‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 354 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ment remises, qu'elles n’eussent faict par les leurs propres. Jay, autant que j’ay peu, chargé sur moy seul le hasard de nos assignations pour les en descharger, et ay dressé nos parties tousjours par le plus aspre et inopiné pour estre moins en souspeeon, et en oultre, par mon advis, plus accessible. Ils sont ouverts principalement par les endroicls qu’ils tiennent de soy couverts; les choses moins craintes sont moins dcffendues et observées; on peolt oser plus ayséement ce' que personne ne pense que vous oserei, qui devient facile par sa difficulté. Jamais homme n’eut ses approches plus imper! inemment génitales*. Ceste vove d'aimer est plus selon la discipline; mais combien elle est ridicule à nos gents et peu effectuelle. Qui le sçait mirulx que moy si ne m’en viendra point le repentir? Je n’y ay plus que perdre ;

Me tabula sacer Votlra partes h/dicai uvlda Suspeudisse poie»ii Ycttimeuta maris dco * :

U est à ceste heure temps d’en parler ouvertement. Mais, tout ainsi comme à un aultre, je dirois à i'advemure : « Mon ami, tu resves; l’amour de ton temps a peu de commerce avecques la foy et la preud’hommie. •

Mac si tu postules

Ratione rerta fatere, nthilo plus agat,

Quant ,«j des operum, ut c um rutioue iusania* *.*

Aussi, au rebours, si e’estoit à moy de recommencer, ce seroit certes le mesme train et par mesme progrès, pour infructueux qu’il me peust estre; l’insuffisance et 1a sottise est louable en une action mrslouable; autant que je m’esloigne de leur humeur en cela, je m’approche de la mienne Au demourant, en ce marché, je ne me laissois pas tout aller ; je m’y plaisois, mais je ne m’y oubliois pas. Je reservois en son entier ce peu de sens et de discrétion que nature m’a donne pour leur service et

(I) Montaigne avait d'abord ajouté : Le dessein j d'engendrer doibl cure purement légitimé ; mais celle addition lui a vraisemblablement paru iuutUc, et il l’a rayée »ur sou manuscrit.

(4 Le tableau sacré que i’ai su*pcndu dans le temple de Neptune déclare à tout le monde <jue j'ai cousacre à ce dieu mes habits tout mouilles encore de mon uaufrage. Moi.t Qd.,

(5) Prétendre l'assujettir à des règles, c'est vouloir allier la Cotte avec la raison. Têa.t£jumcA. , act. I, sc. i, v. IC.

pour le mien; un peu d’esmotion, mais point de resverie. Ma conscience s’y engageoil aussi jusques à la desbauche et dissolution; mais jusques à l’ingratitude, trahison, malignité et cruauté, non. Je n’aclielois pas le plaisir de ce vice à tout prix, et me eontenlois de son propre et simple cousi : Nullum intra te vilium eti1. Je hais quasi à pareille mesure une oysifveté croupie et endormie comme un embesongnenient espineux et pénible ; l’un me pince,

I f aultre m’assoupit. J’aime autant les blcceures comme les meurtrisseures, et les coups trencbanls comme les coups orbes*. J ay trouvé ‘ en ce marché, quand j’y eslois plus propre, une juste modération entre ces deux extrémités. lé amour est une agitation esveillée, vifve et gaie ; je n’en eslois ny troublé ny affligé, mais j’en eslois eschaulïé et encores altéré. Il s’en fault arrester là ; elle n'est nuisible qu’aux fols. Un jeune homme demandoil au philosophe Panetius s’il sieroit bien au sage d’estre amoureux. • Laissons là ie sage, respondil il3; mais toy et moy, qui ne le sommes pas, ne nous engageons point en chose si esmue et violente qui nous esclave à adlruy et nous rende conte mptibies à nous. - Il disoit vray qu'il ne fault pas fier chose de soy si precipiteuse à une ame qui n’aye de quoy en soubtenir les venues et de quoy rabattre par effect la parole d'Agesilaüs*, • que la prudence et l'amour ne peuvent ensemble. » C'est une vaine occupation, il est vray, messeanle, honteuse et illégitime; mais, à la conduire en ceste façon, je l'estime salubre, propre à desgourdir un esprit et un curps [toisant, et, comme ntedecin, je l'ordonnerois à un homme de ma forme et condition, autant volontiers qu’aulcune aultre recepte, pour l’esveiller et tenir en force bien avant dans les ans

(IJ Nul vice n'est renferme en tui-iravnie. s*»., Ep. 9h. — il y a, dans Sénèque, manci au lieu d 'est. La Fontaine a dit de même dans la fable des deux Chien* et l'Ane mort , L Vlll, fable»:

Les vertu» devraient rire «*ur».

Ainsi que le» vice* unit fiera» i IV» que l’an de crm ri t’empare de ntt» rotin,

Tou» tiennent à U 61e ; il ne »'#n manque gu« rc».

(JJ Coup qui ne fait que meurtrir.

(SJ Sex, E plst. 6 17. C.

(4) O qu’U est malaise, dit Agéaiba*. d'aimer et être saje tout ensemble: PL«Tn dam la Vit d'AgesüaUs, c. 4 de la traduction d*Ainyni. C.

et le dilaver* des prinses de I* vieillesse. Pendant que nous n’en sommes qu’aux fauxbourgs que le pouls bat eneores,

Dum nova canidés, dum prima et recta StnlCtuS, Dum super est Lâche si qitod torqtieat, et pedibus me Porto meis, nullo dextram subeunte baiillo * ;

nous avons besoing d'estre sollicités et chatouillés par quelque agitation mordicante comme est ceste cy . Voyez combien elle a rendu de jeunesse, de vig leur et de gayeté au sage Anacréon, et Socrates, plus vieil que je ne suis, parlant d’un objecl amoureux : •< M’estant, dict il5, appuyé contre son espaule de la mienne et approché ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans un livre, je sentis, sans mentir, soubdain une picqueure dans l'espaule comme de quelque morsure de beste, et feus plus de cinq jours depuis qu’elle me fourmilloit, et tn’escoula dans le cœur une démangeaison continuelle. » Un attouchement, et fortuite, et par une espaule, alloit eschauffer et altérer une ame refroidie et esnervée par l’aage et la première de toutes les humaines en reformation! Pourquoy non dea? Socrates estoit homme et ne vouloit ny estre ny sembler aultre chose. La philosophie n’estrive point contre les voluptés naturelles, pourveu que la mesure V soit joincte, et en preschc la modération, non la fuyte. L’effort de sa résistance s’employe contre les estrangicres et bastardes ; elle dict que les appétits du corps ne doibvent pas estre augmentés par l’esprit, et nous advertit ingénieusement de ne vouloir point esvciiler nostre faim par la saturité ; de ne vouloir farcir, au lieu de remplir, le ventre; d éviter toute jouissance qui nous met en disette et toute viande et boisson qui nous altéré et affame, comme au service de l’amour elle nous ordonne de prendre un objecl qui satisface simplement au besoing du corps, qui n’esmeuve point l’ame, laquelle n’en doibl pas faire son faict, ains suyvre nuementet assister le corps. Mais ay je pas raison d’estimer que ces préceptes, qui ont

(1) FA différer pour lui les prises, les attaques de la vieillisse. On lit dan» l’edi lion de 1588, fol. 391, et te relarder des prises delà vieillesse. J. V. L.

(i) Pendant que :

Mon corps n'est point courbé sous le faix des années ;

Qu'on ne voit poiut mes pas sous l'âge chanceler.

Et quil reste à la Parque encor de quoi filer.

Jnr., SaL, III, <&, trad. de Boileau.

(3) XÉ*., Banque /, IV, *7. O,

pourtant d’ailleurs, selon mov, un peu de rigueur, regardent un corps qui face son office, et qu’à un corps abbattu, comme un estomach prosterné, il est excusable de le réchauffer et souhtenir par art, et, par l’entremise de la fantasie, luy faire revenir l’appetit et l’alaigressc, puisque de soy il fa perdue?

Pouvons nous pas dire qu’il n’y a rien en nous, pendant ceste prison terrestre, purement ny corporel ny spirituel, et qu’injurieusement nous desmembrons* un homme tout vif, et qu’il semble y avoir raison que nous nous portions envers l’usage du plaisir aussi favorablement au moins que nous faisons envers la douleur? Elle* estoit (pour exemple) vehemente jusques à la perfection en l’ame des saincts par la penitence; le corps y avoit naturellement part par le droict de leur colligance et si pouvoit avoir peu de part à la cause. Si ne se sont ils pas contentés qu’il suyvist nuement et assistas! famé affligée; ils font affligé luy inesmede peines atroces et propres, à fin qu’à l’envv l’un de l’autre l ame et le corps plongeassent l’homme dans la douleur, d’autant plus salutaire que plus aspre. En pareil cas, aux plaisirs corporels, est ce pas injustice d’en refroidir l’ame etdire qu’il l’y faille entraisner comme à quelque obligation et nécessité contraincte et servile? C’est à elle plustost de les couver et fomenter, de s’y présenter et convier, la charge de régir luy appartenant ; comme c’est aussi à mon advis à elle, aux plaisirs qui luy sont propres, d’en inspirer et infondre5 au corps tout le ressentiment que porte sa condition, et de s’estudier qu’ils luy soyent doulx et salutaires. Car c’est bien raison, comme ils disent, que le corps ne suyvc point ses appétits au dommage de l’esprit; mais pourquoy n’est ce pas aussi raison que l’esprit ne suy ve pas les siens au dommage du corps?

Je n’ay point aultre passion qui me tienne en haleine. Ce que l’avarice, l’ambition, les querelles, les procès, font à l’endroict des aultres qui, comme moy, n’ont point de vacation

(!) Momaiflnr, sur un de* csemptalres corrige, de sa main, avait d’abord écrit deschlrons; mal», ce qui est remarquable, II l a rayé pour y substituer dessirons. Le régné des deux reines du nom de Médicis a fait changer en cbe beaucoup de ayllalies en ce. L’édition ht- fol. de 1595 porte nous démembrons, qu'on trouve aussi dans l’édition tu U de 1588. X.

(îl La dutdeur.

pi lufomtre, verser dedans.

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