‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 342 sur 449 · LIVRE III, CIIAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CIIAP. IV

nels pour les faire mourir» faute de pisser estait grand maistre en la science de bourrellerie! Me trouvant là, je considérais par combien legieres causes et objects l'imagination nourrissoit en moy le regret de la vie ; de quels atomes se bastissoient en mon aine le |>oids et la difficulté de ce deslogement : à combien frivoles pensées nous donnions place en un si grand affaire : un chien, un cheval, un livre, un verre, et quoy non?tenoienl compte en ma perle; aux aultres, leurs ambitieuses espérances, leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré. Je veois nonchalamment la mort quand je la veois universellement comme On de la vie. Je la gourmande en bloc : par le menu, elle me pille; les larmes d’un laquays, la dispensation de ma desferre, l'attouchement d'une main cogneuc, une consolation commune me desconsole et m’attendrit. Ainsi nous troublent famé les plainctes des fables; et les regrets de Didon et d'Ariadne passionnent ceulx inesmes qui ne les croient point, en Virgile et en Catulle. C’est un exemple de nature obstinée et dure n’en sentir aulcune esmotion, comme on recite, pour miracle, de Polemon*; mais aussi ne paslit il pas seulement à la morsure d’un chien enragé qui luy emporta le gras de la jambe. Et nulle sagesse ne va si avant de concevoir la cause d’une tristesse si vifve et entière par jugement qu’elle ne souffre accession par la présence quand les yeulx et les aureilles y ont leur part : parties qui ne peuvent estre agitées que par vains accidents.

Est ce raison que les arts mesmes se servent et lacent leur proulit de nostre imbécillité et bestisc naturelle? L’orateur, dict la rhétorique, en ceste farce de son plaidoyer, s'esmouvera par le son de sa voix et par ses agitations feinctes, et se lairra piper à la passion qu’il représente; il s’imprimera un vray dueil et essentiel par le moyen de ce bastelagc qu’il joue, pour le transmettre aux juges à qui il touche encores moins ; comme font ces personnes qu’on loue aux mortuaires pour ayder à la cerimonie. du dueil, qui vendent leurs larmes à poids et à mesure, et leur tristesse ; car encores qu’ils s’csbranlenl en forme empruntée, toulcsfois, en habituant et

utlarga meri pollone per foltaclam cm crains, n pente veretrLi deligalis, fkticularum shrnU urincrçne tormento dutenderct. St et., Ttàer., c. t&.C.

(1} Dons sa Vie, par Dioc. L.itr.CE, IV, 17. C.

rangeant la contenance, il est certain qu’ils s’emportent souvent touts entiers, et receoivent en eulx une vraye melancholie. Je feus, entre plusieurs aultres de ses amis, conduire à boissons le corps de monsieur de tïrammont', du siégé de La fera où il fut tué ; je considerav que partout où nous passions nous remplissions de lamentations et du pleurs le peuple que nous rencontrions par la seule montrede l’appareil de nostre convoy ; car seulement le nom du trèspassé n’y estait pas cogneu. Quintilian* dict avoir veu des comédiens si fort engages en un roolle de dueil qu’ils en pleuraient encores au logis : et de sov rnesme, qu'ayant prins & csmouvoir quelque passion en aultruy, il i'avoit espousée jusques à se trouver surprins, non seulement de larmes, mais d’ane paslcur de visage et port d’homme vrayement accablé de douleur.

En une contrée près de nos montaignes, les femmes font le presbtre Martin* : car, comme elles agrandissent le regret du mary perdu par la souvenance des bonnes et agréables conditions qu’il avait, clics fonl tout d'un train aussi recueil et publient ses imperfections ; comme pour entrer d’elles mesmes en quelque compensation et se divertir de la pilié au desdaing: de bien meilleure grâce encores que nous qui, à la perte du premier cogneu, nous picquons à luy prcslcr des louanges nouvelles et faulses, et à le faire tout aultre quand nous l’avons perdu de veue qu’il ne nous sembloit estre quand nous le veoyions; comme si le regret esloit une partie instructive, ou que les larmes, en lavant nostre entendement, l’esclaircisscnt. Je renonce dès à présent aux favorables tesmoignages qu’on me vouldra donner, non parce que j’en seray digne, mais parce que je scray mort.

(I) Philibert, «mile île crament et de Guictie, «tel «.ait épousé, en isi,7, lu 1/ctk Curùtmilre d* Auduuius (voy. t. Il, p. *4, unie 3j, et qui lui tué, en 1330, an siège de U J ère, entrepris pour la Ligue par le maréchal de Matignon. C’est aprè, avoir conduit 3 boissons la dépouille mortelle du comlo que lluutaigee parût, au mois de septembre, pour l'Allemagne et l'Italie. Peut-être rcviul-il d'abord 3 Paris; car ü se trouvait le 3 3 Beaumonl-sur-Oise f Yoÿmje, 1. 1, p. SJ. In place de La Fère fut rendue le ta, après six semaines de siège. J. v. L.

{3} Inst, oral., VI, S, vers I» tin. C.

(3) C'est une expression proverbiale fonilce sur le coule d'un prêtre nommé Martin, qui taisait la foncliou de prêtre et de clerc en disant ta messe. C.

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