‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 343 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

à cest inconvénient, veovez la peine qu’v prennent en leurs loix Lycurgus et Platon.

Les femmes n'ont pas tort du tout , quand elles refusent les réglés de vie qui sont introduictes au monde ; d’autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles. 11 y a naturellement de la brigue et riolte1 * 3 entre elles et nous; le plus estroict consentement que nous ayons avecqueselles, encores est il tumultuaire et tempeslueux. A l’advis de nostre aucteur, nous les traictons ineonsideréement en cecy : après que nous avons cogneu qu’elles sont, sans comparaison, plus capables et ardentes aux effects de l’amour que nous , et que ce presbtre ancien l’a ainsi tesmoigné, qui avoit esté tantost homme, tantost femme ,

Venu s huic crat u ira que nota *;

et, en oultre, que nous avons apprins de leur propre bouche la preuve qu’en feirent aultrefois, en divers siècles, un empereur et une emperiere de Rome, maistres ouvriers et fameux en ceste besongne ; luy * despucela bien en une nuict dix vierges sarmaies ses captifves ; mais elle4 * fournit réellement, en une nuict, à vingt et cinq entreprinses, changeant de compaignie , selon son besoing et son goust ,

Âdhuc ardent rigldœ tentigine vuliœ ,

El lassa la viris, nondum sa lia ta, rteessit *;

et que, sur le différend advenu à Cat éloigné 6 entre une femme se plaignant des efforts trop assiduels de son mary, non tant, à mon advis, qu’elle en feust incommodée ( car je ne crois les miracles qu’en foy), comme pour retrencher, soubs ce pretexte.et brider, en ce mesme qui est l’action fondamentale du mariage, l’auctoritédes maris envers leurs femmes, et pour montrer que

(1) Querelle. E. J.

Oui connaissait les plaisirs des deux sexes- Ov., Mftam.,

111, 30. — Ce presbtre ancien, c’esi Tiréaias , dont l‘histoire se trouve dans Ovide même ; dans la BibUolhtque à'ApoUodore, HT, 7; Autos, libkralis, Metamorph., 17; Tzrrzfcs, etc. J.V.L.

(3) Proctilus, qui sfeo glorifie lui-même dans une lettre A llélianus, en ce termes : Ceniinn ex Sarmalia vkginet cept. Ex hit un a nocte decem Mvi. Omne* (amen, quod in me crut, mulieres inlra die s qttindeelm retidkU. Voyez Flav. Vopibcc*, vers le milieu de la Vie de Proadus. C.

(4) Mescaline, femme de l’empereur Claude. C.

(5j Brûlante encore de volupté, elle se retira enfin plus fatiguée qu’assouvie. Ji-v., Soi., VI, 1».

(6) En Catalogne. C.

leurs hergnes' et leur malignité passent oultre ta couche nuptiale, et foutent aux pieds les grâces et doulceurs mesmes de Venus; à laquelle plaincte le mary respondoit, homme vrayement brutal et desnaturé, qu’aux jours mesme de jeusne il oc s’en seauroit passer à moins de dix; intervint ce notable arrest de la royne d’Aragon, par lequel, après meure deliberation de conseil, ceste bonne royne, pour donner réglé et exemple, à tout temps, de la modération et modestie requise en un juste mariage, ordonna pour bornes légitimés et necessaires le nombre de six par jour, relaschant et quittant beaucoup du besoing et désir de son sexe, -pour establir, disoit elle, une forme aisée, et par conséquent permanente et immuable1: » en quoy s’escrient les docteurs : « Quel doibt estre l’appetit et la concupiscence féminine, puisque leur raison, leur reformation et leur vertu se taille à ce prix !» considérants le divers jugement de nos appétits; car Solon», patron de Peschole légiste, ne taxe qu’à trois fois par mois, pour ne faillir point , ceste hantise conjugale : après avoir ereu , dis je, et presché cela4, nous sommes allés leur donner la continence peculierement en partage, et sur peines dernieres et extremes.

Il n’est passion plus pressante que ceste cy , à laquelle nous voulons qu’elles résistent seules, non simplement comme àunvicedesa mesure, mais comme à l’abomination et exsecration,pIus qu’à l’irréligion et au parricide ; et nous nous y rendons ce pendant sans coulpe et reproche. Ceulx mesme d’entre nous qui ont essayé d’en venir à bout ont assez advoué quelle difficulté, ou plustost impossibilité il y avoit ; usant de remedes materiels, à mater, affoiblir et refroidir le corps : nous, au contraire, les voulons saines, vigoreuses, en bon poinct, bien nourries, et

(I) Humeur acariâtre, d’où hargneux. C.

fil Nicolas Bohkr ( BorHiu > , jurisconsulte de Montpellier , mort en 1553, raconte ce fait dans ses Décisions du parlement de Bordeaux, dont il était* président : Decisionc.% m senatu Burdegatensi disent*, ac promuUjaW; Décision 317, n. 9, p. 503 de l'édition de Lyon, 1579. Vnde, dit-U naïvement, de polentia v tri non tantum mirari oportet, quantum de quereta uxorls. Les Mettions de Bohicr ont été traduites en français (1611, ht-Ào ) par le fameux Jacques Cortiln, nommé dans l’Art portique de Boileau. J. V. L.

(3) Pti*T., traité de C Amour, t. II, p. 769, éd. de 1014. C.

(4) Que le* femme* tout plus ardentes aux effets de V amour que nous. C'est ce que Montaigne prétend uue quarantaine de ligues pim haut ; et Ton ne trouve qu’id la fin de cette période, dont te sens a été longtemps suspendu. A. D.

au logis*. Je ne puis moins, en faveur de cesle chesiifvc condition où mon aage me poulse, que de luy fournir de jouets et d'atnusoires, comme à l'enfance ; aussi y relumbons nous : et la sagesse et la folie auront prou à faire à m’esta yer et secourir par oflices alternatifs, en cesle calamité d'aage ;

Misée aiultiiiam coiutUli brevem *.

Je fùys de mesme les plus legieres poinctures ; et celles qui ne m'eussent pas autrefois esgratigné me transpercent à ceste heure : mon habitude commence de s’appliquer si volontiers au mal ! In fragili corporc odiosa omnis offeniio est* ;

Mensque pâli durum suMiiist tr gra nihil *.

J’ay esté tousjours chatouilleux et délicat aux offenses; j’y suis plus tendre à ceste heure, et ouvert par tout :

El minimœ lira frangere quassa valent*.

Mon jugement nt’empcsche bien de regimber et gronder contre les inconvénients que nature m’ordonne de souffrir, mais non pas de les sentir : je courrois d’un bout du monde à l’aultre chercher un bon an de tranquillité plaisante et enjouée, moy qui n’ay aultre fin que vivre et me resjouir. La tranquillité sombre et stupide se treuve assez pour moy ; mais elle m’endort et entesle : je ne m’en contente pas. S’il y a quelque personne, quelque bonne compaignie aux champs, en la ville, en France, ou ailleurs, resseante®, ou voyagera1, à qui mes humeurs soyent bonnes, de qui les humeurs meso)ent bonnes, il n’est que de siffler en paulme, je leur iray fournir dus Essaya en chair et en os.

Puisque c’est le privilège de l’esprit, de se r’avoir de la vieillesse®, je luy conseille, autant que je puis, de le faire, qu’il verdisse, qu’il fleurisse ce pendant, s’U peult, comme le guy sur

(IJ Cic., de Sentct., c. 11. J. V. L.

[if iietcft la sage»*? un graiu de fuite. Hua., Od.,IV, 13,37.

(s) l'uur un cur|i$ débita, la moindre accoussc cm imupportante. Ctc., de Senec !.. c. la.— Ce pa**Asc montre que, dans Mouulgue, le rnul de mal, gui procède, veut dire pente, douleur. C.

(if El un esprit maUdu oc peut rtcu souffrir d'inconunudo. Ovine, de Pont a, l, s, ta.

(5) Ce qui cal déjà ébranlé sc brise au tnuindre cffurU Or., Trlst., Ut. Il, a

(6) Casanière.

(7J (fut aime ù loyager. C.

’ (SJ D'icbapper b ta liclltesse. Ç.

un arbre mort. Je erainds que c’est un tralslre; il s’est si estroictemenlaffretté* au corps, pour le suyvre en sa nécessité : je le flatte à part, je le practique, pour néant ; j’ay beau essayer de le destourner de ceste cnil igeance *, et luy présenter et Seneque et Catulle, cl les dames et les danses royales ; si son compaignon a la cholique, il semble qu’il l'ayt aussi : les puissances mesmes qui luy sont particulières cl propres ne se peuvent lors souhlever; elles sentent évidemment le morfondu ; il n'y a point d’alaigresse en ses productions s’il n’en y a quand et quand au corps.

Nos maistres ont tort de quoy, cherchants les causes des eslancements extraordinaires de notre esprit, oultre ce qu’ils en attribuent à un ravissement divin, à l’amour, à l’aspreté guerrière, à la poésie, au vin, ils n’en ont donné sa part à la santé ; une santé bouillante, vigoreuse, pleine, oysifve , telle qu’aultrefois la verdeur des ans et la securité me la fournissaient par venues* : ce feu de gayeté suscite en l'esprit des eelistres * vifves et claires , oultre nostre clairté naturelle, et entre les enthousiasmes, les plus gaillards, sinon les plus esperduB*. Or bien , ce n’est pas merveille , si un contraire estât affaisse mon esprit, le cloue, et en tire un cffect contraire ;

Ad milium consurglt opus, cum corporc languet* ;

et veult encores que je luy sois tenu de quoy il preste, commeil dict, beaucoup moinsà ce consentement, que ne porte l’usage ordinaire des hommes. Au moins pendant que nous avons trefve, chassons les maulx et difficultés de nostre commerce ;

Dum licet, obducta sohaïur frame icucuuj 1 :

telrica sont amtmanda jocutaribus11. J’aime une sagesse gaye et civile, et fuys l'asprelédes

li) Attache, c.

lij limite lia itou, do coiUgarr, joindre, lier, nouer ensemble. C.

(31 b'une venue, en umige familier , saut interruption.

(4) ikiuirt. C.

(5j tMraiaganU.

«y Uuguûooui avec kt corps, U ne se porte sur aucun objet.

Pseudo-GaUiu, I, ISS.

(7) <juc la vieillesse te déride, lorsqu'elle le peu! encore. UOft.,£pod.lXIU,7.

(8) 11 est bon d'adoucir por l'enjouement les noirs cbagruis de la vie. Sidoine Apollinaire, Eplst., 1, 9.

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