‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 380 sur 449 · LIVRE III, CHAI». IX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAI». IX

one misérable condition comme est la nostre, c'a esté un très favorable présent de nature que Paccoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maulx. Les guerres civiles ont cela de pire que les aultres guerres, de nous mettre chascun en eschauguette* en sa propre maison :

Quant miserum, porta vi/am muroque tuerl ,

Vixque suœ ttitum t tribus eue domus* :

C’est grande extrémité d’estre pressé jusques dans son mesnage et repos domestique. Le lieu où je me tiens1 * * 4 5 est tousjours le premier et le dernier à la batterie de nos troubles, et où la paix n’a jamais son visage entier :

Tum quoque, quum pax est, trépidant formidine belli 4.

Quotie s pacem fortuna lacettil ,

Mac iter est bellis... Médius, fortuna , dédisses Orbe sub Eoo sedem, gelidaque sub Arcto,

Errantesque domos 6.

Je tire par fois le moyen de me fermir contre ces considérations de la nonchalance et lascheté ; elles nous mènent aussi aulcunement à la resolution. Ii m'advient souvent d'imaginer avecques quelque plaisir les dangiers mortels, et les attendre : je me plonge, la teste baissée, stupidement dans la mort®, sans la considérer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure qui m’engloutit d'un sault, et m’estouffc en un instant d’un puissant sommeil plein d’insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la conséquence que j’en preveois me donne plus de consolation

(1) En ventile.

(4) Qu'il est irisle d'avoir besoin d'une porte et d'une muraille pour protéger sa vie, et d'élre a peine en sûreté dans sa propre maison! ov., TWal.,IV, 1,69.

{8} Edition de usas, foi. en, rerto, « ce malheur me touche plus que nul aultrc, pour la condition du lieu où)e me tien» , qui est 1 OU. jour», etc. »

(4) Mime lorsque nous sommes en paix, nous ne cessons de redouteT La guerre. Ov., Tris!., III, 10, 67.

(5) Toutes les fols que la fortune a rompu la paix, c'est Id le chemin de b guerre... Pourquoi le sort ne nous a-t*il pas fait habiter des eabaues errantes, sous le char brûlant du soleil, ou sous les astres glacés de l’ourse? Lccscc, I, sss cl *36; *31.

(6) Les auteurs de la l.njigue de Port-ftovsl, part, m, c. *0, secl. 6, en citant retire phrase, ne pardonnent pas a Montaigne sa résignation au milieu des dangers mortels qui renvirooneut. coste leur reproche avec raison de ne point se mettre assez à la place du malheureux gentilhomme, menacé a tout moment d'étre égorgé, priait à toutes mains par les divers partis religieux qui déchiraient la France; aux uns guelfe, aux autres gtOettn. J . V, L.

Mortxici*.

que l’effect de t rouille. Ils disent, comme la vio n’est pas la meilleure pour estre longue, que la mort est la meilleure pour n’estre pas longue. Je ne m’estrange pas tant de l’estre mort comme j’entre en confidence avecques le mourir. Je m’enveloppe et me tapis en cest orage, qui me doibt aveugler et ravir de furie, d’une charge prompte et insensible. Encores s’il advenoit, comme disent aulcuns jardiniers, que les roses et violettes naissent plus odoriférantes près des aulx et des oignons, d’autant qu’ils succent et tirent à eulx ce qu’il y a de mauvaise odeur en la terre , aussi que ces dépravées natures humassent tout le venin de mon air et du climat, et m’en rendissent d’autant meilleur et plus pur, par leur voysinage, que je ne perdisse pas tout ! Cela n’est pas ; mais de cecy il en peult estre quelque chose, que la bonté est plus belle et plus attrayante quand elle est rare ; et que la contrariété et diversité roidit et resserre en soy le bienfaire, et l’enflamme par la jalousie de l’opposition et par la gloire. Les voleurs, de leur grâce, ne m’en veulent pas particulièrement-, ne fois je pas moy à eulx : il m’en fauldroit à trop de gents. Pareilles consciences logent soubs diverses sortes de robbes , pareille cruauté, desloyauté, volerie ; et d’autant pire qu’elle est plus lasche, plus seure et plus obscure soubs l’umbre des loix. Je liais moins l’injure professe que traistresse, guerricre que pacifique et juridique. Nostre ûebvreest survenue en un corps qu’elle n’a de gueres empiré : le feu y estoit, la flamme s’y est prinse : le bruit est plus grand ; le mal, de peu. Je responds ordinairement à ceulx qui me demandent raison de mes voyages : « Que je sais bien ce que je fuys, mais non pas ce que je cherche. » Si on me dict que parmy les estrangiers il y peult avoir aussi peu de santé, et que leurs mœurs ne valent pas mieuix que les nostres, je responds premièrement qu’il est malaysé ,

Tam multos scelerum fades 1

secondement, que c’est tousjours gaing, de changer un mauvais estât à un estât incertain ; et que les maulx d’aultruy ne nous doibvent pas poindre comme les nostres.

Je ne veulx pas oublier cecy, que je ne mo

(tt Tant te crime s'est multiplié parmi nous ! Vison.», Ceor;.,

mâtine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon œil: elle a mon cœur dès mon enfance ; et m’en est advenn comme des choses excellentes; plus j’ay veu, depuis, d'aultres villes belles, plus la beauté de ceste cy peult et gaigne sur mon affection : je l’aime par elle mes me, et plus en son-estre seul que rechargée de pompe estrnngiere ; je l’aime tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches: je ne suis François que par ceste grande cité, grande en peuples, grande en félicité de son assiette , mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions ! Entière et unie, je la treuve deffendue de toute aultre violence : je l’advise, que de touts les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde ; et ne crainds pour elle qu’elle mesme ; et crainds pour elle, autant certes que pour aultre piece de eest Estât . Tant qu’elle durera, je n’auray faulte de relraicte où rendre mes aliltois ; suffisante à me faire perdre le regret de tout’ aultre relraicte.

Non parce que Socrates l’a dict, mais parce qu'en vérité c'est mon humeur, et à l'advenlure non sans quelque excès, j'estime touts les hommes mes compatriotes; et embrasse un Polonois comme un François, posl posant ceste liaison nationale à l'universelle et commune. Je ne suis gueres féru de la doulceur d'un air naturel: les cognoissances toutes neufves et toutes miennes me semblent bien valoir ces aultres communes et fortuites cognoissances du voysinage; les amitiés pures de nostre acquest emportent ordinairement celles ausquclles la communication du climat, ou du sang, nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et desliés ; nous nous emprisonnons en certains destroicts, comme les roys de Perse, qui s’ohligeoient de ne boire jamais aultre eau que celle du fleuve de Clioaspez1, renonceoient, par sottise, à leur droict d’usage en toutes les aultres eaux, et asseiehoient, pour leur regard, tout le reste du monde. Ce que Socrates feit sur sa fin , d’estimer une sentence d’exil pire qu’une sentence de mort contre soy, je ne scray, à mon advis, jamais ny si cassé,

(I) Plct., de i'E-nl, r. s; Eues, nui. die., XII, «; pust, XXXI, J, etc. De ta, dans 1 UMXH, |ï, |, | «0 : team Ifmpha

Chvaspc*. J. V. L.

ny si estroictement habitué en mon pais que je le frisse : ces vies celestes ont assez d’images que j'embrasse par estimation plus que par affection; et en ont aussi de si eslevées et extraordinaires que, par estimation mesme, je ne les puis embrasser, d’autant que je ne les puis concevoir: eeste humeur feut bien tendre à un homme qui jugeoit le monde sa ville ; il est vrai qu’il desdaignoit les pérégrinations, et n’avoit gueres mis le pied hors le territoire d’Attique. Ouoy? qu’il plaignoil l’argent de ses amis à desengager sa vie; et qu’il refusa de sortir de prison par l'entremise d’aultruy, pour ne désobéir aux loix en un temps qu’elles estoient d’ailleurs si fort corrompues Ces exemples sont de la première espece pour moy ; de la seconde sont d’aultres que je pourrois trouver en ce mesme personnage: plusieurs de ces rares exemples surpassent la force de mon action, mais aulcuns surpassent encores la force de mon jugement.

Oultre ces raisons, le voyager me semble un exercice proufitable: l’ame y a une continuelle exereitation à remarquer des choses incogneues et nouvelles ; et je ne sçache point meilleure esehole, comme j’ay dict souvent, à façonner la vie, que de luv proposer incessamment la diversité de tant d’aultres vies, fantasieset usances, et luy faire gousier une si perpétuelle variété de formes de nostre nature. Le corps n’y est ny oisif, ny travaillé; et ceste modérée agitation le met en haleine. Je me tiens à cheval sans desmonter, tout choliqueux que je suis, et sans m’y ennuyer, huict et dix heures,

rira ultra aortemque seuectæ 1 r

nulle saison m’est ennemie, que le chauld aspre d’un soleil poignant ; car les ombrelles , dequoy, depuis les anciens Romains», l’Italie se sert, chargent plus les bras qu’ils ne deschargrnl la teste. Je vouldrois sçavoir qu’elle industrie c’estoit aux Perses, si anciennement, et en la naissance de la luxure, de se faire du vent Irez et des umbrages à leur poste , comme dict Xenophon. J’aime les pluyes et les crottes,

(1; Au-delà dus forces ei de la sauté d'uu vieillard. Yiac. ,

Mari., XIV, 2*, UmbcUa :

Accipe quœ nimws ti néant utnftracula soie*.

Si I (lcd et irnüu, le Lia vêla logent.

Jfvt> IX, SO : En cui lu viridan umbcllam, etc. J. V. L.

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