LIVRE III
glés ? Nous prononeeons hardiment , tuer, desrobber, trahir 1 * * 4 ; et cela , noos n’oserions qu'entre les dents. Est ce à dire que moins nous en exhalons en parole, d'autant nous avons loy d’en grossir la pensée? car il est bon que les mots qui sont le moins en usage, moins escripts, et mieulx teus , sont les mieux sceus et plus généralement cogneus; nul aage.nulles mœurs l’ignorent non plus que le pain : ils s’impriment en chascun, sans estre exprimés, et sans voix et sans figure; et le sexe qui le faiet le plus a charge de le taire le plus. Il est bon aussi , que c’est une action que nous avons mis en la franchise du silence, d’où c’est crime de l’arracher, non pas mesme pour l’accuser et juger; ny n’osons la fouetter, qu’en périphrase et peincture. Grand’ faveur à un criminel d’estre si exsecrable que la justice estime injuste de le toucher cl de le veoir , libre et sauvé par le beneiiee de l’aigreur de sa condamnation. N’en va il pas comme en matière de livres, qui se rendent d’autant plus venaulx et publicques de ce qu'ilssont supprimés? Je m’en voys, pour moy, prendre au mot l’advis d'Aristote, qui dict* “ l’estre honteux , servir d’ornement à la jeunesse ; mais de reproche à la vieillesse. « Ces vers se preschent en Peschole ancienne ; eschole à laquelle je me tiens bien plus qu'à la moderne : ses vertus me semblent plus grandes, scs vices moindres :
Ceuls qui par Irop fuyant Venus estrivent,
FaiUent autant que ceulx qui trop la Miyvcnt*.
Tu, dea, lu rerum naturam sol a gubemas,
A ec tint le quidquam (lias In tumini. » orat Exortlur, neque fit tœlum, nec amabile quidquam *.
Je ne sçais qui a peu ma!meslers Pallas et les Muses avecques Venus, et les refroidir envers l’Amour; mais je ne veois aulcunes deités qui s’adviennent mieulx ny qui s’entredoibvent plus. Qui ostera aux Muses les imaginations
(I) Nos aulem rkticnle : si dicitmit, lUe pair cm tirangtUavil, honorent non præfamur, etc. Cic., Episl. font., IX, H. Voy. toute celle lettre à K- lus, où Cicéron a exposé, sur la liberté du langage, les principes des stoïciens. J. V. L.
f») Morale à Nicomaque , IV, 9, p. 81 de rédtt. de M. Coray, 18M. J.V.L.
(*) Vers de la traduction d’Amyot, dans le traité de Ptcr., Qu'il faut qu’un philosophe converse avec les princes, c. 5. C.
(4) O Vénus ! toi seule tu gouvernes la nature ; sans toi, rien ne s'élève aux rivages célestes du jour ; sans toi, rien n’est charmant, rien n'est aimable. Lcca., I, 3*.
(5) Brouiller. C.
amoureuses leur desrobbera le plus bel entretien qu’elles ayent et la plus noble matière de leur ouvrage, et qui fera perdre à l’Amour la communication et service de la poésie l’affoiblira de ses meilleures armes : par ainsin on charge le dieu d'accointance et de hienvueillance, et les deesses protectrices d’humanité et de justice, du vice d’ingratitude et de mescognoissance. Je ne suis pas de si longtemps cassé de l'estât et suitte de ce dieu que je n'aye la mémoire informée de ses forces et valeurs;
Agnosco veieris vestigia flamnxe 1 ;
il y a cncores quelque demourant d’esmotion et chaleur après la liebvre :
Nec mihi deficlat calor hic, hlematilibus annis * !
Tout asseiché que je suis et appesanty, je sens encores quelques tiedes restes de ceslc ardeur passée :
Qiiaf r alto Egeo perche Aqullone o Noto Cessi, che lutin prima il volse e scosse.
Non s'accheta egliperà ; na 7 suono e ’l moto Jlflicn dell' onde anco agi ta le e grosse 5 ;
mais, de ce que je m’y entends, les forces et valeur de ce dieu se treuvent plus vifves et plus animées en la peincture de la poésie qu’en leur propre essence ,
FJ versus digitos habet i :
elle représente je ne sçais quel air plus amoureux que l’Amour mesme. Venus n’est pas si Itelle toute nue, et vifve, et haletante, comme elle est icy chez Virgile :
Dlxerat ; et nivels hinc atque Une diva lacenls Cunctantem amplexu molli fouet- llle repente Accepit sol il ont flammam ; noluxque mednllas Iniravil calor, et labefucla per ossa cucurrit :
Non seeux atque olim tonllru quum ntpia eornseo tgnea rima micatis pcrcurritlumiue limbos.
Ea verba loctitus,
Optatox dédit amplesui ; plneidumque pelit'it Conjugis infusus gremio per rnembra soporrmt.
(I) Du feu dont j’ai brûlé je reconnais la trace.
Viac.. EneMe, IV, 33.
(3) Heureux si, dans l'hiver de mes ans, ce reste de chaleur ne m'abandonne pas ! — C« vers parait être d’un moderne.
(3) Ainsi la mer Egée, Iwuleversée par le Notus nu l’Aquilon, ne s'apaise po» apri* tempête ; longtemps irritée, elle s'agite et murmure encore. Torq. Tas.su, Gerus. llberata, c. ;Xïï, si. 63.
(4) Le vers sait chatouiller. Jiv.,VI, 196.
(5| Elle dit ; et, comme il balance, la déesse passe autour de lui res bras blancs comme la neige, et le réchauffe iPun doux
Je feus aultrefois touché d’un puissant des* | plaisir, selon ma complcxion ; et encores plus juste que puissant : je m’y feusse perdu à l'adventure, si je m’en feusse simplement lié à mes forces. Ayant besoing d’une vehemente diversion pour m’en distraire, je me feis, par art, amoureux, et par estude ; à quoy l’ange m’aydoit : l’amour me soulagea cl retira du mal qui m’estoit causé par l’amitié. Partout ailleurs, de mesme : une aigre imagination me tient; jo trouve plus court que de la dompter la changer ; je lui en substitue, si je ne puis une contraire, au moins un’ nultrc : tousjours la variation soulage, dissoultet dissipe. Si je ne puis la combattre, je Iuy eschappe: et, en la fuyant, je fourvoyé, je ruse : muant de lieu, d’occupation, de compaignic, je me sauve dans la presse d’aullres amusements et pensées où elle perd ma trace et m’esgarc1.
Nature procédé ainsi par le bénéfice de l’in ■ constance; car le temps, qu'elle nous a donné pour souverain médecin de nos passions, gaigne son clîect principalement par là que, fournissant aultres et aultres affaires à nostre imagination, il desmele et corrompt erste première appréhension, pour forte qu’elle soit. Un sage ne veoid guère moins son amy mourant, au bout de vingt et cinq ans qu’au premier an ; et, suyvant Epicurus, de rien moins ; car il n’attribuoit aulcun leniment des fascheries, ny à la prévoyance, ny à l’antiquité d’icelles : mais tant d’aultres cogitations traversent ceste cy qu’elle s’alanguit et se lasse enfin.
Pour destourner l’inclination des bruits communs, Alcibiades coupa les aureilles et la queue à son beau chien et le chassa en la place; à fin que donnant cesuhject pour babiller au peuple, il laissast en paix ses aultres actions*. J’ay veu aussi, pour cest effect de divertir les opinions et conjectures du peuple et desvover3 les parleurs, des femmes couvrir leurs vrayes affections par des affections contrefaictes : mais j’en ay veu telle qui, en se contrefaisant, s’est laissée prendre à bon escient et a quitté la vraye et originelle affection pour la feincte ; et apprins par elle que ceulx qui se treuvent bien logés
sures, et que vous nVflacUv. ses premières impressions en laissant errer vos caprices. Lie*., IV, I0C7.
(I) Perd de vue.
(S) Plct., Vieil' Alcibiade, c.4. G.
(7.) Heure hors de Ui voie. g. j.
sont des sots de consentir à ce masque : les aft* cueils et entretiens publics estants réservés à ce serviteur aposté, croyez qu’il n’est gurres habile s'il ne se mat enfin à vostre place et vous envoyé en la sienne. Cela c’est proprement tailler et coudre un soulier pour qu’un anltre le chausse.
Peu de chose nous divertit et destourne; car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subjects en gros et seuls; ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent, et des vaines cscorces qui rejaillissent des subjects,
Folltculos »i mine tercie t asiate clcada Linquunt 1 :
Plutarque mesme regrette sa fille par des singeries de son enfance* : le souvenir d’un adieu, d’une action, d’une grâce particulière, d’une recommendation dernière nous afflige: la robbe de César troubla toute Rome, ce que sa mort n’avoit pas fait : le son même des noms qui nous tintouine aux aureilles : • Mon pauvre maistre! ou, mon grand amy! helas! mon cher pere! ou, ma lionne fille!" Quand ces redictes me pincent et que j’y regarde de près , je trouve que c’est une plaincte grammairienne et voyelle3; le mot et le ton me blecent; comme les exclamations des prescheurs esmeuvent leur auditoire souvent plus que ne font leurs raisons, et comme nous frappe la voix piteuse d’une lieste qu’on tue pour nostre service; sans que je poise ou pénétré ce pendant la vraye es- | sence et massifve de mon subject:
Bis se slitmills dalor I pse lacestll * J
ce sont les fondements de nostre dueil.
L'opiniastreté de mes pierres, spécialement en la verge, m’a par fois jecté en longues suppressions d’urines, de trois, de quatre jours, et si avant cn la mort, que c’eust esté folie d’esperer de l’eviter, voyre desirer, veu les cruels efforts que cest estât apporte. Oh! que ce bon empereur3 qui faisoit lier la verge à ses crimi*
(I) Connue ces peaux délites dool les cigales se dépouillent
en été. Lccii., V, 801.
(A) Dans le traite intitulé : Conioiation envoyée à sa femme, sur ki mort d’une sienne fille, c. i. C.
(5) One plainte de mois et de voix ou de sons. K. J.
(4) C’est par ces trait» que la douleur s'aiguillonne et s'irrite. Loca., n, A±
(5) Tibère , Ejcogilaverat aulcm inler i jettera crue talus, etium