‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 358 sur 449 · Livre in, chàp. vi · texte numérisé non relu

Livre in, chàp. vi

d'une galliote. Ils faisoient front, à leur bataille, de trois mille tels coehes ; et, après que le canon avoit joué, les faisoient tirer, et avaller aux ennemis ceste salve avant que de tester le reste, qui n’estoit pas un legier advancement ; ou descoclioient lesdits coches dans leurs escadrons, pour les rompre et y faire jour; oullre le secours qu’ils en pouvoient prendre, pour flanquer en lieux chatouilleux les troupes marchant à la campaigne, ou à cou-, vrir un logis à la haslc, et le fortifier. De mon temps, un gentilhomme, en l’une de nos frontières, impos de sa personne, et ne trouvant cheval capable de son poids, ayant une querelle, marchoit par pals en coche, de mesme ceste peincture, et s'en trouvoittrès bien. Mais laissons ces coches guerriers.

Comme si leur neantise n’estoit assez cogncue à meilleures enseignes, les derniers roys de nosire première race marchoient par pais en un charriot mené de quatre bœufs1. Marc Antoine feut le premier qui se feit mener à Rome, et : unegarse menestriere* quand et luy, par des lions attelés à un coche. Heliogabalus en feit depuis autant, se disant Cybcle, la merc des dieux3; et aussi par des tigres, contrefaisant le dieu Bacchus ; il attela aussi par fois deux cerfs à son coche ; et une aultre fois quatre chiens ; et encores quatre garscs nues, se faisant traisner par elles, en pompe, tout nud. L’empereur Firmus feit mener son coche à des auslruches de merveilleuses grandeur, de maniéré qu’il sembloit plus voler que rouler4.

L’estrangeté de ces inventions me met en teste ceste aultre fantasie : que c’est une espece de pusillanimité aux monarques, et un tesmoignage de ne sentir point assez ce qu’ils sont, de travailler à se faire valoir et parois-

(i) Quatre bœufs aortes, d’un pas tranquille et lent, Protuenaient dans Paris le monarque indolent, a dit Boileau dam le chant second du Luirin. Voici les propres expressions d'Kr.mho, Vie de Cbarkiuttgne, en parlant des rots faim'tuiis : « Quocumque cuodum eral, carpenloibat, quod bobus juoctis, et bubulco ruslico more agente, traliebatur. Sic ad palaiium, sic ad publicum popufi sut couvent mn, qui annuatim oh popuü utiiitatem < rlebmbainr, ire, sic domum redire soleliat. » L'abbé de Verlot , dans les Mémoires de V Academie des Inscriptions, t. VI (édit, in- 12), a entrepris Fapoiogie de ces rote. J. V. L.

(2i La comédienne Cythérte. Plot.,, Vie <f Antoine, c. 3 ; Cic., Phü'ppi (., Il, 24: Puvb, Nat., hist., VIII, 16, etc. J. V. I~

(3] Æl. Lamwiidu s, HHbgabai.,c. 28, 29. J. V. L.

(4) Flav. Vomscm, Firm.t c. 6. J. V, L.

MüXTAICftE,

tre par despenses exeessifves j ce seroit chose excusable en païs estrangier, mais parmy ses subjects, où il peult tout, il tire de sa dignité le plus ex trente degré d’honneur où il puisse arriver ; comme à un gentilhomme, il me semble qu’il est superflu de se veslir curieusement en son privé; sa maison, son train, sa cuisine, respondent assez de luy. Le conseil qu’Isocrates* donne à son roy ne me semble sans raison: « Qu’il soit splendideen meubles et ustensiles, d’autant que c’est une despense de durée qui passe jusques à ses successeurs; et qu’il fuye toutes magnificences qui s’escoulent incontinent et de l’usage et de la mémoire.» J’aimois à me parer quand j’estois cadet, à faulte d’auitre parure, et me seoitbien; il en est sur qui les belles robbes pleurent. Nous avons des contes merveilleux de la frugalité de nos roys autour de leurs personnes, et en leurs dons; grands roys en crédit, en valeur, et en fortune. Demosthenes* combat à oultrance la loi de sa ville, qui assignoit les deniers publicques aux pompes des jeux et de leurs festes; il vcult que leur grandeur sc montre en quantité de vaisseaux bien equippés, et bonnes armées bien fournies; et a l'on raison d’accuser3 Theophrastus qui estahlit, en son livre des richesses, un advis contraire, et maintient telle nalure de despense estre le vrav fruict de l’opulence; ce sont plaisirs, dict Aristote4, qui ne touchent que la plus basse commune ; qui s’esvanouissent de la souvenance aussilost qu’on en est rassasié; et desquels nul homme judicieux et grave ne peult faire estime. L’employte5 me sembleroit bien plus royale, comme plus utile, juste et durable, en ports, en havres, fortifications et murs, et bastiments sumptueux , en églises, hospitaux, colleges, reformaiion de rues et chemins ; en quoy le pape Grégoire treiziesme lairra sa mémoire recommendable à long temps0;

(1) Disc, à Sicocies, édil. do Fans, IGil, p. 32. C.

(2) Dans sa II l« (Hymhiennv. C.

(3) C’est Cicéron qui est l’auteur de celle critique, de Offic.

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