LIVRE III
et la narration de Solon' sur ce qu’il avoit apprins des presbtres d’Ægypte, de la longue vie de leur estât et maniéré d’apprendre et conserver les histoires estrangieres, ne me semble tesmoignage de refus en ceste considération. Si interminatam in omnes partes magnitudinem regionum ride remus et temporum, in quant se injiciens animas et iniendens , ita laie longeque peregrinalur, ut nullam oram ullimi t’ideat , in qua possil insistere : in hac immensilate... infinita vis innumerabilium appareret furmarum *. Quand tout ce qui est venu, par rapport, du passé jusques à nous, seroil vray et seroit sceu par quelqu'un, ce scroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Et de cesle rnesme image du monde qui coule pendant que nous y sommes, combien cheslive et racoureie est la cognoissance des plus curieux? non seulement des événements particuliers, que fortune rend souvent exemplaires et poisants, mais de l'estât des grandes polices et nations, il nous en esehappe cent fois plus qu’il n’en vient à nostre science; nous nous escrions du miracle de l’invention de nostre artillerie, de nostre impression ; d'aultres hommes, un aultre bout du monde, à la Chine, en jouissoit mille ans auparavant. Si nous veoyions autant du monde comme nous n’en veoyons pas, nous appercevrions, comme il est à croire, une perpétuelle multiplication et vicissitude de formes. 11 n’y a rien de seul et de rare, eu esgard à nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance, qui est un misérable fondement de nos réglés, et qui nous représente volontiers une très fausse image des choses. Comme vainement nous concluons aujourd'huy l’inclination et la decrepitude du monde par les arguments que nous tirons de nostre propre foiblesse et décadence :
Jamque ndeo eu affecta celas, effeelaque tellus9 :
poêles avaient citante d’autres événements. Lien., V,W7. — Ces paroles ont un sens différent dans l’original. C.
(I) Dans )e Tlmt'e. voy. les Pensees de Platon, seconde édition, p. »4. J. V. L.
(S) Si nous pouvions voir l’étendue intime des régions et des siècles, où l’esprit peut & son gré se promener de toutes parts, sans rencontrer un terme qui bonté sa vue, nous découvririons une quantité innombrable de formes dans cette Immensité. Or., de Xat.deor. 1,90. — Cl lemparumni une addition de Montaigne ; et, au lieu de appareret formarum, il y a wlUnt alomorum. Ou voit qu’il s'agit de tout autre chose dans le teste de Cicéron. C.
(5) Les hommes n'ont plus la même vigueur, ni la terre son aucieunc fertilité. Lies., il, MOI.
ainsi vainement concluoit cestuy là' sa naissance el jeunesse, par la rigueur qu’il vcoyoit aux esprits de son temps, abondants en nouvelletés et inventions de divers arts :
Ventm, ut opinor, habet novitatem summa, recensque y aluni est mundi, arque pridem exordia cepit :
Quare eilam quetdam nunc artes expoliuntur, y une eiiam augescunt ; nunc addiia navigiis sunt Multa *.
Nostre monde vient d’en trouver un aultre ( et qui nous respond que c’est le dernier de ses freres, puisque les daimons, les sibylles et nous avons ignoré cestuy cy jusqu'à cesle heure ?) non moins grand, plain et membru que luy ; toutesfois si nouveau et si enfant, qu'on luy apprend encorcs son a, b, c ; il n’y a pas cinquante ans qu’il ne sçavoit ny lettres, ny poids, ny mesure, ny vestements, ny bleds, ny vignes; il estoit encorcs tout nud, au giron, et ne vivoit que des moyens de sa mere nourrice. Si nous concluons bien de nostre fin, et ce poète delà jeunesse de son siecle, cest aullre monde ne fera qu’entrer en lumière quand le nostre en sortira : l'univers tumbera en paralysie ; l’un membre sera perclus, i’aultrc en vigueur. Bien crainds je que nous aurons très fort hasté sa déclinaison et sa ruyne par nostre contagion, et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C’estoit un monde enfant; si ne l’avons nous pas fouetté et soubmis à nostre discipline par l’advamage de nostre valeur et forces naturelles , ny ne l'avons practiqué par nostre justice et bonté, ny subjugué par nostre magnanimité. La plus part de leurs rcsponses et des négociât ions faictes avecques cuLx, tesmoignent qu’ils ne nous debvoient rien en clarté d’esprit naturelle el en pertinence: l’cspovenlable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et, entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce roy où touts les arbres, les fruicts et toutes les herbes , selon l’ordre et grandeur qu'ils ont5 en un jardin, estoient excellemment formées en or, comme en son cabinet touts les animaux qui naissoient en son Estât et en ses mers, et la beauté de leurs ouvrages en pierre-
(I) Le poêle Lucrèce, auteur du ver, précédent. C.
(i) La nnture n’e-t pas ancienne, à mon avis; le monde M fait que de nailrc : aussi voyons-nous que plaideurs arts sc perfectionnent, et qu’on rend tous les leurs celui de ia navigation ' phi» complet. Lien., V, 331.
! (3) Edit, de 1588, qnils sont.
rie, en plume, en cotlon, en peincture, montrent qu’ils ne nous cedolent non plus en l'industrie. Mais quant à la dévotion, observance des lois, bonté, libéralité, loyauté, franchise, il nous a bien servy de n’en avoir pas tant qu’eulx ; ils se sont perdus par cesl adtantage et vendus et trahis culx mesmes.
Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, résolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrois pas d’opposer les exemples que je trouverois parmi eulx aux plus fameux exemples anciens que nous ayons aux mémoires de nostre monde par deçà ; car pour ceulx qui les ont subjugués, qu’ils ostent les ruses et baslelagrs dequov ils se sont servis à les piper, et le juste estonnement qu’apportoit à ces nations là de veoir arriver si inopinéement des gents barbus, divers en langage, en religion, en forme et en contenance, d’un endroicl du monde si esloigné et où ils n’avoient jamais sceu qu'il y eust habitation quelconque, montés sur des grands monstres incogneus, contre ceulx qui n’avoient non seulement jamais veu de cheval, mais (teste quelconque duicte à porter et soubtenir homme ny aultre charge, garnis d’une peau luisante et dure, et d’une arme trenchante et resplendissante contre ceulx qui, pour le miracle de la lueur d’un mirouer ou d'un coulteau, alloient esehangeant une grande richesse en or et en perles, et qui n'avoient ny science, ny matière par où tout à loysir ils sccussrnt percer nostre acier; adjoustez y les fouldres et tonnerres de nos pièces et harquebuses, capables de troubler César mesme, qui l’en eust surprins autant inexpérimenté et à ceste heure, contre des peuples nuds, si ce n’est où l’invention estoit arrivée de quelque tissu de cotton, sans aullres armes, pour le plus, d’arcs, pierres, bastons et boucliers de bois ; des peuples surprins, soubs couleur d’amitié et de bonne foy, par la curiosité de veoir des choses estrangieres et ineogneues ; osiez, dis je, aux conquérants ceste disparité, vous leur ostez toute l’occasion de tant de victoires. Quand je regarde ceste ardeur indomptable dequov tant de milliers d’hommes, femmes et enfants se présentent et rejectent à tant de fois aux dangiers inévitables, pour la deffense de leurs dieux et de leur liberté ; ceste généreuse obstination de souffrir toutes extrémités et difficultés, et la mort, plus volontiers
: que de se soubmetlre à la domination de ceulx de qui ils ont esté si honteusement abusés, et aulcuns choisissants pluslost de se laisser défaillir par faim etparjeusne, estant prins, que d'accepter le vivre des mains de leurs pnnemis, si vilement victorieuses ; je preveois que, à qui les eust attaqués pair à pair et d’armes, et d’experience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux, et plus, qu’en aultre guerre que nous vcovons.
Que n’est tombée soubs Alexandre, ou soubs ces anciens Grecs et Romains, une si noble conqueste, et une si grande mutation et alteration de tant d’empires et de peuples, soubs des mains qui eussent doulcement poly et desfriché ce qu’il y avoit de sauvage, et eussent conforté et promeu les lionnes semences que nature y avoit produict ; meslant non seulement à la culture des terres et ornement des villes les arts de deçà, en tant qu’elles y eussent esté necessaires, mais aussi meslant les vertus grecques et romaines aux originelles du pays ! Quelle réparation eust ce esté, et quel amendement à toute ceste machine, que les premiers exemples et deportements nostres, qui se sont présentés par delà, eussent appellé ces peuples à l’admiration et imitation de la vertu, et eussent dressé entre eulx et nous une fraternelle société et intelligence! Combien il eust esté aysé de faire son proulil d’ames si neufves, si affamées d'apprentissage, ayants, pour la pluspart, de si beaux commencements naturels! Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience, aies plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice, et vers toute sorte d’humanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos moeurs. Qui meit jamais à tel prix le service de la mercadence et de la trafique? tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’espée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée, pour la négociation des perles et du poivre? Mechaniques victoires I Jamais l’ambition, jamais les inimitiés publicques, ne poulseront les hommes les uns contre les aultres à si horribles hostilités et calamités si misérables.
En costoyant la mer à la queste de leurs mines, aulcuns Espaignols prindrent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et feirent à ce peuple leurs remonstrances ac-