LIVRE III, CH A. P. V
assignée, l'amour le feroit plus commodécment ; , il me rendroit la vigilance, la sobriété, la gra- ! ce, le soing de ma personne; rasseureroit ma contenance à ce que les grimaces de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne veinssent à la corrouipre; me rcmettroit aux estudes sains et sages par où je me peusse rendre plus estimé et plus aimé, ostant à mon esprit le desespoir de soy et de son usage, et le raccointant à soy ; me divertiroit de mille pensées ennuyeuses, de mille chagrins mclancholiques que l’oysiveté nous charge en tel aage et le mauvais estât de nostre santé; reschaulferoit, au moins en songe, ce sang que nature abandonne; souhtiendroit le menton et allongeroit un peu les nerfs et la vigueur et alaigresse de la vie à ce pauvre homme qui s’en va le grand train vers sa ruvne. Mais j’entends bien que c’est une commodité fort mal aysée à recouvrer. Par foiblesse et longue expérience, nostre goust est devenu plus tendre et plus exquis ; nous demandons plus lors que nous apportons moins ; nous voulons le plus choisir lors que noos méritons le moins d’estre acceptés. Nous cognoissants tels, nous sommes moins hardis et plus desfiants ; rien ne nous peult asseurer d’estre aimés, veu nostre condition et la leur. J" ay honte de me trouver parmy ceste verte et bouillante jeunesse,
Cujus in indomito constantior inquint nervus.
Quant noua collibu s arbor Inhceret
Qu’irions nous présenter nostre misere parmy ceste alaigresse,
Potsim ut juvenes viser e fervidi ,
Multo non sine ri su,
Dllapxam in cintres façon * ?
Ils ont la force et la raison pour eulx ; faisons leur place, nous n’ayons plus que tenir; et ce germe de beauté naissante ne se laisse manier à mains si gourdes, et practiquer à moyens purs materiels; car, comme respondit ce philosophe ancien5 à celuy qui se mocquoit dequoy il n’avoit sceu gaigner la bonne grâce d’un tendron qu’il pourchassoit : « Mon amy, le hameçon ne
(Il Qui toujours est en état de bien faire.
Ce sers de La Fontaine su Ali pour faire entreroir Je sens de ce passage iI’Horack (Epod., XII, 19) , trop fibre pour être traduit. C.
(i) Pour Jet divertir & nos dépens, en leur montrant un flambeau qui n'est plus que cendre ? lion., Od., IV, 13, SC.
(5; Bk>u. voyez Dtoc. Ueuce, iv, 67. c.
mord pas à du fromage si frais. » Or, c’est un commerce qui a besoing de relation et decorrespondance : les aultres plaisirs que nous recevons se peuvent recognoistre par recompenses de nature diverse ; mais cestuy cy ne se paye que de inesme espece de monnoye. En vérité, en ce déduit, le plaisir que je fois chatouille plus doulcement mon imagination que celuy que je sens; or, cil n’a rien de gencreux, qui peult recevoir plaisir où il n’en donne point , c’est une vile ame, qui veull tout debvoir, et qui se plaist de nourrir de la conférence * avecques les personnes auxquelles il est en charge ; il n’y a beauté, nv grâce, ny privauté si exquise, qu'un galant homme deust désirer à ce prix. Si elles ne nous peuvent faire du bien que par pitié, j’aime bien mieulx ne vivre point que de vivre d’aulmosne Je voudrois avoir droict de le leur demander, au style auquel j’ai veu quester en Italie : Fait ben per roi3, ou à la guise que Cvrus enhorloit ses soldats : “ Qui s’avmera, si me suyve. » Ralliez vous, me dira l’on, à celles de vostre condition, que la compaignie de mesme fortune vous rendra plusaysees. Oh! la sotte composition et insipide!
Solo
Barbant rcllere moriuo leonii :
Xcnophon4 emploie pour objection et accusation, à l’encontre de Menon, qu’en son amour il embesongnast des objects passant fleur. Je treuve plus de volupté seulement veoir le juste et doux meslange de deux jeunes beautés, ou à le seulement considérer par fantasic, qu’à faire moy mesme le second d’un meslange triste et informe; je resigne cest appétit fantastique à l’empereur Galba, qui ne s’adonnoit qu’aux chairs dures et vieilles5, et à ce pauvre misérable6,
(I) A entretenir.
(Si Faites-moi quelque bien pour vous-méme. C’ttt encore un souvenir que Montaigne extrait de son Journal de voyage ( t. II, p. 888) : « Le naztoni libéré (il parle de la république de Luc que*) non hanno la diuiuzinn - delU g radi dette personne corne le ultre ; e, ’ no atli infimt, hanno non so che di signer Ue a' tor mndi. Domandando i etemosina, mescolanri sempre qualche j panda d'autoritû : Datemi I’ elemositta ; voirie? Pa terni i' olo- ! mosiua ; sa pet e? Corne dke quest attro in Roma : Fate ben per vol. >•
I (3) Je ne veux pas arracher la barbe à un Mon mort. BUiit., X, 90,9.
(4) Anabas , II, fl, 13. c.
(K) Sotr., dans la Vie de Catba, e. il. C.
I (6) Ovide, qui, accablé de chagrins cl d’ennui dans le pays
(i ego dl farianl mlem le réméré potsim,
Caraque muialis osculu ferre coatis,
Ampler ligne mas corpus non ping ue lacerli» !
et entre le» premières laideurs jo compte les beautés artificielles et forcées. Emonez1, jeune gars de Chio, pensant par des beaux atours acquérir la beauté que nature lui ostoit, se présenta au philosophe Arcesilaüs et luy demanda si un sage se pourroit veoir amoureux : ■ Ouv dea, respondit l’autre, pourveu que ce ne feust pas d’une beauté parée et sophistiquée comme : la tienne. • La laideur d'une vieillesse advouée est moins laide et moins vieille à mon grc qu’un aullrepeincteet lissée. Le dirai-je? pourveu qu'on ne m'en prenne à la gorge : l'amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison qu'en fange voisin de l'enfance,
Quem si purltanrm insereres rhoro,
Mire sagaces futlerei hoxpites
IMscrimcn obscurum, solutis Cnuibus, ambignoque niltu * :
et la beauté non plus; car, ce qu'Homere l’estend jusques à ce que le menton commence à s'umbrager, Platon mesine l’a remarque pour rare ; et est notoire la cause pour laquelle si plaisamment le sophiste Bion appeloil les poils folets de l’adolescence, Aristogitons et llarinodiens3; en la virilité, je le treuve desjk aucunement hors de son siégé, non qu’en la vieillesse ;
Importunas fu im Iransvolat uritlas Quercus A :
et Marguerite, royne de Navarre, allonge, en femme, bien loing, l’advanlage des femmes, ordonnant qu’il est saison, à trente ans, quelles changent le lillre de belles en bonnes. Plus courte possession nous luy donnons sur nostre
sauvage où il avait été relégué, après avoir <lil à sa femme qu'appaiemmenl elle a vieilli par la considération de* maux qu'il endure, décrie : « ob! plût aux dieux que je pusjie le voir ! que je pusse baiser tes cheveux blanchis et serrer daus tues bras Lun corps amaigri par la douleur! « Ovide, cjc Pon- j o, I, 4, 49. C.
(I) üioc. Laeucs, IV, 34. C.
(iy Lorsque, les cheveux Huilants sur les épaulés, un jeune homme, introduit au milieu d'un chœur de jeune* lille», peut tromper ku yeux les plus pünétrauls j tant ses traits lieuucul également de l'uiiei de l'autre sexe. (Ion., 0d., U, 6,81.
(3J Voyez Plut., au traité de f Amour, c. 34, |H>ur la raison de ce mot que Montaigne a voulu laisser deviuer A ses lecteurs. C.
(4) car il n'arrète pas sou vol sur les chôues arides. Mon., (h/., IV, 9.
vie, mieulx nous en valons. Voyw son port ! c’est un menton puerile. Qui ne sçalt, en son eschole, combien on procédé au rebours de tout ordre? l’estude, i’exercitation, l’usage, sont voyes à l’insuffisance; les novice» y regentent: Amor ordinem tuf ni ' . Certes, sa conduicte a plus de garbe» quand elle est meslée d’inadvertenceet de trouble; les faultes, 1rs succès contraires, y donnent poincte et graee; pourveu qu'elle soit aspre et affamée, il chauit peu qu'elle soit prudente; vovei comme il vachsnceilant, chopant et follastrant ; on le met aux ceps, quand on le guide par art et sagesse; et contrainct on sa divine liberté, quand on le soubmet à ces mains barbues et calleuses.
Au demourant, je leur oys souvent peindre cesle intelligence toute spirituelle, et desdaigner de mettre en considération l’interest que les sens y ont : tout y sert ; mais je puis dire avoir veu souvent que nous avons excusé la foiblesse de leurs esprits en faveur de leurs beautés corporelles; mais que je n’ay point encore* veu qu'en faveur de la beauté de l’esprit, tant rassis et meur soit il, elles vueilient prester la main à un corps qui tumbe tant soit peu en decadence. Que ne prend il envie à quelqu’une de faire ceste noble barde3 socratique du corps à l’esprit? achetant, au prix de ses cuisses, une intelligence et génération philosophique et spirituelle, le plus Imult prix où elle les puisse monter? Platon4 ordonne en ses loix que celuv qui aura faict quelque signalé et utile exploicl en la guerre ne puisse estre refusé, durant l’expedition d’icelle, sans respect de sa laideur ou de son aage, de baiser, ou aultre faveur amoureuse de qui il la vueille. O qu’il treuve si juste, en recommendation de la valeur militaire, ne le peult il pas estre aussi en recommendation de quelque aultre valeur? et que ne prend il envie a une de préoccuper, sur ses compaignes. la gloire de cest amour chaste? chaste, dis je bien,
A’am si quando ad prœlia i cntum est,
(l) L'amour ne connaît point l'ordre (la règle). — Cepassage est de saint JerOroc. Vog. la fiu de «a Lettre ù Chromolins, l. I, p. 917, «dit. de Baie, 1537. Anacréon avait dit. long* temps auparavant, que Bacclius, aidé de l’amour, foiulre sans rè-jle, âroxT* Trajet, Od., 50, v. 84. C.
(t) Vivartv gracieuse
(3) llarder, troquer , changer .
(4) nrput'iiqiir, V, p. 408. C.