‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 344 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

tnœurt et l'austérité, ayant pour inspecte toute mine rebarbatifve,

Trltlcmtjuc vultus ietrict arrognntiam 1 ;

Et habet tristis quoque turba ctnaedoi ■ •

Je crois Platon de bon coeur, qui dict les humeurs faciles ou difficiles estre un grand préjudice à la bonté ou rnauvaislié de l’ame. Socrates eut un visage constant, mais serein et riant; non fascheusement constant comme le vieil Crassus, qu'on ne veit jamais rire3. La vertu est qualité plaisante et gave.

Je sçais bien que fort peu de gents rechigneront à la licence de mes escripts, qui n’ayent plus à rechigner à la licence de leur pensée: je me conforme bien à leur courage, mais j'offense leurs yculx. C'est une humeur bien ordonnée, de pincer* les escripts de Platon, et couler ses négociations prétendues avecques Phédon , Dion, Stella5 , Areheanassa ! Non pudeal dicere quodnon pudet tenlire». Je hais un esprit hargneux et triste, qui glisse par dessus les plaisirs de sa vie, et s’empoigne et paisl aux malheurs ; comme les mouches qui ne peuvent tenir contre un corps bien poly et bien lissé, et s’attachent et reposent aux lieux scabreux et raboteux ; et comme les ventouses qui ne hument et appelent que le mauvais sang.

Au reste, je me suis ordonné d’oser dire tout ce que j’ose faire ; et me desplais des pensées mesmes impubliables : la pire du mes actions et conditions ne me semble pas si laide, comme je treuve laid et lasche de ne l’oser advouer. Chascun est discret en la confession, on le debvroit estre en l’action : la hardiesse de faillir est aulcuneinent compensée et bridée par la hardiesse de le confesser : qui s’obligerait à tout dire s’obligerait à ne rien fatre de ce qu’on est contrainct de taire. Dieu veuille que cest excès de ma licence attire nos hommes jusques à la li-

(1) Cl la tristesse arrogante d'un visage refrogné. — Je ne sais d’où Montaigne a pris ce vers laïubique, C.

(2) Parmi ces gens au maintien sévère, il y a des débauchés. Martial, VII, 88, 9.

(5) feront Crassum, aman Crassi ht Parthh huerempn, nunquant ri tisse ; ab id Agelastum vocation. Pline, Nat. Hlst., VII, 19.

(I) ite critiquer les écrits de Platon et d - glisser légèrement sur ses, etc. E. i.

(5) Stella est le mot de la traduction latine ; c’est Aster qu'U fallait dire. Voy. Dioo. Lamcr, Vie de Platon. J. V. L.

(8) .Va y en pas honte de dire tout haut ce que vous n’avez

pas houle d’approuver tout bas»

berté, par dessus ces vertus couardes et mineuses', nées de nos imperfection»; qu’aux despens de mon immoderation, je les attire jusques au poinct de ta raison 1 II fault venir son vice et l’estudier pour le redire : ceulx qui le celent à aultruy le celent ordinairement i eulx mesmes ; et ne le tiennent pas pour assez couvert, s’ils le vcovent; ils le soubstrayent et déguisent à leur propre conscience : quare eiti'o ma nemo confitetur ? quia eliam nunc in illit etl ; tomnium narrure vigilanlit est*. Les maulx du corps s’csclsircissent en augmentant; nous trouvons que c’est goutte, ce que nous nommions rheume ou fouleure : les maulx de l’ame s’obscurcissent en leur force, le plus malade les sent le moins ; voylà pourquoy il le» fault souvent remanier, au jour, d’une main impiteuse, les ouvrir et arracher du creux de nostre poictrine. Comme en matière de bienfaicts3, de mesmeenmatieredemesfaieta, c’est, par fois, satisfaction que la seule confession. Est il quelque laideur au faillir, qui nous dispense de nous en debvoir confesser ? Je souffre peine à me feindre ; si que j’evite de prendre les secrets d’aultruy en garde, n’avant pas bien le cœur de desadvouer ma science : je puis la taire ; mais la nier, je ne puis sans effort et desplaisir : pour estre bien secret, il le fault estre par nature, non par obligation. C’est peu, au service des princes, d’estre secret, si on n’est menteur encores. Celuy qui s’enquestoit à Thaïes Milesius s’il debvoit solennellement nier d’avoir paillardé, s’il se feust addressé à moy, je luv eusse respondu qu’il ne le debvoit pas faire; car le mentir me semble encores pire que la paillardise. Thalès luv conseilla tout autrement*, et qu'il jurast, pour garantir le plus, par le moins : toutesfois ce conseil n’estoit pas tant cslection de vice que multiplication. Sur quov disons ce mot en passant, qu’on faict bon

flj MinaudUrea.

(2) D’oii vient que personne ne confesse ses vices? c'est tju'U en est encore esclave. Il faut être éveille pour raconter ses songes. S en. , Epist. 53.

(8) /tourtes actions.

(4| Montaigne fait dire à Thalès de Mllet tout le contraire de ce qu’il a dit ; et cela, faute d'avoir entendu Diogène Laèrce (1,36). d'où U doit avoir) tiré la réponse qu'il attribue h co sage : « Un homme qui avait commis adultère, dit Diogène <t Laèrce, ayant demandé à Thalès s'il devait le nier par sew ir ment, Thalès lui répondit: Mois le parjure n'esl-U pas p&ç a que l'adultère ? »C. • *

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