mort de Du Ctiesrlin la Collection du Panthéon.)
f3) Brantôme, l'article de Barlhelemi d'Alviano, tom. II, p. S19; cl Giiccurdim, que Montaigne a traduit Id furt exacment, Bv. XII. C.
(*) Pwtuqce, rie Ile Ridas, c. J ; Tir irÀg(tUai,c.H. C.
CFIAP. III.
a tant d'exemples anciens, laissant à part les nostres, qu'il n’est bcsoing que je m’y estende. Edouard premier, rov d’Angleterre, ayant essayé aux longues guerres d’entre luy et Robert, roy d’Escossc, combien sa presence donnoit d’advantage à ses affaires, rapportant toujours la victoire de ce qu’il entreprenoit en personne ; mourant*, obligea son fils, par solennel serment, à ce qu’estant trespassé il feist bouillir son corps pour desprendre sa ohair d’avecques les os, laquelle il feist enterrer; et quant aux os, qu’il les réservas! pour les porter aveeques luy el en son armée, toutes les fois qu’il luy adviendrait d’avoir guerre contre les Eseossois : comme si la destinée avoit fatalement attaché la victoire à ses membres. Jean Zischa*, qui troubla la lîoéme pour la deffense des erreurs de Wielef, voulut qu’on l’escorchast après sa mort, et de sa peau qu’on feist un tahnurin à porter à la guerre contre ses ennemis, estimant que cela aiderait à continuer les advnntagcs qu’il avoit eus aux guerres par luy cnnduictes contre culx. Certains Indiens portaient ninsin au combat contre les EspaignoLs les ossements d’un de leurs capitaines, en considération de l’heur qu'il avoit eu en vivant : et d’aultres peuples, en ce mesme monde, traisnent à la guerre les corps des vaillants hommes qui sont morts en leurs hattailles, pour leur servir de bonne fortune et d’encouragement. Les premiers exemples ne reservent au tumbeau que la réputation acquise par leurs actions passées; mais cenlx cy y veulent encore mesler la puissance d’agir.
Le faict du capitaine Bayard est de meilleure composition : lequel, se sentant blecé à mort d’une arquebusade dans le corps, conseillé de se retirer de la rneslée, respondit qu’il ne commencerait point sur sa fin à tourner le dos à l’ennemy; et ayant combattu autant qu’il eut de force, se sentant défaillir et eschapper du cheval, commcnda à son maistre d’hostel de le coucher au pied d’un arbre, mais que ce feust en façon qu'il mourust le visage tourne vers l’ennemy, comme il feit,5.
Il inc faull adjouster cet aultre exemple aussi
(1) IX» 7 juillet I3<)7, h r.lgp de 09 ans, après en avoir réi gné 35. ( ro:j. André dc Ciiesne, Blst. d'Angleterre, llv. XIV.) J. V. L.
(2) Ou Zfska, mort en 1191.
(•') Mémoires de Martin du Bellay, llv. n, édit, du Panthéon,
remarquable, pour reste considération, que nul des precedents. L’empereur Maximilian, bisayeul du roy Philippes qui est à présent ',restoit prince doué de tout plein de grandes qualités, et entre aultres d’une beaulté de corps singulière; mais parmy ses humeurs il avoit cestc cy, bien contraire à celle des princes qui, pour despcscher les plus importants affaires, font leur throsne de leur chaire percée(I) * * 4; c’est qu’il n’eut jamais valet de chambre si privé à qui il permeist de le veoir en sa garderohhc : il se desroboit pour tumher de l’eau, aussi religieux qu’une pucellc à ne descouvrir ny à médecin, ni à qui que ce feust, les parties qu’on a aceoustumé de tenir cachées. Moy qui ay la bouche si effrontée, suis ]>ourtant par complexion touché de ceste honte : si ce n’est à une grande suasion de la nécessité ou de la volupté, je ne communique gueres aux yeulx de personne les membres et actions que nostre coustume ordonne estre couvertes; j’v souffre plus de contrainctes que je n’estime bienséant à un homme, et surtout à un homme de ma profession. Mais luy en veint à tel'e su|>erstition qu’il ordonna, par paroles expresses de son testament, qu’on luy attachast des calessons quand il seroit mort. Il debvoit adjouster, par codicille, que celuy qui les lui monteroit eust les yeulx bandés. L’ordonnance que Cyrus faiet à ses enfants que ny eulx ny aultrc ne veoye et touche son corps après que l’amc en sera séparée5, je l’attribue à quelque sienne dévotion ; car et son historien et luy, entre leurs grandes qualités, ont semé par tout le cours de leur vie un singulier soing et reverencc à la religion.
Ce conte me despleut, qu'un grand me feit d’un mien allié, homme assez cogneu et en paix et en guerre : c'est que, mourant bien vieil en sa court, tormenté de douleurs extremes de la pierre, il amusa toutes ses heures dernières, avec un soing vehemenl, à disposer 1 honneur et la ceremonie de son enterrement , et somma toute la noblesse qui le visitoit de luy donner
(I) Philippe IT, roi d'Espagne- J. V. L.
(J) Crue oudieoro est en cflrl irt* ramiR-re auv prlnres.On h rrprochnit S notre célébré Vendôme et au duo d'Orléans ré- 6tnl. Ce tut en le itoursulvanl Jusque sur sa chaire percée, qu'un de se» courtisan» lui lit slguorla Domination de son Dis
à un gouvernement de province; et le régent disait i. cette oceasion : .< Otii ipoiir «rlul-tj, U UC m'est point sorti delà
tête! » SKftVAfl.,
fi) xasoettos, OjroiHtlie, VIH, '7. C.
parole d’assister à son eonvnx : à ce prince niesme, qui le veit sur scs derniers traicts, il feit une instante supplication que sa maison feust commandée de s’y trouver, employant plusieurs exemples et raisons à prouver que c’cstoit chose qui appartenoit à un homme de sa sorte; et sembla expirer content, ayant retiré ceste promesse et ordonné a son gré la distribution et ordre de sa montre. Je n’ay gueres veu de vanité si persévérante.
Cestc aultrc curiosité contraire, on laquelle jen’ay point aussi faulte d’exemple domestique, me semble germaine à ceste cy, d’aller se soignant et passionnant à ce dernier |>omct, à régler son convoy à quelque particulière et inusitée parcimonie, à un serviteur et une lanterne. Je veoy louer ceste humeur, et l’ordonnance de Marcus Æmilius Lepidus, qui deffendit à ses heritiers d’employer pour luy les cerimonies qu’on avoit arcnuslumé en telles choses*. Est ce cncores tempérance cl frugalité d'éviter la despense et la volupté, desquelles l’usage et la cognoissance nous est imperceptible? vovlà une aysée reformation et de peu de coust. S’il estoit besoing d'en ordonner, je serois d'advis qu'en celle là, comme en toutes actions de la vie, chaseun en rapportast la réglé au degré de sa fortune. Et le philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis de mettre son corps où ils adviseront pour le mieulx; et quant aux funérailles, de les faire ny superflues ny meehaniques*. Je lairray purement la coustume ordonner de ceste cerimonie, et m’en remettray à la discrétion des premiers à qui je tumhoray en charge. Totus hic locus esl eonlemnendus t» noiu's, non negligendus in noslris 5. Et est sainetement dict à un sainct : Curalio funcris, condilio srpulturœ. pompa exsequiarum , magis sunl vivorum solalia, quant subsidia morluorum*. Pour tant Socrates à Criton, qui sur l’heure de sa fin luy demande comment il veult estre enterré : « Comme vous voudrez5 » , res-
(1) Tite-Liye, Epi tome «lu Hv. XLVIII. C.
(2) Diocèse I.aerck, V, 74. C.
(N} C'csl un soin qu’il faut mépriser pour soi-mème et ne pas négliger pour les siens. Cicéhon, Tuxcnl. quœsl., I, 45.
(I) Le soin des funérailles, le choix de la sépulture, la pompe des obsèques, sont moins nécessaires à In tranquillité des morts qu'à la consolation des vivants. Saint Ahustin, GUé de Dieu, I, H.
(5) Ôrr«fi àv, fepr, ëtôXr.crOt. Platon, vers la lin du Phtdon, O,