LIVRE III, CH A P. V
de la commune façon, ils en ont beaucoup plus, et évidemment ; la brutalité y est sans comparaison plus rare: d’aines singulières et du plus liault estage, nous ne leur en delivons rien. Si j’avois à estendre ceste similitude, il me semblerait pouvoir dire de la vaillance, qu’au rebours elle est, au prix d’eulx, populaire chez nous et naturelle ; mais on la veoid par fois en leurs mains si pleine et si vigoreuse qu’elle surpasse touts les plus roides exemples que nous en ayons. Les mariages de ce pais là clochent en cecy : leur coustume donne communément la loy si rude aux femmes, et si serve, que la plus esloingnée accointance avecques l'estrangier leur est autant capitale que la plus voisine. Ceste loy faict que toutes les approches se rendent nécessairement substantielles; et, puisque tout leur revient à mesme compte, elles ont le chois bien aysé: et ont elles brisé ces cloisons, croyez qu’elles font feu : Luxuria ipfit vinculis , sicut fera beslia, irrita ta, deinde emissa 1 . 11 leur fault un peu lascher les resnes :
Vidl ego nuper egnuin, contra sua frena tenue cm,
Ore relue tant i fulminés ire modo * :
on allanguit le désir de la compaignie, en luy donnant quelque liberté5. Nous courons à peu près mesme fortune : ils sont trop extremes en contraincte; nous, en licence. C’est un bel usage de nostre nation, qu’aux bonnes maisons nos enfants soyent reccus, pour y estre nourris et eslevcs pages, comme en une eschoie de noblesse; et est discourtoisie, dict on, et injure, d’en refuser un gentilhomme : j’ai apperceu (car autant de maisons, autant de divers styles et formes ) que les dames qui ont voulu donner aux filles de leur suitte les réglés plus austères n’v ont pas eu meilleure adventure; il yfault de la modération, il fault laisser bonne partie de leur conduicie à leur propre discrétion; car, ainsi comme ainsi, n’y a il discipline
dlnaire: nous fatums, en toutes façons, ce que nous pont ons pour nous g faire descrier. J. V. L.
(1) La luxure est comme une Me féroce qui s'irrite de ses chaiiics, et qui s'échappe avec plus de fureur. The Lite, XXXIV, 4.
fi) le vis naguère un cheval qui, rebelle nu frein , luttait contre les rênes et s'élançait comme la foudre. Ovide, Amor., III, 4, 13.
(3) bans l'édition de 1588, fol. 388, Montaigne, après celle phrase, ajoutait : « Ayant tant de pièces à mettre en communication, on les achemine à y employer toujours b dernière, puisque C’e*t Haut d'un prêt*, u
qui les sceust brider de toutes parts. Mais il est bien vray que celle qui est eschappéc, bagues saufvcs, d’unescholage libre, apporte bien plus de fiance de soy, que celle qui sort saine d’une eschoie severe et prisonnière.
Nos pères dressoient la contenance de leurs filles à la bonté et à la crainte ( les courages et les désirs tousjours pareils); nous, à l’asseurance: nous n’y entendons rien; c’est à faire aux Sarmates, qui n’ont loy de coucher avecques homme, que de leurs mains elles n’en ayent tué un aultre en guerre1. A tnoy, qui n’y ay droict que par les aureilles, suffit si elles me retiennent pour le conseil, suyvant le privilège de mon aage. Je leur conseille doncques, et à nous aussi, l'abstinence; mais, si ce siecle en est trop cnncmy, au moins la discrétion et la modestie ; car, comme dict le conte d’Arislippus1, parlant à des jeunes gents qui rougissoient de le vcoir entrer chez une courtisane : . Le vice est de n’en pas sortir, non pas d’y entrer : - qui ne veult exempter sa conscience, qu’elle exempte son nom ; si le fonds n’en vault gueres, que l’apparence tienne bon.
Je loue la gradation et la longueur en la dispensation de leurs faveurs : l’iaton montre qu’en toute espece d’amour la facilité et promptitude est interdietc aux tenants. C’estun traict de gourmandise, laquelle il fault qu’elles couvrent de toute leur art, de se rendre ainsi témérairement en gros, et tumultuairemcnt ; se conduisant en leur dispensation ordonnéement et mesuréement, elles pipent bien mieulx nostre désir, et cachent le leur. Qu’elles fuyent tousjours devant nous; je dis celles mesmes qui ont à se laisser attrapper: elles nous l>attent mieulx en fuyant, comme les Sc; thés. De vray, selon la loy que nature leur donne, ce n’est pas proprement à elles de vouloir et désirer ; leur roolle est souffrir, obéir, consentir : c’est pourquoy nature leur a donné une perpétuelle capacité; à nous, rare et incertaine: elles ont tousjours leur heure , afin qu'elles soyent tousjours prestes à la nostre, pati natte 5 : et où elle a voulu que nos appétits eussent montre et déclaration prominente, elle a faict que les leurs fussent occultes et intestins, et les a fournies de pièces impropres à l’ostenta-
(i) Ilia., n, 117. c.
(«' Dior.. Urnes, rit d'Arisltppe, n. w c.
PO K*** P°«r souffrir. Sèsr.. 95*
tion, et simplement pour la deffensifve. Il faull laisser à la licence amazoniene les traicts pareils àcestuy cy : Alexandre passant par l’Hyrcanie, Thalestris, roynedes Amazones, le veint trouver avec trois cents gents d’armes de son sexe, bien montés et bien armés, ayant laissé le demourant d’une grosse armée qui la suyvoit, au delà des voisines montaignes: et luy diettout hault, et en public: « Que le bruit de ses victoires et de sa valeur l’a voit menée là, pour le vcoir, luy offrir ses moyens et sa puissance au secours de ses entreprinses; et que le trouvant si beau, jeune et vigoreux, elle, qui estoit parfaictc en toutes ses qualités, luy conseiiloit qu'ils couchassent ensemble, afin qu’il nasquit, de la plus vaillante femme du monde et du plus vaillant homme qui feust lors vivant, quelque chose de grand et de rare pour l’advenir. » Alexandre la remercia du reste ; mais, pour donner temps à l'accomplissement de sa dernière demande, il arresta treize jours en ce lieu, lesquels il festoya le plus alaigrement qu’il peut, en faveur d’une si courageuse princesse1.
1 Nous sommes, quasi en tout, iniques juges de leurs actions, comme elles sont des nostres : j’advouc la vérité , lors qu’elle me nuit , de mesme que si elle me sert. C’est un vilain desrcglemcnt qui les poulse si souvent au change, et les empesebe de fermir leur affection en quelque subject que ce soit ; comme on veoid de cesle déesse à qui l’on donne tant de changements et d’amis: mais si est il vray que c’est contre la nature de l’amour, s’il n’est violent, et contre la nature de la violence, s’il est constant. Etceulx qui s’en estonnent, s’en escrient, et cherchent les causes de ceste maladie en elles, comme desnaturée et incroyable, que ne veoyent ils combien souvent ils la rcceoivent en eulx, sans espovantement et sans miracle? Il seroil à l’advcnture plus estrange d’y veoir dcParrest; ce n’est pas une passion simplement corporelle : si on ne trouve point de bout en l’avarice et en l’ambition, il n’y en a non plus en la paillardise ; elle vit encores après la satiété; et ne luy peult on prescrire ny satisfac-
(<) Diou. de Sicile, XVII, IG ; Quinte-Ccrce, VI, 5. C.
(9) Dans l'édition de 1588, fol. 388tvrjo, ce paragraphe suit Immédiatement la phrase du précédent, ou Montaigne dit que la nature a fourni les femmes de pièces uniquement propres d la deffmMvc. u a ajouté depuis toute 1 "histoire de Thalestris. A. D.
tion constante , ni fin ; elle va tousjours oui- Ire sa possession. Et si, l’inconstance leur est à l’adventure aucunement plus pardonnable qu’à nous: elles peuvent alléguer, comme nous, l’inclinalion, qui nous est commune, à la variété et à la nouvclleté; et alléguer secondement, sans nous, qu'elles achètent chat en sac 1 . Jeanne, roync de Naples, feit estrangler Andreosse*, son premier mary, aux grilles de sa fenestre, avecques un laqs d’or et de soye, tissu de sa main propre ; sur ce qu’aux corvées matrimoniales elle ne luy trouvoit ny les parties, ny les efforts assez respondants à l’espcrance qu’elle en avoit conccue à vcoir sa taille, sa beauté, sa jeunesse et disposition, par où elle avoit esté prinse et abusée. Que’ l’action a plus d’effort que n’a la souffrance; ainsi, que de leur part tousjours au moins il est pourveu à la nécessité, de nostre part il peult advenir aultrement. Platon4, à ceste cause, establit sagement par ses loix, avant tout mariage, pour décider de son opportunité, que les juges veoyent les garsons qui y prétendent tout fin nuds, et les filles nues jusqu’à la ceincture seulement. En nous essayant5, elles ne nous treuvent , à l’adventure , pas dignes de leur chois :
Exporta laïus , madidoque simillima loro Imjulna, uec lassa store coacta manu,
Dcseril imbelles thalamos 6.
Ce n’est pas tout que la volonté eharie droict; la foiblessc et l’incapacité rompent légitimement un mariage,
El quœremlum aliunde foret nen osius Ulud,
( juod posset zonam solvere virgincam " r
(1) On dit aujourd’hui acheter chai en poche; cl tel est mémé le texte de rédhfoa de 1588, fol. 588 wio. J. V. L.
. (i) André, fil» de Charles, roi «le Hongrie, cl qui fui ma rie à Jeanne k« de Naples. Les Italiens rappelèrent Andreasso.
(5i C’esl la suite de la phrase qui commence par : eU s peuvent alléguer. Depuis l'édition de 1588, Montaigne a intercalé l’exemple de Jeanne do Naples, ce qui a rendu la liaison des idées moins sensible. A. D.
(4) Traité des Lois, XI, p. 935. C.
(5) Suppléez, Il peut advenir que n nous essayant, etc. Dans Pédil ion de 1588, la liaison était facile, parce que après ces mots, U peult advenir auUrentenl, on Usait tout de suite, En nous essayant. A. D.
(6) Après avoir tenté, par de longs cl vains efforts, d’exdler la vigueur de son époux, elle abandonne une couche impuissante. Mart., VU, 58, 3.
(7) Et H faut chercher ailleurs un époux capal>k de délier la cciuturc virginale. Cat., Carm., LXVII, *7.