‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 382 sur 449 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Ceste faim insatiable de la presence corporelle accuse un peu la foiblesse en la jouissance des âmes.

Quant à la vieillesse qu’on m’allegue : au rebours, c’est à la jeunesse à s'asservir aux opinions communes et se contraindre pour aultruy; elle peult fournir à touts les deux, au peuple et à soy : nous n’avons que trop à faire à nous seuls. A mesure que les commodités naturelles nous faillent, soubstenons nous par les artificielles. C’est injustice d’excuser la jeunesse de suyvre ses plaisirs et deffendre à la vieillesse d’en chercher. Jeune, je couvrois mes passions enjouées de prudence; vieil, je dcsmeslc les tristes de desbauche. Si prohibent les loix platoniques 1 de peregriner avant quarante ans ou cinquante pour rendre la pérégrination plusutile et instructifve. Jeconsentirois plus volontiers à ccst aullre second article des mesmes loix, qui l’interdict après les soixante.

• Mais en tel aage vous ne reviendrez jamais d’un si long chemin.» Que m’en chault il? je ne l’entreprends ny pour en revenir ny pour le parfaire : j’entreprends seulement de me bransler, pendant que le bransle me plaist, et me promené pour me promener. Ceulx qui courent un bénéfice ou un lievre ne courent pas ; ceulx là courent, qui courent aux barres et pour exercer leur course. Mon desseing est divisible par tout ; il n’est pas fondé en grandes espérances ; chasque journée en faict le bout : et le voyage de ma vie se conduict de mesme. J’ay veu pourtant assez de lieux esloingnez, où j’eusse désiré qu’on m'eust arresté. Pourquoy non, si Clirysippus, Cleanthes, Diogcnes, Zenon, Antipatcr, tant d'hommes sages, de la secte plus renfrongnéc, abandonnèrent bien leur pais *, sans aulcuoe occasion de s’en plaindre et seulement pour la jouissance d’un auitre air? Certes le plus grand desplaisir de mes pérégrinations, c’est que je n’y puisse apporter ceste résolution d’estahlir ma demeure où je me plairais; et qu’il me faille tousjours proposer de revenir pour m’accommoder aux humeurs communes.

Si je craignois de mourir en auitre lieu que celuy de ma naissance; si je pensois mourir

(I) Put., Lois, St. XH, p, 930. C.

(i) Chrytippc était de Sok» ; Ck'anthe, d'Assos ; Diogà w, du - Babylooe ; ZSnon, de Citlium ; Anüpultr, de Tarse : tous philosophes stoïciens qui passèrent leur vie ù Athènes, comme a remarqué Plutarque dans son traité de l'Exil, c. li. C.

moins à mon ayse esloingné des miens'; à peine sortirais je hors de France ; je ne sortirais pas sans effroy hors de ma paroisse ; je sens la mort qui me pince continuellement la gorge ou les reins. Mais je suis aullremenl faict ; elle m’est une par tout. Si toutesfois j’avois à choisir, ce serait, ce crois je, piustost à cheval que dans un lict, hors de ma maison et loing des miens. 11 y a plus de crevecceur que de consolation à prendre congé de ses amis : j'oublie volontiers ce debvoir de nostre entregent ; car des offices de l’amitié, celuy là est le seul desplaisant ; et oublierais ainsi volontiers à dire ce grand et éternel adieu. S’il se tire quelque commodité de ceste assistance, il s'en tire cent incommodités. J’ay veu plusieurs, mourants bien piteusement, assiegésde tout ce train; ceste presse les estouffe. C’est contre le debvoir, et est tesmoignage de peu d’affection et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos ; l’un tormente vos yeulx, l’aultre vos aureilles, l’aultrc la bouche; il n’y a sens ny membre qu’on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d’oulr les plainctes des amis; et de despit, à l’advenlurc, d’ouïr d’aultres plainctes feinctes et masquées. Qui a tousjours eu le goust tendre, affoibly , il l'a encores plus ; il luy fault, en une si grande nécessité, une main doulce et accommodée à son sentiment pour le grater justement où il luy cuit, ou qu’on ne le grate point du tout. Si nous avons hesoing de sage femme à nous mettre au monde, nous avons bien besoing d’un homme encores plus sage à nous en sortir. Tel, et amy, le fauldroit il acheter bien chèrement pour le service d’une telle occasion. Je ne suis point arrivé à ceste vigueur desdaigneuse qui se fortifie en soy mesme, que rien n’aydc ny ne trouble : je suis d’unpoinct plus bas; je cherche à conniller'et à me desrobber de ce passage, non par crainte, mais par art. Ce n'est pas mon advis de faire en ceste action preuve ou montre de ma constance. Pour qui? lors cessera tout le droict et l’intcrest que j'ay à la réputation. Je me contente d’une mort recueillie en soy, quiete et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée; au rebours de la superstition romaine, où l’on estimoit malheureux celuy qui mourait sans parler et qui n’avoit ses plus proches à luy clorre les yeulx. J’ay assez affaire à

(I) Fuir comme un lapin ou connu.

me consoler sans avoir à consoler aultruv ; assez de pensées en la teste sans que les circonstances m’en apportent de nouvelles, et assez de matière à m'entretenir sans remprunter. Cestc partie n’est pas du roolle de la société; c’est Pacte à un seul personnage. Vivons et rions entre les nostres; allons mourir et rechigner entre les iucogneus ; on trouve, en payant, qui vous tourne la teste et qui vous frotte les pieds; qui ne vous presse qu’autant que vous voulez, vous présentant un visage indiffèrent ; vous laissant vous gouverner et plaindre à vostre mode.

Je me desfais touts les jours, par discours, de ceste humeur puérile et inhumaine qui faict que nous desirons d’esmouvoir, par nos maulx, la compassion et le dueil en nos amis : nous faisons valoir nos inconvénients oultrc leur mesure pour attirer leurs larmes, et la fermeté que nous louons en chascun à soubslenir sa mauvaise fortune, nous l’accusons et reprochons à nos proches, quand c’est en la nostre : nous ne nous contentons pas qu’ils se ressentent de nos maulx, si encores ils ne s’en affligent. Il fouit estendre lajoye, mais relrencher autant qu'on peult la tristesse. Qui se faict plaindre sans raison est homme pour n’estre pas plainct quand la raison y sera : c’est pour n’estre jamais plainct que se plaindre tousjours, faisant si souvent le pileux qu’on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort, vivant, est subject d’estre tenu pour vif, mourant. J’en ay veu prendre la cbevre de ce qu’on leur trouvoit le visage frez et le pouls posé; contraindre leur ris, parce qu’il trahissoil leur guarison, et haïr la santé de ce qu’elle n’estoit pas regrettable ; qui bien plus est, ce n’csloient pas femmes. Je représenté mes maladies, pour le plus, telles qu’elles sont, et évité les paioles de mauvais prognostique et les exclamations composées. Sinon l’alaigresse, au moins la contenance rassise des assistants est propre près d’un sage malade ; pour se vcoir en un estai contraire, il n’entre point en querelle aveeques la santé; il luv plaist de la contempler en aultruy, forte et entière, et en jouir au moins par compaignie : pour se sentir fondre contrebas, il ne rejecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fu\ t les entretiens communs. Je veulx estudier la maladie, quand je suis sain: quand elle y est, elle faict son impression assez roolle sans qne mon

imagination l’ay de. Nous nous préparons, avant la main, aux voyages que nous entreprenons et y sommes résolus; l’heure qu’il nous fault monter à cheval, nous la donnons à l’assistance et en sa faveur l’estendons.

Je sens ce proufit inespéré de la publication de mes mœurs, qu'elle me sert aulcunement de réglé; il me vient par fois quelque considération de ne trahir l’histoire de ma vie; ceste publicque déclaration m’oblige de me tenir en ma route, et à ne desmentir l'image de mes conditions, communément moins desfigurées et contredictes que ne porte la malignité cl maladie des jugements d’aujourd’huy. L’uniformité et simplesse de mes mœurs produict bien un visage d’aysée interprétation ; mais, parce que la façon en est un peu nouvelle et hors d’usage, elle donne trop beau jeu à la mesdisance. Si est il vray qu’à qui me veult loyalement injurier, il me semble fournir bien suffisamment où mordre en mes imperfections advouéeset cogneues, et de quoy s’y saouler sans s’escarmoucher au vent. Si, pour en préoccuper moy mesme l’accusation et la descouverte, il luv semble que je luy esdente sa morsure, c’est raison qu’il prenne son droict vers l’amplification et extension : l’offense a ses droicts oullre Injustice; et que les vices dequoy je luy montre des racines chez moy, il les grossisse en arbres ; qu’il y employé non seulement cculx qui me possèdent, mais ceulx aussi qui ne font que me menacer, injurieux vices et en qualité et en nombre; qu’il me batte par là. J’emhrasserois volontiers l’exemple du philosophe Bion : Antigonus le vouloit picquer sur le subject de son origine : Il luy coupa broche : » Je suis, dict II, fils d’un « serf, bouclier, stigmatisé, et d’une putain que « mon pere espousa par la bassesse de sa for- «tune : touts deux furent punis pour quelque « mesfaict. Un orateur m’acheta enfant , me -trouvant beau et ad venant, et m'a laissé, «mourant, touts ses biens: lesquels ayant « transporté en ceste ville d’ Athènes, je me suis “ addonné à la philosophie. Que les historiens « ne s’empeschent à chercher nouvelles de moy; «je leur en diray ce qui en est*. * La confession genereuse et libre enerve le reproche et desarme l'injure. Tant y a que, tout compté, il me semble qu’aussi souvent on me loue qu’on

Die

ftj nuit. LitncE, tv, w.c.

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