‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 381 sur 449 · LIVRE III, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. IX

comme les cannes. La mutation d’air et de climat ne me touche point ; tout ciel m’est un : je ne suis battu que des alterations internes qae je produis en moy ; et celles là m’arrivent moins en voyageant, de suis mal aysé à eshranler ; «nais estant avoyé , je vois tant qu’on veutt: j’estrive autant aux petites cnlreprin- Bes qu’aux grandes, et à m’equiper pour faire une journée et visiter un voysin, que pour un juste voyage. J’ay apprins à faire mes journées, à l'espaignole, d'une traie.te; grandes et raisonnables journées : et aux extremes chaleurs, les passe de nuict, du soleil couchant jusques au levant. L’aultrc façon , de repaislre en chemin, en tumulte et haste, pour la disnée, nomméement aux courts jours, est incommode. Mes chevaulx en valent miculx : jamais cheval ne m’a failly, qui a sceu faire avecques moy la première journée, .le les abhruve j >ar tout ; et regarde seulement qu'ils aient assez de chemin de reste pour battre leur eau. La paresse à me lever donne loisir à coulx qui me suyvent de disner à leur ayse, avant partir1: pour moy, je ne mange jamais trop tard; l'appelit me vient en mangeant, et point autrement ; je n'ay point de faim qu’à table.

Auleuns se plaigneut de quoy je me suis agréé à continuer cest exercice, marié et vieil. Ils ont tort: il est mieulx temps d’abandonner sa maison quand on l’a mise en train de continuer sans nous; quand on y a laissé de l’ordre qui ne desmente point sa forme passée : c’est bien plus d'imprudence des'esloingner, laissant en sa maison une garde moins lidele, et qui ayt moins de soing de pourveoir à vostre besoing.

La plus utile et honnorable science et occupation à une rnere de famille, c’est la science du mesnage. J’en veois quelqu’une avare; de mesnagieres, fort peu ; c’est sa maislresse qualité, et qu’on doiht chercher avant toute aultre, comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauver nos maisons. Qu’on ne m’en parle pas : selon que l’experiencc m’en a apprins, je requiers d’une femme mariée, au dessus de toute aultre vertu, la vertu (economique. Je l'en mets au propre , luy laissant par mon absence tout le gouvernement en main. Je veois avecques despit, en plusieurs mesnages, monsieur

(!) Geri prouve qu’on cünall de bien Immun* heure du temps de Montaigne : on diue encore à huit heure* du matin dans le* camiagDes. F.. J.

MT

revenir maussade et tout marmileux du tracas des affaires, environ niidy, que madame est encores après à se coeffer et attiffer en son cabinet : c’est à faire aux roynes, encores ne sçais je : il est ridicule et injuste que l’oisifveté de nos femmes soit entretenue de nostre sueur et travail. 11 n’adviendra, que je puisse, à personne d’avoir l'usage de ses biens plus liquide que moy, plus quiete et plus quite. Si le mary fournit de matière, nature mesme veult qu'elles fournissent de forme.

Quant aux debvoirs de l'amitié maritale qu’on pense estre intéressés par ccste absence, je ne le crois pas. Au rebours, c’est une intelligence qui se refroidit volontiers par une trop continuelle assistance, et que l’assiduité blece. Toute femme estrangierc nous semble honneste femme: et chaseun sent, par expérience, que la continuation de se veoir ne peult représenter le plaisir que l’on sent à se desprendre et reprendre à secousses. Ces interruptions me remplissent d’une amour recente envers les miens, et me redonnent l’usage de ma maison plus doulx : la vicissitude eschauffe mon appétit vers l’un et puis vers l’aullre partv. Je sçais que l'amitic a les bras assez longs pour se tenir et se joindre d'un coing de monde à l’aultre, et spécialement reste cy, où il y a une continuelle communication d’olliccs, qui en reveillent l’obligation et la souvenance. Les stoïciens disent bien qu’il y a si grande colligance et relation entre les sages, que celuv qui disne en France repaist son compaignon en /Egypte ; et qui estend seulement son doigt où que ce soit, touts les sages qui sont sur la terre habitable en sentent ayde*. La jouissance et la possession appartiennent principalement à l’imagination : elle embrasse plus chauldement et plus continuellement ce qu’elle va quérir que cp que nous touchons. Comptez vos amusements journaliers: vous trouverez que vous* estes lors plus absent de vostre anty, quand il vous est présent : son assistance relasclie vostre attention, et donne liberté à vostre pensée de s’absenter à toute héure, pour toute occasion. De Home en hors, je tiens et regente ma maison et les commodités que j’y ai laissé : je

(!) L’etemple du doigt f tendu *e trouve dan* Pmtàhqi f., des Communes conceptions contre tes stoïques, c. 18 de la version d'Amyot. Quant au ttiner , apparemment Montaigne l'a njould de fon lin*!. C.

veois croistré me* moraillcs, mes arbres et tues rentes, et descroisire, à deux doigts près comme quand j’y suis :

Ante oculot errai domus, errât forma locorum

Si nous ne jouissons que ce que nous touchons, adieu nos cscus, quand ils sont en nos coffres; et nos enfants s’ils sont à la chasse. Nous les voulons plus près. Au jardin, est ce loing? à tinedemy journée? quoy? à dis lieues, est ce loing ou près? Si c’est près, quoy onze, douze, treize? et ainsi pas à pas. Vrayement, celle qui scaura prescrire à son mary « Le quantiesme pas finit le près, et le quantiesme pas donne commencement au loing, » je suis d’advis qu’elle l’arreste entre deux :

Excludat jttrgla finit...

Ptor permitso ; caudirquc pilot ut equinœ Paulatim vello, et demo unum, demo etiam unum, Dum cadat elusus ratione ruentit acerii*;

et qu’elles appellent hardiement la philosophie à leur secours; à qui quelqu’un pourroit reprocher, puis qu’elle ne veoid ny l’un ny l’aultre bout de la joincture entre le trop et le peu, le long et le court, le legier et le poisant, le près et le loing ; puisqu’elle n’en recognoist le commencement ny la fin, qu’elle juge bien incertainement du milieu : Rcrum natura nullam nobis dédit cognitionem finiurn 3. Sont elles pas encores femmes et amies des très passés, qui ne sont pas au bout de cestuy cy, mais en l’aultre monde? Nous embrassons et ceulx qui ont esté et ceulx qui ne sont point encores, non que les absents. Nous n’avons pasfaict marché, en nous mariant, de nous tenir continuellement accoués* l’un à L’aultre, comme je ne scais quels petits

(I, J'ai sans cesse devant les yeux ma maison et tous les lieux que j'ai quittés. — C'est un vers d'Ovide ( Triti ., III, 4, 87) que Montaigne a changé pour l'adapter A sou idée. II y a , dans l'edi lion de Hoinsius :

Ante oculot urbisque domus, et forma locorum est. D’autres éditions portent :

Ante oculot errât domut, urbs, et forma locorum.

On voit que Montaigoc avait ici plus qu'ailieurs le droit de changer le texte, ou de choisir entre les leçons. J. V. L

(Si Convenons d'un terme pour nous accorder : san9 cela, je prends ce que vous me donnez ; et comme celui qui arrachcrait la queue d’un cheval crin à crin, J’ôte une Heoe, pub une autre, jusqu'il ce que le nombre marqué disparaisse, et qu'il ne vous reste plus rien, flou., Epiti., Il, 1, 38, et 48.

(8) La nature ne nous a point permis de connaître les bornes «les choses. Oc., Acad., Il, ».

(4} Attaches par ta queue.

animaulx que nous veoyons.ou commèles en* sorcelés de Karenty', d’une maniéré ehiennine: et ne doibt une femme avoir les yeulx si gourraandement fichés sur le devant de son mary qu’elle n’en puisse veoir le derrière, où besoing est. Mais ce mot de ce peintre si excellent de leurs humeurs serait ii point de mise en ce lieu, pour représenter la cause de leurs plaine tes?

Vj or, si cesses, aut te amare cogitât,

Aut iete aman, aut potare, aut anlmo obtequl :

Et Uùi bene esse soit, quum sibi sit male • ;

ou bien serait ce pas que, de soy, l’opposition et contradiction les entretient et nourrit ; et qu’elles s'accommodent assez, pourveu qu’elles vous incommodent?

En la vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon amy plus que je ne le tire à moy. Je n’aime pas seulement mieulx luy faire bien que s’il m’en faisoit, mais encores qu’il s’en fasse qu’à moy ; il m’en faict lors le plus, quand il s’en faict ; et si l’absence luy est ou plaisante ou utile, elle m’est bien plus doulce que sa presence ; et ce n’est pas proprement absence, quand il y a moyen de s’entr’adverlir. J’ay tiré aultrcfois usage de nostre esloingnement et commodité : nous remplissions mieulx et estendions la possession de la vie en nous séparant ; il vivoit®, il jouissoit, il veoyoit pour moy et moy pour luy, autant plainement que s’il y eust esté : l’une partie de nous demeurait oysifve quand nous estions ensemble; nous nous confondions: la séparation du lieu rendoit la conjonction de nos volontés plus riche.

(1) Ou Karwtia, ville de l*Ue de Kugcn, dans la mer Rnllique. c'eat saxon le grammairien (pii noua a conservé l’bisloirc de cea ensorcelés dans le livre XIV de son Bitloire de Danmark. Il raconte que les habitants de celle ville, après avoir renoncé au culte de leura Idoles, tes craignaient encore, se souvenant de la manière bizarre dont elles les araiem au- Ircleis punis de leurs adultères : Siquklcm mares in ta urtse cwa [munis in concuMtim adscills , rommi e-rempio, eoihrrere solcbant, nec a b i/isis morando dirrdi paieront. Inirrdinn uirl que, perltcH e dti trto appemi, Imullalo nejtt rhliadmi populo sperlaadum prætm ert. Si ce rail était véritable, on ne pourrail guère s'empêcher d'en conclure que le diable élait alor* beaucoup plus rigide ou plus maiiu qu'il ne Test aujourd’hui. C.

(g) Tarder- vous de revenir au logis, voire femme s'imagine que vous en aimez une nuire, que voua en èle» almè, que vous buvez, que vous vous donnez du bon temps ; enfin, que vous êtes seul i vous amuser, taudis qu elle ze donne tant de peine. Té*., SdrlpA., acte I, ac. 1. v. T.

{SJ La Boèife.

Digiti.

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