‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 346 sur 449 · LIVRE III, CIIAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CIIAP. V

Celle là, et l’envie sa sœur, me semblent des plus ineptes de la troupe. De ceste cy, je n’en puis gueres parler : ceste passion , qu’on peinet si forte et si puissante n’a , de sa grâce , aulcune addrcsse 1 en moi. Quant à l’aultre*, je la cognots, au moins de vcue. Les bestes en ont ressentiment : le pasteur Cbratis3 estant tumhé en l’amour d’une chèvre, son bouc, ainsi qu’il dormoit, luy vint par jalousie eboequer la teste de la sienne cl la luy escraza. Nous avons monté l’excès de ceste ftebvre à l’exemple -d’aulcunes nations barbares; les mieulx disciplinées en ont esté touchées, c’est raison, mais non pas transportées :

fini maritali nemo confouus adulter

Purpureo Stygias sanguine tinxit agitas i ;

Lucullus, César, Pompeius, Antonius, Caton, et d’aultres braves hommes, feurent cocus, et le sceurent sans en exciter tumulte; il n'y eut , en ce temps là, qu’un sot de Lepidus5 qui en mourut d’angoisse.

Ah ! ium te mlserum ma ligue fati,

Un cm atlractis pedibus, patente porta,

Percurrent raplianigue mugilesgue 6 :

et le dieu de nostre poète, quand il surprint avecques sa femme l'un de ses compaignons , se contenta de leur en faire honte,

Algue allquis de <Us non h istibus optât Sic fierl turpls 7 {

et ne laisse pourtant pas de s’eschauffer des molles caresses qu’elle luy offre, se plaignant qu’elle soit pour cela entrée en desfiance de son affection :

Quid causas petit ex alto ? fiducia cessit Quo tibi, diva, meiB f

voire, elle luy faict requestepour un sien bastard ,

(J) Influence.

(4) La jalousie. C.

(SJ Plies, des Animaux, XII, 43 C.

(4) Jam.iis un adultère percé de IVpée d’un mari n’a teint de son sang les eaux du Siyx.

(5) Le père du triumvir. Voyez plut., Vie de Pompde, e. 5 de la version d’Amjrot . C.

(6) Infortuné ! $1 tu ea prb sur le fait, tu sera* traîné par k** pied« hors du logis et ou chargera de tou supplice les surmulets et les rave»! Cat., Corot., XV, 17.

f7) Alors un dieu j>eu austère se mit A dire : « Qu’on m’expose à un tel déshonneur ! « ov., Mt'lam., IV, 187, d’après 1*0dys»>e, vni, W9.

(8) A quoi l»on tant de détours? Pourquoi, déesse/ne pas vous fier U votre époux? Vins., f.m'kte, vill, Mc;.

Arma rogo genltrix nato »,

qui luy est libéralement accordée ; et parle Yulcan d’Æneas avecques honneur ,

Arma acri factenda viril

d’une humanité à la vérité plus qu’humaine; et cest excès de bonté, je consens qu’on le quitte aux dieux :

liée dlvle homines eomponier arquum al 3,

Quant à la confusion des enfants, oultrc ce que les plus graves législateurs l’ordonnent et l’affectent en toutes leurs republieques, elle ne touche pas les femmes, où ceste passion est , je ne sçais comment , encores mieulx en son siégé :

Sape ctiam Juno, mu. rima ctrllcolum ,

Conjugis in culpa flagravil giiotidiana 4.

Lorsque la jalousie saisit ces pauvres ornes foibles et sans résistance, c’est pitié comme elle les tirasse et tyrannise cruellement ; elle s'y insinue soubs tiltrc d'amitié ; mais, depuis qu’elle les possédé, les mesmes causes qui servoient de fondement à la bienvueillance servent de fondement de haine capitale. C’est, des maladies d’esprit, celle à qui plus de choses servent d’aliment, et moins de choses de remede ; la vertu, la santé, le mérité, la réputation du mary, sont les boutefeux de leur maltalent5 et de leur rage:

yidhr. fi lut Inimicilite, niti amortê , acerbtc *.

Ceste fiebvre laidit et corrompt tout ce qu’elles ont de bel et de bon d’ailleurs; et d’une femme jalouse, quelque chaste qu’elle soit et mesnagiere, il n’est action qui ne sente à l’aigre et à l’importun; c'est une agitation enragée qui les rejecte à une extrémité du tout contraire à sa cause. Il foui bon1 d’un Octavius à Rome. Ayant couché avecques Pontia Postumia, il

(t) C M une raCre qui voua demande des armes pour son Dis. Vinc., Enrôle, VUI, 383.

($ U s’agit de faire des amies pour un héros. Vutc., Enrôle, T. 44J.

(X) Aussi n’csl-tl pas juste de conqiarer les hommes aux dieux. CatiuJ!. Curm., 1.XVIIJ, lit.

U) souvent la reine des dieux fut irritée des fautes jouma- Merrsdesoii mari, viar.., Eneide, v. 13#.

(S) Mauvaise votante.

fi,) H n’J a de haines Implacables que celles de Eamour. rnor.. Il, R, 3.

(7) ChI ce qid ne fut que trop bien vérifié par m O, 'la. vhu, etc. tacite, iToù'relte histoire esltiree f Aimuf. XIII, 44), le nomme Ortnint sw finit C.

augmenta son affection par la jouissance, et poursuyvit à toute instance de l’espouser: ne la pouvant persuader, cest amour extreme le précipita aux effects de la plus cruelle et mortelle inimitié; il la tua. Pareillement, les symptômes ordinaires de ceste aultre maladie amoureuse, ce sont haines intestines, monopoles1 *, conjurations,

Ifotumque furent quid femina posrit

et une rage qui sc ronge d’autant plus qu’elle est conlrainclede s’excuscrdu pretexte de bienvueillancc.

Or, le debvoir de chasteté a une grande estendue ; est ce la volonté que nous voulons qu’elles brident? c'est une picce bien soupple et actifvc; elle a beaucoup de promptitude pour la pouvoir arrester ; comment ? si les songes les engagent parfoissi avant, qu’elles ne s’ en puissent desdirc; il n'est pas en elles ny à l’adventurc en la chasteté mesme, puisqu’elle est femelle, de sc deffendre des concupiscences et du desirer. Si leur volonté seule nous interesse, où en sommes nous? Imaginez la grand’ presse, à qui auroit ce privilège d’estre porté, tout empenné, sans yeux et sans langue, sur le poing de chascune qui l’accepteroit : les femmes Scythes3 crevoicnt les yeux à touts leurs esclaves et prisonniers de guerre, pour s’en servir plus librement et couvertcment. Oh ! le furieux advantage que l’opportunité ! Qui me demanderoitla première partie en l’amour, je respondrois que c’cst sçavoir prendre le temps ; la seconde de mesme; et encores la tierce : c’cst un poinct qui peult tout. J’ay eu faulte de fortune souvent, mais par fois aussi d’enlreprinse. Dieu gard’ de mal qui peult encores s’en mocquer. Il y fault en ce siècle plus de témérité, laquelle nosjcunesgentscxcusentsous pretexte de chaleur ; mais si elles y regardoient de près, elles trouveraient qu’elle vient plustost de mespris. Je craignois superstitieusement d’offenser, et respecte volontiers ce que j’aime; oullre ce qu’en ceste marchandise qui en oste la révérence en efface le lustre, j’aime qu’on y fasse

(I) Assemblées factieuses.

(a) Car on sait jusqu’où va la fureur d'une femme. Vue. InCide, V, 91 . C.

(3) Herod., IV, 4, dit bien que les Scylties ôtaient la vue à

leurs esclave*, mais il ne parle ici ni de leurs femmes, ni du

motif qu’on leur suppose. C.

un peu l’enfant, le craintif et le serviteur. Si ce n’est du tout en cecy, j’ay d’ailleurs quelques airs de la sotte honte dequoy parle Plutarque , et en a esté le cours de ma vie blecé et taché diversement ; qualité bien mal advenante à ma forme universelle ; qu’est-il de nous aussi , que sédition et discrepance? J’ay les yculx tendres à soubtenir un refus, comme à refuser; et me poise tant depoiser àaultruy,que,ès occasions où le debvoir me force d’essayer la volonté de quelqu’un en chose doubteuse et qui luy couste, je le fois maigrement et envy *; mais si c’est pour mon particulier, quoyquc die véritablement Homere3, « qu’à un indigent c’est une -sotte vertu que la honte,» j’y commets ordinairement un tiers qui rougisse en ma place , et esconduis eeulx qui m’employent de pareille difficulté; si qu’il m’est advenu par fois d’avoir la volonté de nier que je n’en avois pas la force.

C’est doneques folie d’essayer à brider aux femmes un désir qui leur est si cuisant et si naturel; et quand je les ois se vanter d’avoir leur volonté si vierge et si froide, je me moeque d’elles; elles se reculent trop arriéré. Si c’est une vieille esdentée et decrepite, ou une jeune seiche et pulmonique, s’il n’est du tout croyable, au moins elles ont apparence de le dire ; mais celles qui se meuvent et qui respirent encores, elles en empirent leur marché, d’autant que les excuses inconsidérées servent d’accusation; comme un gentilhomme de mes voisins , qu’on souspeçonnoit d’impuissance ,

Languidior tenera eut pendais siatla bcla y tint] mm) semedlam susiulii ad iunicam 5,

trois ou quatre jours après ses nopces, alla jurer tout hardie.ment,pourse justifier, qu’il avoit faict vingt postes la nuict precedente; de quoy on s’est servy depuis à le convaincre de pure ignorance et à le desmarier ; oullre que ce n’est rien dire qui vaille ; car il n’y a ny continence ny vertu, s’il n’y a de l’effort au contraire4.JIl est vray, faut il dire, mais je ne suis nas preste

(I) Mal \rt sot, tnvilus.

(9j Odyssée, XVII, 347. >

(3) Qui n’avait jamais donne !c moindre signé de vigueur. Catcllf.. Car»»., LXVI1, 9t. — Nous nous contentons d'indiquer le sais de ces deux vers, trop libres pour être traduits littéralement.

(4) Celte dernière partie de la phrase, depuis le mot oullre, se rapporte à ce que Montaigne n dit plus haut des femmes qui se vantent d' avoir leur votante vierge et froide, A. D,

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