LIVRE III
jeete à une façon de debaltre tesiue, malicieuse et impérieuse, dequoy j'ay à rougir apres. Il est impossible de traictcr de bonne foy avecques un sot ; mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d'un maislre si impétueux, mais aussi ma conscience.
Nos disputes debvroient eslrc delïcndues et punies comme d'aultres crimes verbaux : quel vice 1 n’esveilleiü elles et n’amoneellent, touxjours régies et commandées par la cbolere? Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n’apprenons à disputer que pour contredire; et cliascun contredisant et estant eontredict. il en advient que le fruiet du disputer, c'est perdre et anéantir la vérité. Ainsi Platon, en sa République1, prohibe cest exercice aux esprits ineptes et mal nays. A quoy faire vous mettes vous en voye de quester ce qui est, avecques celuy qui n’a ny pas ny alleure qui vaille? On ne faict point tort au subjeet quand on le quite pour veoir du moyen de le traicter ; je ne dis pas moyen scholastique et artiste, je dis moyen naturel d’un sain entendement. Que sera ce enfin? l'un va en Orient, l’aultre en Occident; ils perdent le principal et l'escartent dans la presse des incidents ; au bout d'une heure de lempesle ils ne sçavent ce qu’ils cherchent ; l’un est bas, l’aultre haut, l'aultre coslier; qui se prend à un mot et une similitude; qui ne sent plus ce qu’on luv oppose, tant il est engagé en sa course et pense à se suyvre, non pas à vous; qui, se trouvant foible de reins, craint tout, refuse tout, mesle dès l'entrée et confond le propos, ou, sur l’effort du débat, se mutine à se taire tout plat, par une ignorance despite, affectant un orgueilleux mespris, ou
(t) Depuis ces mois ta Au du paragraphe, Montaigne
a été dlé t*i transcrit dans l'.irf (le penser, ou Logique «le porl- Roy.il, l'arl. Ill, cliap. an, sert. 7; seulement on a rajeuni le style et supprimé quelques détails, entre autres le dernier membre de phrase, contre les abus de la dialor tique et de -e* formule». Ou ne désigné Montaigne, en te copiant, que par le litre vague d ouleur célébré, et I on ajoute - « Ce sont les vire* ordinaires de nos dispute», qui sont assez luge Jikruseroe ni représentes par ce l cerivaiu qui, u'ayanl jamais connu les véritables grandeurs de l’homme , eu a a^sez bien connu les défaut*. » MM. de Port-Royal admiraient beaucoup ce chapitre. Mais pourquoi, eux qui nommeut toujours Montaigne lorsqu'ils le transcrivent pour le blâmer, ne le nounnent- Us pas lorsqu'ils lui empruntent des pensées qu'ils approuvent?
(*) Uv. vil, vers la On.C.
une sottement modeste fuyte de contention ; pourveu que cestuy cy frappe, il ne luy chault combien il se descouvre ; l'aultre compte ses mots et les puise pour raisons ; celuy là n'y employé que l'ad\ antage de sa voix et de scs poulmons ; en voilà un qui conclud contre soy mrsme, et cestuy cy' qui vous assourdit de préfacés et digressions inutiles; cest aultre s’arme de pures injures 1 et cherche une querelle d’Allemaigne, pour se dcslaire de la société et conférence d'un esprit qui presse le sien ; ce dernier ne veoid rien en la raison, mais il vous lient assiégé sur ia closture dialectique de ses clauses et sur les formules de son art.
Or, qui n'entre en desfiance des sciences, et n’est en doubte s'il s’en peull tirer quelque solide fruiet au besoin de la vie, à considérer l’us. ge que nous en avons? nihil tan anfibut lillerit *. Qui a pris de l'entendement en la logique? où sont ses bel es promesses? tur ad nirhus livendum, ntc ad commodius ditterendum!t. Veoid on plus de barbouillage au caquet des harengieres qu'aux disputes publicqucg des hommes de ccstc prifesston? J 'aimerais mieulx que mon fils apprinst aux tavernes à parler qu’aux escholes de la parlcrie. Ayez un maislre ès arts, conférez avecques luy ; que ne nous faict il sentir ceste excellence artificielle, et ne ravit les femmes et les ignorants comme nous sommes par l’admiration de la fermeté de ses raisons, de la beauté de son ordre? que ne nous domine il et persuade comme il veult? un homme si advantageux en matière et en conduite, pourquoy mesle il à son escrime les injures, l'indiscrétion et la rage? Qu'il oste son cbapperon, sa robbe et son latin, qu'il ne batte pas nos aureilles d'Aristote tout pur et tout erud : vous le prendrez pour l'un d'entre nous, ou pis. Il me semble de ceste implication et entrelaceure du langage par où ils nous pressent ,
(t) Montaigne ajoutait ici: « Ainiaut minuit faire eu querelle qu'eu dispute, se trouvant plus fort tic poings que tic raisons , se fiant plus de son poing que de sa langue, ou aimant mieulx reder par le corps que par l'esprit ; et chorrhe, etc. w Mais il a raye celte addition sur l'exemplaire corrige, ou elle est neanmoins très lisible, ii'élant cITacee que par on seul irait horizontal. N.
(i) De ces lettres qui ne guérissent de rien. S ci., Epttf., S9.
(3) I Uv u’ense igné ni à mieux vivre, ni à mieux raisonner. Cic., de Fbiib., I, 19. — C’est ce qu'Epicurc pensait delà dialectique des stoïciens au rapport de Cicéron. C.
qu’il en va comme des joueurs de passepasse; leur soupplesse combat et force nos sens, mais elle n’esbranle aulcunement nostre creance : hors ce bastelagc, ils ne font rien qui ne soit commun et vil; pour estre plus sçavants, ils n’en sont pas moins inepte . J’aime et honnore le sçavoir autant que ceulx qui l’ont ; et en son vray usage, c'est le plus noble et puissant acquest des hommes; mais en ceulx là (et il en est un nombre infiny de ce genre) qui en establissrnl leur fondamentale suffisance et valeur, qui se rapportent de leur entendement à leur mémoire, sub aliéna ambra latentes1, et ne peuvent rien que par le livre ; je le hais, si je l’ose dire, un peu plus que la bestise. En mon païs, et de mon temps, la doctrine amende assez les bourses, nullement les âmes : si elle les rencontre mousses, elle les aggrave et suffoque, masse crue et indigeste; si déliées, elle les purifie volontiers, clarifie et subtilise jusques à l’cxinanition. Cest chose de qualité à peu près indifferente; très utile accessoire à une ame bien née, pernicieux à une aultre ame, et dommageable; ou plustost, chose de très précieux usage, qui ne se laisse pas posséder à vil prix ; en quelque main c’est un sceptre; en quelque aultre, une marotte.
Mais suyvons. Quelle plus grande victoire attendez vous que d’apprendre à vostre ennemy qu’il ne vous peult combattre'.’ Quand vous gaignez l’advantage de vostre proposition, c’est la vérité qui gaigne ; quand vous gaignez l’advantage de l’ordre et de la conduicle, c’est vous qui gaignez. Il m'est advis qu’en Platon et en Xenophon Socrates dispute plus en faveur des disputants qu’en faveur de la dispute, et pour instruire Eulhydemus et Protagoras de la cognoissance de leur impertinence, plus que de l’impertinence de leur art : il empoigne la première matière, comme celuy qui a une fin plus utile que de l’esclaircir; à sçavoir, esclaircir les esprits qu’il prend à manier et exercer. L’agitation et la chasse est proprement de notre gibbier : nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment; de faillir à la
Mj Ajui se tapisscut sous l'timbre eslrangicre. S».,FpM.35. — Celle traduriion est de Montaigne, el sc trouve U la marge de son exemplaire: il ajoutait même en que Sénèque dit auparavant, nunquani auctorrs, semprr Interprète* (jamais auteurs, toujours traducteurs) liais, et la traduction du premier passage, et le texte du second, sont rayes «ir cémente
exemplaire. U.
prinse, c'est aultre chose : car nous sommes nays à quester la vérité; il appartient de la posséder à une plus grande puissance; elle n’est pas, comme disoit Democritus, cachée dans le fond des abvsmes, mais plustost eslevée en baullcur infinie en la cognoissance divine'. Le monde n’est qu'une esehole d'inquisition : ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera les plus belles courses. Autant peult faire le sot celuy qui dict vrav, que celuy qui dict fauls ; car nous sommes sur la maniéré, non sur la matière, du dire. Mon humeur est de regarder autant à la forme qu’à la substance, autant à l'advocat qu’à la cause, comme Alcibiades ordonnoit qu’on feist ; et touts les jours m’amuse à lire en des aueteurs, sans soing de leur science, y cherchant leur façon, non leur subject : tout ainsi que je poursuys la communication de quelque esprit fameux, non afin qu'il m'enseigne, mais afin que je le cognoisse, et que le cognoissant, s’il le vault, je l’imite *. Tout homme peult dire véritablement; mais dire ordonnéement, prudemment et suffisamment, peu d’hommes le peuvent : par ainsi la faulseté qui vient d’ignorance ne m'offense point; c’est l’ineptie. J’ay rompu plusieurs marchés qui m’estolent utiles, par l’impertinence de la contestation de ceulx avccques qui je marcliandois. Je ne m’esmeus pas une fois l’an des faultes de ceulx sur lesquels j'ay puissance; mais sur le poinct de la bestise et opiniastreté de leurs allégations, excuses et deffenses asnieres et brutales, nous sommes touts les jours à nous en prendre à la gorge : ils n’entendent ny ce qui sc dict nv pourquoy, et respondent de mesme; c’est pour desespercr. Je ne sens heurter rudement ma teste que par une aultre teste; et entre plustost en composition avccques le vice de mes gents qu’avecques leur témérité, leur importunité et leur sottise : qu’ils faccnt moins pourveu qu’ils soient capables de faire; vous vivez en espérance d’eschaufîer leur volonté : mais d’une
(!) Montaigne traduit I.actaxce sans le nommer : Democritus quasi in pulco qvodam... vcriiatcm Jacere dem-'rsam : nimirum stnlte ut cetera. Son enim tonquam in puteo denier sa est veritas... Se<l tonquam in summomontis exceUi ver lice, vei poilus in c b; quod est verissinnan. Divin. Inslit., 111, ÜH. J. T. L.
(2) Ces dernier» mot», et que le cognoissant, s'il le t'ouït. Je t’imite, manquent dans l'exemplaire dont on s'est servi |n wr l'édition de 1802. J. V. L.