LIVRE III
recalons aussi. Je ne me desfie gueres moins de mes fantasies pour estre secondes ou tierces que premières ou présentes ou passées. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent comme nous corrigeons les aullres. Je suis envieiliy de nombre d’ans depuis mes premières publi- j cations *, qui feurent l’an mil cinq cents quatre vingts ; mais je fois doubte que je sois assagi d’un poulce. Moy asture, et moy tantost, sommes bien deux ; quand meilleur, je n’en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil si nous ne marchions que vers l’amendement; c’est un mouvement d’yvrongne, titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l’air manie casuellement selon soy. Antiochus avoit vigoreusement escript en faveur de l’Academie; il print sur ses vieulx ans un aultrc parti. Lequel des deux je suyvisse, seroit ce pas tousjours suyvre Antiochus? Après avoir estably le doubte, vouloir establir la certitude des opinions bu- ! maines, estoit ce pas establir le doubte, non la certitude, et promettre, qui luy eust donné eneores un aage & durer, qu’il estoit tousjours en termes de nouvelle agitation, non tant meilleure qu’aultre?
La faveur pubiieque m’a donné un peu plus de hardiesse que je n’esperois ; mais ce que je crainds le plus, c’est de saouler. J’aimerois mieulx poindre que lasser, comme a faict un sçavant homme de mon temps. La louange est tousjours plaisante, de qui et pour quoy elle vienne. Si fault il, pour s’en agreer justement, estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen de se recommender; l’estimation vulgaire et commune se veoid peu heureuse en rencontre, et de mon temps je suis trompé si les pires escripts ne sont ceulx qui ont gaigné le dessus du vent populaire. Certes, je rends grâces à des honnestes hommes qui daignent prendre en bonne part mes foibles efforts ; il n’est lieu où les faultes de la façon paroissent tant qu’en une matière qui de soi n'a point de recommandation. Ne te prends point à moy, lecteur, de celles qui se coulent icy par la fantasie ou inadvcrtence d’aultruy ; chasque main, chasque ouvrier y apporte les siennes.
Je ne me mesie ny d'orthographe (et ordonne
(I) Edition de ISM, fol. 4i5 : « Je suU envieiliy de liuict ans depuis mes premières publications ; mai» je fois doubte que je sois amendé d'un pouke. »
CHàP. IX.
seulement qu’ils suyvent l’ancienne) ny de la punctuation; je suis peu expert en l’un et en l’aultre. Où ils rompent du tout le sens , je m’en donne peu de peine, car au moins ils me deschargent ; mais où ils en substituent un fauls, comme ils font si souvent, et me destournent à leur conception, ils me ruynent. Toutesfois, quand la sentence n’est forte à ma mesure, un honneste homme la doibt refuser pour mienne. Qui cognoistra combien je suis peu laborieux, combien je suis faict à ma mode, croira facilement que je redicterois plus volontiers encores autant d’Essais que de m’assujettir à resuyvre ceulx cy pour ceste puerile correction.
Je disois doneques tantost qu'estant planté en la plus profonde minière de ce nouveau métal, non seulement je suis privé de grande familiarité avccques genls d’aultres mœurs que les miennes et d'aultres opinions par lesquelles iis tiennent ensemble d’un nœud qui commande1 tout aultre nœud, mais encores je ne suis pas sans hazard parmy ceulx à qui tout est egualement loisible et desquels la pluspart ne peult meshuy empirer son marché vers nostre justice, d’où naist l’extrcme degré de licence. Comptant toutes les particulières circonstances qui me regardent, je ne treuve homme des nostres à qui la deffense des loix couste et en gaing cessant et en dommage émergeant, disent les clercs, plus qu’à moy ; et tels font bien les braves de leur chaleur et aspreté qui font beaucoup moins que moy en juste balance. Comme maison de tout temps libre, de grand abord et officieuse à chascun (car je ne me suis jamais laissé induire d’en faire un util de guerre, laquelle je vois chercher plus volontiers où elle est le plus esloingnée de mon voysinage), ma maison a mérité assez d'affection populaire, et seroit bien malaysé de me gourmander sur mon fumier; et j’estime à un merveilleux chef d’œuvre et exemplaire qu'elle soit encores vierge de sang et de sac, soubs un si long orage, tant de changements et agitations voysines ; car, à dire vray, il estoit possible, à un homme de ma complexion, d’eschapper à une forme constante et continue, quelle qu’elle feust; mais les invasions et incursions contraires, et alternations et vicissi-
(I) Edition de 1804, 1. IV, p. 9i:«qui fuyt A tout aultre nœud. »
oogle
tudes de ta fortune autour de niov , ont jusqu’à ceste heure plus exaspéré qu’amolly l’humeur du pays, et me rechargent de dangiers et difficultés invincibles.
J’eschappe, mais il me desplaist que ce soit plus par fortune, voire et par ma prudence, que par justice, et me desplaist d’estre hors la protection des lois et souhs aultre sauvegarde que la leur. Comme les choses sont, je vis plus qu’à demv de la faveur d'aultruy, qui est une rude obligation. Je ne vculx debvoir ma seureté, ny à la bonté et bénignité des grands, qui s’agréent de ma légalité et liberté, ny à la facilité des mœurs de mes prédécesseurs et miennes; car quoy si j’estois aultre? Si mes deportements et la franchise de ma conversation obligent mes voysins ou la parenté, c’est cruauté qu’ils s'en puissent acquitter en me laissant vivre et qu’ils puissent dire : h Nous luy condonnons la libre continuation du service divin en la chapelle de sa maison, toutes les églises d’autour estants par nous desertées, et luy condonnons l’usage de ses biens et sa vie, comme il conserve nos femmes et nos bœufe au besoing. » De longue main cher moy nous avons part à la louange de Lycurgus athénien1, qui esloit general depositaire et gardien des bourses de ses concitoyens. Or, je tiens qu’il fault vivre par droict et par auctorité, non par recompense ny par grâce. Combien de galants hommes ont mieulx aimé perdre la vie que la debvoir ! Je fuys à me soubmettre à toute sorte d'obligation, mais sur tout à celle qui m’attache par le debvoir d’honneur. Je ne treuvc rien de si cher que ce qui m’est donné, et ce pour quoy ma volonté demeure hypothéquée par tillre de gratitude, et receois plus volontiers les offices qui sont à vendre. Je crois bien : pour ceulx cy je ne donne que de l’argent, pour les aultres je me donne moy mesme.
Le nœud qui me tient par la loy d’honnesteté me semble bien plus pressant et plus poisant que n’est celuy de la contrainctc civile; on me garrote plus doulcement par un notaire que par moy. N'est ce pas raison que ma conscience soit beaucoup plus engagée à ce en quoy on s’est simplement fié d’elle? Ailleurs ma foy ne doibl rien, car on ne luy a rien près-
(l) Put.» Via da dix Orateurs, Lycurgue, c. I. C.
té ; qu’on s’ayde de la fiance et asseurance qu’on a prinse hors de moy. J'aimerois bien plus cher rompre la prison d’une muraille et des loix que de ma parole. Je suis délicat à l’observation de mes promesses jusques à la superstition, et les fois en touts subjects volontiers incertaines et conditionnelles. A celles qui sont de nul poids je donne poids de la jalousie de ma réglé; elle me gehenne et charge de son propre interest. Ouy, es entreprinses toutes miennes et libres, si j’en dict le poinct, il me semble que je me le prescris et que le donner à la science d’aultruy c’est le preordonner à soy ; il me semble que je le promets quand je le dis; ainsi j’esvente peu mes propositions. La condamnation que je fois de moy est plus vifve et plus roide que n’est celle des juges, qui ne me prennent que par le visage de l’obligation commune; l’estreincte de ma conscience* plus serrée et plus severe. Je suys laschement les debvoirs ausquels on m’entraisneroit si je n’y allois : Hoc ipsum ila justum cil, quoi recte fil, si est volunlarium*. Si l’action n’a quelque splendeur de liberté, elle n’a point de grâce ny d’honneur :
Quod me jus coglt, vix voluntate tmpetrem ° :
Où la nécessité me tire, j’aime à lascher la volonté : Quia quidquid itnperio rogitur, exigent i magis quant prtrslanti acccplum referlur *. J’en sçais qui suyvent cest air jusques à l’injustice, donnent pluslost qu’ils ne rendent, prestent plustost qu’ils ne payent, font plus escharsemént5 bien à celuy à qui ils en sont tenus. Je ne vois pas là , mais je touche contre.
J’aime tant à me descharger et desobliger, que j’ay par fois compté à proufit les ingrati-
(I) C'est-à-dire, C obligation que ma conscience m’impose. — Dans l' édition de 158*, ou le troisième livre des Essais parut pour la première fois, Montaigne avait nris IfltL 4*1), l’es t reine u- que. ma conscience me donne est plus serrée et plus severe. C.
(il l/aclion h plus juste uVsl juste qu’nutant qu’elle est volontaire. Ctc., de Uflic., 1, 9.
(5) Je ne fais guère volontairement les choses auxquelles m'oblige le devoir, lu., Adelph., act. lll.se. s, v. 44. — Il y a dans Térence, Quod vos jus cogil, vix voluntaie hnpeiret.
(4) Parce que, dans les choses qu'une autorité supérieure ordonne, on sait plus de gré à celui qui commande qu'à celui qui execute. Val. Maxime, 11, % 6.
(K) De scano, rare.