LIVRE III
tudes, offenses et indignités que j’avois receu de ceulx à qui, ou par nature, ou par accident, j'avois quelque debvoir d'amitié, prenant ceste occasion de leur faulte pour autant d'acquit et descharge de ma debte. Encores que je continue à leur payer les offices apparents de la raison pubiieque, je treuve grande espargne pourtant à faire par justice ce que je faisois par affection, et à me soulager un peu de l'attention et sollicitude de ma volonté au dedans* : Est prudent is sustinere, utcurrum, sic impetum benevolentia*, laquelle j'ay trop urgente et pressante où je m’addonne, au moins pour un homme qui ne veult estre aucunement en presse, et me sert ceste mesnagerie de quelque consolation aux imperfections de ceulx qui me touchent. Je suis bien desplaisant qu’ils en vaillent moins, mais tant y a que j'en espargne aussi quelque chose de mon application et engagement envers eux. J'approuve celuv qui aime moins son enfant, d’autant qu’il est on teigneux, ou bossu, et non seulement quand il est malicieux, mais aussi quand il est malheureux et mal nay (Dieu mesine en a rabhattu cela de son prix et estimation naturelle), pourveu qu’il se porte en ce refroidissement avecques modération et justice exacte. En moy la proximité n'allege pas les defaults ; elle les aggrave plustost.
Après tout, selon que je m’entends en la science du bienfaict et de recognoissance, qui est une subtile science et de grand usage, je ne veois personne plus libre et moins endebté que je ne suis jusques à ceste heure. Ce que je doibs simplement aux obligations communes et naturelles; il n’en est point qui soit plus nettement quite d'ailleurs1 * 3;
Sec sun t mihl nom poientum
Mimera *.
Les princes me donnent prou, s’ils ne m’ostent rien, et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal ; c’est tout ce que j’en demande. Oh! combien je suis tenu à Dieu de ce
(1) l/éditioii de 1588 ajoute, fol. 42ti, verso, « et de l’obligar tlon interne de mou affection. »
(8) Il est prudent de reteoir, comme uo char qui s’emporte, le premier essor de l’amitié. C*c., Ce A midi., c. 17.
(3l C’est-à-dire, comme il y a dans l’édition de 1588, fol. Un,
« d’obligations et bicnfaicts est rangers. »
(*) Les présents des grands roc sont inconnus. Vtac., En., XII, 519.
qu’il luy a pieu que j’ave reccu immédiatement de sa grâce tout ce que j’ay ! qu’il a retenu particulièrement à soy toute ma debte ! Combien je supplie instamment sa saincte miséricorde que jamais je ne doibve un essentiel grammercy à personne ! Bien heureuse franchise qui m’a conduict si loing ! Qu’eil’ achevé! J’essaye à n'avoir exprès besoing de nul* : /» me omni s spes est mihi * ; c’est chose que chascun peult en soy, mais plus facilement ceulx que Dieu amis à l’abry des nécessités naturelles et urgentes. 11 faict bien piteux et hasardeux despendre d'un aultre. Nous mesmes, qui est la plus juste addresse et la plus seure, ne nous sommes pas asseurés. Je n’ay rien mien que moy ; et si en est la possession en partie manque et empruntée. Je me cultive, et en courage, qui est le plus fort, et encores en fortune, pour y trouver de quoy me satisfaire, quand ailleurs tout m’abandonneroit Eleus Hippias* ne se fournit pas seulement de science, pour, au giron des muses, se pouvoir joyeusement escarter de toute aultre compaignie au besoing ; ny seulement de la cognoissance de la philosophie, pour apprendre à son ame de se contenter d’elle et se passer virilement des commodités qui luy viennent du dehors , quand le sort l’ordonne : il feut si curieux d’apprendre encores à faire sa cuisine et son poil, ses robbes, ses souliers, ses bragues, pour se fonder en soy autant qu’il pourroit et soubstraire au secours estrangicr. On jouît bien plus librement et plus gayement des biens empruntés, quand ce n’est pas une jouissance obligée et contraincte par le besoing ; et qu’on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moyens de s’en passer. Je me cognois bien , mais il m’est malaysé d’imaginer nulle si pure libéralité de personnel envers moy, nulle hospitalité si franche et gratuite, qui ne me semblast disgraciée, tyrannique et teincte de reproche, si la nécessité m’y avoit enchevestré. Comme le donner est qualité ambitieuseet prérogative; aussi est l’accepter qualité de soubmission , tesrnoing l’injurieux et querelleux refus que Bajazet
(I) Ou, ooiwne U y a dam l'édU. bi-4° de 1588 (fol. 487), J'essaye à u'ui üir nécessairement besoîtuj de personne. C.
(i) Toutes mes cspérauces aoot oo moi. Tébeuck, Adetph acL DI, «c. 5, v. 9. — Il y a dans le texte, /a te spes omnis , Begio, nobi% sila est.
(3) Ou plutôt, Hippiat C'F.lls, Voyez CiC, Ce Or a tore, IH, 3^
feit (les présents que Ternir 1 luy envoyoit ; et ceulx qu’on offrit, de 1a part de l’empereur Soliman , à l’empereur de Calicut, le meirent en si grand despit que non seulement il les refusa rudement, disant que ny luy ny scs prédécesseurs n’avoient accoustumé de prendre, et que c’estoit leur office de donner , mais, en oultre, feit mettre en un cul de fosse les ambassadeurs envoyés à cest effect. Quand Tlietis, dict Aristote1, Uatte Jupiter, quand les Lacédémoniens flattent les Athéniens, ils ne vont pas leur rcfresehissant la mémoire des biens qu’ils leur ont faicts, qui est tousjours odieuse, mais la mémoire des bienfaits qu’ils ont receus d’eulx. Ceulx que je vcois si familièrement employer tout chascun et s’y engager, ne le feroient pas s’ils savouroient comme moy la doulccur d’une pure liberté, et s’ils poisoient, autant que doibt poiser à un sage homme, l'cngageure d’une obligation ; elle se paye à l’adventure quelquesfois, mais ne se dissoult jamais. Cruel garrotage à qui aime affranchir les coudées de sa liberté en touts sens! Mes cognoissants, et au dessus et au dessoubs de moy, sçavent s’ils en ont jamais veu de moins sollicitant, requérant, suppliant, ny moins chargeant sur aultruy. Si je le suis au delà de tout exemple moderne, ce n’est pas grande merveille, tant de pièces de mes mœurs y contribuant; un peu de fierté naturelle, l’impatience du refus, contraction de mes désirs et desseings, inhabileté à toute sorte d’affaires, et, mes qualités plus favories, l’oysifvelé, la franchise : par tout cela, j’ay prins à haine mortelle d’estre tenu ny à aultre, ny par aultre, que moy. J’employe bien vifvement tout cc que je puis à m’en passer, avant que j’employe la beneficence d’un aultre, en quelque ou legiere ou poisante occasion ou bcsoing que cc soit. Mes amis m’importunent estrangement quand ils me requièrent de requérir un tiers ; et ne me semble gueres moins de coust desengager celuy qui me doibt, usant de luy, que m’engager envers celuy qui ne me
(I) Tirmtr ou Tamerlan. E. J.
(i) Ato xxi rnv 0itiv où rie lUîfytaist; t£» Ait,
cy£’ ci Axxcm; irpoç tcu; Àthr.vxicu;, iXÀ’ & iriirôfcaav ly. AmsT., Morale ti Hicomaque, IV, 3, p. 72 de rédit. de M. Coray, l&ü. Le discours de Thétls à Jupiter se trouve au premier cbaut de Y lUade, v. 503 , et il parait par le scholiasle de ia Morale qu’ Aristote faisait ensuite allusion au discours des Lacédémonien*, non dam Xénophon, mais dans les Helléniques de çallisVltéue. J. V. L.
doibt rien. Ceste condition ostée, et cest’ aultre, qu’ils ne veuillent de moy chose negocieuse et soulcieu.se ( car j’ay dénoncé à tout soing guerre capitale ), je suis commodément facile et presl au bcsoing de chascun*. Mais j’ay encorcs plus fuy à recevoir que je n ay cherché à donner ; aussi est il bien plus aysé, selon Aristote1. Ma fortune m’a peu permis de bien faire à aultruy ; et ce peu qu’elle m’en a permis, elle l’a assez maigrement logé. Si elle m’cusl faict naistre pour tenir quelque reng entre les hommes, j’eusse esté ambitieux de me faire aimer, non de me faire craindre ou admirer : l’exprimerai je plus insolemment? j’eusse autant regardé au plaire qu’au proufiter. 'Cyrus, très sagement, et par la bouche d'un très bon capitaine et meilleur philosophe encore» estime sa bonté et scs bienfaicts loing au delà de sa vaillance et belliqueuses conquesles ; et le premier Scipion, par tout où il se veuit faire valoir, poise sa débonnaireté et humaineté an dessus de sa hardiesse et de ses victoires, et a tousjours en la bouche cc glorieux mot : « Qu’il a laissé aux ennemis autant à l’aimer qu’aux amis. » Je veulx doneques dire que, s’il fault ainsi debvoir quelque chose, ce doibt estre à plus légitimé tiltre que celuy dequoy je parle, auquel la loy de ceste misérable guerre m’engage ; et non d’un si grand debtc comme celuy de ma totale conservation :il m'accable.
Je me suis couché mille fois chez moy, imaginant qu’on me trahiroit et assomineroit ceste nuict là ; composant avecques la fortune, que ce feust sans effroy et sans langueur, et me suis escrié, après mon patenostre ,
fmpius hœc lam cutta novaîia mitei habfbil
Quel rcmede? c’est le lieu de ma naissance et de la plus part de mes anceslres ; ils y ont mis leur affection et leur nom. Nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons ; et , à
(I) L'édition de 1588, fol 4SI, après avoir exprimé en quelques mots ce que Montaigne \lcnl de dévekï|>per, ajuulnil : « j'ay très volontiers cherché l'occasion tic bien faire, cl d'attacher les aulres ü moy ; cl me semble qu’il n'est point de plus doulx usage de nos moyens. Mais fay encore# plus fuy, elc. i» Cette phrase aurait dû rester. J. V. L.
(4) Ifortite ù Nicomaque, IX, 7, p. 178 de Tédlt. de M. Coray, 1822. J. V. L.
(3) Xénopii., Cyrop., VIII, 4, 4. C.
(4) Ce# terres, #1 bien cultivées, seront-elles doue la proie d'uu soldat barbare! Vutc., Eclog-, 1, 71.