LIVRE III
J Sec Jam validis radicibus bar en i.
Pondère luia suo est1.
Dadvantage, ce n’est pas bien procédé de recognoistre seulement le flanc et le fossé pour juger de la seureté d’nne place; il fault veoir par où on y peult venir, en quel estât est l’assaillant : peu de vaisseaux fondent de leur propre poids et sans violence est rangiere. Or tournons les yeux partout ; tout croule autour de nous : en touts les grands estais, soit de clirestienté, soit d’ailleurs , que nous eognoissons, regardez y, vous y trouverez une évidente menace de changement et de ruyne :
FJ sua suni illis incommoda , parque par omîtes Tempes tas *.
Les astrologues ont beau jeu à nous advenir, comme ils le l'ont, de grandes alterations et mutations prochaines ; leurs divinations sont présentes et palpables, il ne fault pas aller au ciel pour cela. Nous n’avons pas seulement à tirer consolation de ceste société universelle de mal et de menace, mais encores quelque espérance pour la durée de nostre estât, d’autant que naturellement rien ne tumbe là où tout lumbe : la maladie universelle est la santé particulière ; la conformité est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, je n’en entre point au desespoir et me semble y voir des routes à nous sauver :
Dent htec fortuite beniyna Reducel in sedem vice*.
Qui sçait si Dieu vouldra qu’il en advienne comme des corps qui se purgent et remettent en meilleur estât par longues et griefves maladies, lesquelles leur rendent une santé plus entière et plus nette que celle qu’elles leur avoient ostc? Cc qui me poise le plus, c’est qu’à compter les symptômes de nostre mal , j'en veols autant de naturels et de cculx que le ciel nous envoyé et proprement siens, que de cculx que nostre desreglement et l’imprudence humaine y confèrent : il semble que les astres mesmes ordonnent que nous avons assez duré, et ooltre
(t) fl ne lient pius a b terre que par de faibles racines ; son poids seul l’y attache encore. Lee., I, 158. — C’est d’un arbre qu’il s'agit dans Lucaiu.
(ij lis ont aussi leurs infirmités, et un pareil orage les menace loua.
(3) Peut-être uu dieu, par un retour favorable, nous rendra-
t-il noire premier étal. Uun., r.pod.. Xlll, 7
les termes ordinaires. Et cecy aussi me poise, que le plus voysin mal qui nous menace, ce n’est pas alteration en la masse entière et solide, mais sa dissipation et divulsion : l’extreme de nos craintes.
Eneores en ces ravasseries icy crainds je la trahison de ma mémoire, que, par inadvertence, elle m’aye faict enregistrer une chose deux fois. Je bais à me rccognoislre , et ne retaste jamais qu’envy 1 ce qui m’est une Ibis eschappé. Or, je n’apporte icy rien de nouvel apprentissage ; ce sont imaginations communes : les ayant à l’adventure conçues cent fois, j’ai peur de les avoir desjà enroollées. La redicte est partout ennuyeuse, leust ce dans Homère; mais elle est ruyneuse aux choses qui n’ont qu’une montre superlicieile et passagiere. Je me desplais de l’inculcation, voire aux choses utiles, comme en Seneque , et l'usage de son eschole stoïque me despiaist de redire sur cltasque matière, tout au long et au large, les principes et présupposions qui servent en general et realleguer tousjours de nouveau les arguments et raisons communes et universelles.
Ma mémoire s'empire cruellement touts les jours:
Pont la Lethœos ut si ducentla somnos Arenle faute trvsrrtm '.
11 fauldra doresnavant (car, Dieu mercy, jusques à ceste heure il n’en est pas advenu de faulte) qu’au lieu que les aultres cherchent temps et occasion de penser à cc qu'ils ont à dire, je fuye à me préparer, de peur de m’attacher à quelque obligation de laquelle j'aye à despendre. L’estre tenu et obligé me fourvoyé, et le despendre d’un si foible instrument qu’est ma mémoire. Je ne lis jamais ceste histoire que je ne m’en offense d’un ressentiment propre et naturel : Lyneestes5, accusé de conjuration contre Alexandre, le jour qu’il feut mené en la presence de l’armée, suy vant la eouslume, pour estre ouï en ses deffenses, avoit en sa teste une harangue estudiéc, de laquelle, tout hésitant et hegavant , il prononcea quelques paroles. Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu’il luicte avecques sa mémoire et qu’il la retaste, le voylà chargé et tué à coups de
(I) yutl regret.
(il) Connue si, brûlant de soif, feusse bu fi longs traits au fleuve assoupissant du Lélliê. Hou., Epod., XIV, 3.
(3) <Jlï3IUrCl RC£, VH, I. C.
«le
pique par les soldats qui Iuv estoient plus voysins, le tenants |>our convaincu : son estonnement et son silence leur servit de confession ; ayant eu en prison tant de loisir de se préparer, ce n’est plus, à leur advis, la mémoire qui luy manque, c’est la conscience qui luy bride la langue et luy oste la force. Vrayement c’est bien dict : le lieu eslonne, l’assistance, l’exspcctation, lors mesme qu’il n’y va que de l’ambition de bien dire; que peult on faire, quand c’est une harangue qui porte la vie en conséquence ?
Pour moy, cela mesme que je sois lié à ce que j’ay à dire sert à m’en desprendre. Quand je me suis commis et assigné entièrement à ma mémoire, je prends si fort sur elle que je l'accable; elle s’effraye de sa charge. Autant que je m’en rapporte à elle, je me mets hors de moy jusques à essayer ma contenance, et me suis veu quelque jour en peine de celer la servitude en laquelle j’estois entravé, là où mon desseing est de représenter en parlant une profonde nonchalance d’accent et de visage et des mouvements fortuites et impremedités, comme naissants des occasions présentes, aimant aussi cher ne rien dire qui vaille que de montrer estre venu préparé pour bien dire, chose messeante, sur tout à gents de ma profession, et chose de trop grande obligation à qui ne peult beaucoup tenir. L’apprcst donne plus à esperer qu’il ne porte : on se met souvent sottement en pourpoinct pour ne saulter pas mieulx qu’en saye* : Xihil rsl his, qui placere volunt, tnm advertarium quam exspeclatio *. Ils ont laissé par escript de l’orateur Curio:i que, quand il proposoit la distribution des pièces de son oraison en trois ou en quatre, ou le nombre de ses arguments ou raisons, il luy advenoit volontiers, ou d’en oublier quelqu'un, ou d’y en adjouster un ou deux de plus, .fay tousjours bien évité de tumber en ccst inconvénient, ayant haï ces promesses et prescriptions non seulement pour la desfiancc de ma mémoire, mais aussi pour ce que cestc forme relire trop à l’artiste : Simpliciora mililares dereul*. Basic, i
(I) sayum, espèce de casaque militaire, Ccst la W ouïe gauloise. J. V. U
li) Bien de plus contraire ,i ceux q„i veulent plaire que de faire beaucoup attendre deux. Cic., Acad., il, 4.
(.%) Cic., llrutus, c.GO.
(i) La Nui|»lleilc val*rnaux guerriers. Qnxr., Inst. Or al., XI, t.
que je me suis meshuy promis de ne prendre plus la charge de parler en lieu de respect ; car, quant à parler en lisant son escript, oultre ce qu’il est très inepte, il est de grand desadvantage à cculx qui, par nature, pouvoient quelque chose en l’action ; et de me jecter à la mcrcy de mon invention présente, encores moins : je l’ay lourde et trouble, qui ne sçauroil fournir aux soubdaines nécessités et importantes.
Laisse, lecteur, courir encore ce coup d’essay et ce troisiesme alongeail du reste des pièces de ma peinclure. J’adjouste, mais je ne corrige pas1 : premièrement, parce que celuy qui a hypothéqué au monde son ouvrage, je treuve apparence qu’il n’y aye plus de droicl ; qu’il die, s’il peult, mieulx ailleurs, et ne corrompe la bcsongne qu’il a vendue. De telles gents il ne fauldroit rien acheter qu’après leur mort. Qu’ils y pensent bien avant que de se produire ; qui les haste ? Mon livre est tousjours un, sauf qu’à mesure qu’on se met à le renouveler, à lin que l’acheteur ne s’en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d’y attacher, comme ce n’est qu’une marqueterie mal joincte, quelque embleme* supernumerairc ; ce ne sont que surpoids qui ne condamnent point la première forme, mais donnent quelque prix particulier à chascune des suivantes par une petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il adviendra facilement qu’il s'y mesle quelque transposition de chronologie, mes contes prenants place selon leur opportunité, non tousjours selon leur aage.
Secondement, à cause que, pour mon regard, je crainds de perdre au change; mon entendement ne va pas tousjours avant ; il va à
(IJ On croirait, k coleodrc ici Montaigne, qu’il do corrigeait jamais ses ouvrages, Quand les innombrable» variâmes des Essais ne prouveraient j«s le contraire, nous pourrions le réfulcr par son propre aveu : « En mes escript* inesines, dil-il (Hv. il, c. H), Je ne retrouve pas tousjours Falr de ma première imagination : je ne sçais ce que |*ay voulu dire ; et ru'csdiaulde souvent & corriger cl y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier qui valoil mieulx. » J. V. L.
(i) Quelque ornement surnuméraire, quelque pièce de ra;>pori; dans le sens grec et latin de ce root, qui se disait également et des figurine» adaptées à un vase précieux, seaphia cum emblanalis, etc., ht Verr., iv, 17, cl des pièces d'une mosaïque, entNema vermiculutmn, Lccil., ap. Cic. de Oral ., III, 43 ; Brut., c. 79. « Ernt'lewa, aul IfthoMrolum, » VanaoK, de lie nul.» Ul, S, 4. Le mot cml'lintc n a plus ce saison français. J. V. L.
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