LIVRE
seurer la possession des biens indeuement receus, s’ils montrent avoir à mespris et haine celoy duquel ils les tenoient, et se rallient au jugement et opinion commune en cela.
Les suhjects d’un prince excessif en dons se rendent excessifs en demandes; ils se taillent, non à la raison, mais à l’exemple. Il y a certes souvent de quoy rougir de nostre impudence; nous sommes surpayes selon justice, quand la recompense eguale nostre service , car n’en debvons nous rien à nos princes d'obligation naturelle?S’il porte nostre despensc, il fait trop; c’est assez qu’il l’ayde : le surplus s’appelle bienfaict, lequel ne se pcull exiger, car Icnom mesmc de la libéralité sonne liberté. A nostre mode, ce n’est jamais faict; le receu ne se met plus en compte ; on n’aime la liberalitéque future; parquoy plus un prince s'espuise en donnant, plus il s’appauvrit 1 d’amis. Comment assouviroil il les envies qui croissent à mesure qu’elles se remplissent? qui a sa pensée à prendre, ne l’a plus à cc qu’il a prins : la convoitise n’a rien si propre que d'estre ingrate.
L’exemple de Cy rus ne duira pas mal en ce lieu, pour servir, aux roys de ce temps, de touche à reeugnoistre leurs dons bien ou mal employés, et leur faire veoir combien cest empereur les assenoit plus heureusement qu’ils ne font, par où ils sont reduicts à faire leurs emprunts, après sur lessubjeets incogneus et plustost sur ceulx à qui ils ont faict du mal , que sur ceulx à qui ils ont faict du bien , et n’en reccoivent aydes où il y aye rien de gratuit que le nom. Crœsus lui rcprochoit sa largesse, et calculoil à combien se monteroit son Ibresor s’il eust eu les mains plus restreincles. Il eut envie de justifier sa libéralité ; et despcscliant de toutes parts vers les grands de son Estât qu’il avoit particulièrement advancés, pria cbaseun de le secourir d’autant d’argent qu'il pourroit, à une sienne nécessité, et le luy envoyer par déclaration. Quand touts ces bordereaux luy furent apportés, chascun de ses amis n’estimant pas que cc feust assez faire que de luy en offrir seulement autant qu’il en avoit receu de sa munificence, y en meslant du sien propre beaucoup, il se trouva que ceste somme se montoit bien plus que ne le disoit l'espargne de Crœsus. Sur quoy Cyrus : - Je ne suis pas moins aïnou-
1 1) Ledit, de liz$8 porte s’opouvril ; celle de lftfS, yVi/jpaovrii.
reux des richesses que les aultres princes, et en suis plustost plus mesnagier : vous veoyez à combien peu de mise j’ay acquis le thresor inestimable de tant d’amis, et combien ils me sont plus fidèles tbresoriers que ne seroient des hommes mercenaires, sans obligation, sans affection; et ma chevance mieulx logée qu'en des coffres appelant sur moy la haine, l’envie et le mespris des aultres princes '. »
Les empereurs tiroient excuse à la super- Uuité de leurs jeux et montres publiequcs, de ce que leur auctorité despendoil auleunement ( au moins par apparence) de la volonté du peuple romain, lequel avuit de tout temps accoustumé d'estre flatté par telle sorte de spectacles et d’excès. Mais c’estoienl particuliers qui avoiem nourry ceste coustume de gratifier leurs concitoyens et compaignons , principalement sur leur bourse, par telle profusion et magnificence ; elle eut tout aullrc goust, quand ce feurent les maislrcs qui veinrent à l’imiter ; Pecuniarum Iramlutiu a jutlit dominis ad alieitu» non ticket liberulis videri *. Philippus, de ce que son fils essayoit par des présents de gaigner la volonté des Lacédémoniens, l’en tansa par une lettre en ceste maniéré : • Quoy ! as lu envie que tes suhjects te tiennent pour leur boursier, non pour leur roy? Veux lu lespracliquer? praclique les des hieniaictsde la vertu, non des bienfaicls de ton coffre *. »
C’esloil pourtant une belle chose d’aller faire apporter et planter, en la place des arènes, une grande quantité de gros arbres, toute branchus et louis verts, représentants une grande forest ombrageuse, desparties en belle symmelrie ; et, le premier jour , jeeter là dedans mille auslruches, mille cerfs, mille sangliers cl mille daims, les abandonnant à piller au peuple ; le lendemain faire assommer en sa présence cent gros lions, cent léopards cl trois cents ours; et, [tour le troisiesme jour, faire combattre à ouitrance trois cents paires de gladiateurs, comme l’eit l’empereur Probus*. Cestoit aussi belle chose, à veoir ces grands amphithéâtres encroustés de marbre au dehors, labouré d’ouvra-
(I) Xénop., CyropMie, VIII, O cl *ulv. C.
(i) Le don qu'on laii i» des etranger* d’un argent qu'on a pris aux légitimés proprie mires ne doit point passer pour libéral'lù- ClC., de Offte • , I, 14.
(3j Gic., deO./tC., Il, IB.
(lj On peut voir la description de ccs jeux dans Vortsct s,
nedeProtou,', c. 1?. J. V. L
ges et statues, le dedans reluisant de rares enrichissements,
D allais en gemmir, en lllila portlcn » aura 1 * 3 :
tous les costés de ce grand vuide remplis et environnés, depuis le fond jusques au comble, de soixante ou quatre vingts rengs d’eschelons aussi de marbre, couverts de carreaux,
Ejeat, inqutt.
Si pudor eu, et depnlelno eurgai equestri,
Cujise res legi non suftieit • ;
où se peussent renger cent mille hommes assis à leur ayse: cl la place du fonds, où les jeux se jouoienl, U faire premièrement, par art,entr’ouvrir et fendre en crevasses, représentant des antres qui vomissoienl les besles destinées au spectacle; et puis secondement l’inonder d'une mer profonde qui charioil force monstres marins, chargée de vaisseaux armés, à représenter une bat taille navalle; et tiercement, l’aplanir et asseicher de nouveau pour le combat des gladiateurs; et, pouriaquatriesme façon, la sabler de vermillon et de storax, au lieu d’arene, pour y dresser un festin solenne à tout ce nombre infiny de peuple , le dernier acte d’un seul jour.
Quotic s nos descendentis arma:
Vidimus in parte », rupiaque im agine terree Emerslsse fera», et eisdem sape laiebris . Âurea cum rroceo creveruni arbuta iibro /...
N 'te solum nobis xilvestria cerncre monstra ContigU ; cequoreos ego cum certantlbus unis Spectuvi litnlos, et (quorum nomme dignum,
Sed déformé pecus1.
Quelquesfois on y a faict naistre une haultc montaigne pleine de fruictiers et arbres verdoyants, rendant par son faiste un ruisseau d’eau, comme de la bouche d’une vifve fontaine; quelquesfois on y promena un grand navire, qui s’ouvroit et desprenoit de soy mesme , et, après avoir vomy de son ventre quatre ou cinq
(I) Vois-tu la ceinture du tliéiire ornée de pierre» précieuse» et le portique tout couvert d'or? Calpcrmcs, Ecloy., VH,
intitulée : Tcmplum, v. 47.
(3) Si vous ave* quelque pudeur, quitte*, dit-on, les carreaux destiné» aux chevaliers, vous qui n'avez pas les biens fixé» par la lut. Jcv., .Soi.,111, iss.
f3) Combien de fui» u'avons-nous pas vu une partie de l'arène e'abataer et des bêles féroce* sortir tout à coup d’un abiuic d'où s'élevait ensuite un bocage d'arbres doré»!... J’ai vu dan» l'amphithéâtre, non -seulr -ment le» monstre» des forêts, mai» aussi des phoques parmi le* our«, et le hideux troupeau des chevaux marins. Gale nus., Eçlog.t VU, Gi.
cents Lestes à combat, sc resserroit et s’esvanouïssoit sans ayde; aultresfois, du bas de ceste place, ils faisoient eslancer les surgeons et filets d’eau qui rejaillissoient contremont, et à ceste hauteur infinie, alloient arrousant et embaumant ceste infinie multitude. Pour se couvrir de l’injure du temps, ils faisoient tendre ceste immense capacité, tantosldc voiles de pourpre labourés à l’aiguille , tantost de soye d’une ou aultre couleur, et les avanceoient et retiraient en un moment, comme il leur venoit en fantaisie :
Quamris non modico caleant spectacnla tôle,
Vêla reducuntur, qutan venli Uennogenes *.
Les rets aussi qu'on mettoit au devant du peuple, pour le deffendre de la violence de ces bestes eslancées, estoient tissus d'or :
Auro quoque torta refulgent
Relia ».
S’il y a quelque chose qui soit excusable en tels excès, c’est où l’invention et la nouveauté fournit d'admiration, non pas la despense : en ces vanités mesme, nous descouvrons combien ces siècles estoient fertiles d’aultres esprits que ne sont les nostres. Il va de ceste sorte de fertilité, comme il faict de toutes aullres productions de la nature; ce n’est pas à dire qu’elle y ayt lors employé son dernier effort ; nous n'allons point , nous rodons plustost et toumevirons çà et là ; nous nous promenons sur nos pas. Je crainds que nostre cognoissance soit foible en louts sens; nous ne veoyons ny gueres loing, ny gueres arriéré ; elle embrasse peu et vit peu ; courte et en estendue de temps et en estendue de matière :
Vijrere fortes ante Agamemnona Mulil, ted o mues llhurymabiles Vrgentur, ignotique longa ftocte *.
Et supera bellurn Thcbanum, et fanera Trojœ,
Multi alias altt quoque res ceci nere pocta r* :
(!) Quoiqu’un soleil brûlant darde scs rayon» sur l'amphithéâtre, on relire le* voile» des quTIemrogènc vient à paraître. Nart., XII, «9, 15.— Cet Homogène était un grand voleur. C.
(2) Ciinw., Edo<j., vu, 83. Montaigne a traduit ce passage avant de le citer.
(3) Il y a eu des liéros avant Agamemnon ; mal», ensevelis dans une nuil éternelle, ils ne font pas aujourd'hui répandre de larmes. Hou., Corn»., IV, 9, 35.
(f) Avant la guerre de Tlièbcs cl la ruine de Troie, d'autres