LIVRE III, CH AP. IX
me desprise oultre la raison , comme il me semble aussi que, dès mon enfonce, en reng et degré d’honneur, on m’a donné lieu plustost au dessus qu’au dessoubs de ce qui m’appartient. Je me trouverais mieulx en pais auquel ces ordres feussent ou réglés ou mesprisés. Entre les masles, depuis que l'altercation de la prérogative au marcher ou à se seoir passe trois répliqués, elle est incivile. Je ne crainds point de ceder ou précéder uniquement pour fuyr à une si importune contestation, et jamais homme n’a eu envie de presseance, à qui je ne Paye quitée.
Oultre ce proufit que je tire d’escrire de moy, j’en ay esperé cest autre que, s’il advenoit que mes humeurs plussent et accordassent à quelque honneste homme avant mon trépas, il rechercherait de nous joindre. Je luy ay donné beaucoup de pats gaigné; car tout ce qu’une longue cognoissance et familiarité luy pourroit avoir acquis en plusieurs années, il l’a veu en trois jours en ce registre, et plus seurement et exactement. Plaisante fantasie! plusieurs choses que je ne vouldrois dire au particulier, je les dis au public, et, sur mes plus secreltes sciences ou pensées, renvoyé à une boutique de libraire mes amis plus féaux ;
Excu tinula damus jrrrerordia *.
Si, à si bonnes enseignes, je sçavois quelqu’un qui me feust propre, certes je l’irais trouver bien loing; car la douleeur d’une sorlable et agréable compaignie ne se peult assez acheter à mon gré. Oh! un amy’! Combien est vraye ceste ancienne sentence « que l’usage en est plus necessaire et plus doulx que des éléments de l’eau et du feu3!»
(i) Nous leur donnons à sonder tous les replis de notre âme. Pf.use, V, 4*.
f*} C'est ki leçon «tes éditions de et de 1*09. VoM relie de l'txliliou de IMK> : « Si, à 4 lionne» enseignes, J'eusse accu quelqu'un qui m’eust esté propre, certes je l'eusse esté trouver bien loing ; car la douleeur d’une sorlable et agréable compagnie ne se peult assez acheter à mon gré.Khî qu’eslee qu'un ami ! » Celle roirertlon, qui n’a pu venir qne de l'auteur, n’est pas heureuse ; et Montaigne sentait lui-même qu'il gâtait quelquefois son livre eu le corrigeant : « Je m’eschaulde souvent, dit-il jliv. II, c. li), à y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier qui valoil mieulx. » Le texte de 1804, formé de celui de 1088 et des parties manuscrites de l'exemplaire de Bordeaux, est bien loin d’avoir toujours cet avantage. J. V. L.
(3) CK., de Amicit., ç. 0. J. V. L.
Pour revenir à mon conte, il n’y a doneques pas beaucoup de mal de mourir loing et à part ; si estimons nous à debvoir de nous retirer pour des actions naturelles moins disgraciées que ceste cy et moins hideuses. Mais encores ceulx qui en viennent là de traisner languissants un long espace de vie ne debvroient à l’advenlure souhaiter d cinpescher de leur misère une grande Camille. Pourtant les Induis, en certaine province, estimoient juste de tuer celuy qui serait tombé en telle nécessité; en une aullrc de leurs provinces ils l’abandonnoienl seul à se sauver comme il pourroit. A qui ne se rendent ils enfin ennuyeux et insupport aides? Les offices communs n’en vont point jusques là. Vous apprenez la cruauté par force à vos meilleurs amis, durcissant et femme et enfants, par long usage, à ne sentir et plaindre plus vos maulx. Les souspirs de ma cholique n’apportent plus d’esmoy à personne. El quand nous tirerions quelque plaisir de leur conversation, ce qui n’advient pas tousjours, pour la disparité des conditions qui produicl ayséement ntespris ou envie envers qui que ce soit, n’est ce pas trop d’en abuser tout un nage? Plus je les verrais se contraindre de bon cœur pour moy, plus je plaindrais leur peine. Nous avons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur aullruy et nous estayer en leur ruyne, comme celuy qui faisoit csgorgcr des petits enfants pour se servir de leur sang à guarir une sienne maladie, ou cest aultre à qui on fournissoit des jeunes tendrons à couver la nuict ses vieux membres et niesler la douleeur de leur haleine à la sienne aigre et poisanle1 *. La decrepitude est qualité solitaire. Je suis sociable jusques à l’excès ; si me semble il raisonnable que meshuy je soubstraye de la veue du monde mon importunité et la couve moy seul ; que je m’appile et me recueille en ma coque comme les tortues; que j'apprenne à veoir les hommes sans m’y tenir. Je leur ferais oultrage en un pas si pendant ; il est temps de tourner le dos à la compaignie.
• Mais en un si longvoyagc vous serez arresté
(I) L’édition dp 1588, foi. 453, ajoute id : « Je conseille mis volontiers Venise pour la rclraicle d'une telle coodil ion et (ol blesse de vie. a Montaigne a supprimé celte phrase qui rompait le 01 de ses idées. Naigcon, pour les renouer un peu,
avait imaginé de lire: «Je me eonseiJIcrots.» J. V. L.
misérablement en un caignard où tout vous manquera. » La plus part des choses necessaires , je les porte quand et moy ; et puis nous ne sçaurions éviter la fortune si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me fault rien d'extraordinaire quand je suis malade ; ce que nature ne peult en moy je ne veulx pas qu’un bolus le face. Tout au commencement de mes fiebvres et des maladies qui m’atterrent, entier encores et voysin de la santé, je me reconcilie à Dieu par les derniers offices ehrestiens, et m’en treuve plus libre et deschargé, me semblant en avoir d’autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de conseil il m’en fault moins que de médecins. Ce que je n’auray estably de mes affaires tout sain, qu’on ne s’attende point que je le face malade. Ce que je veulx faire pour le service de la mort est tousjours faict ; je n’oserois le délayer d’un seul jour’, et, s’il n’y a rien de faict, c’est à dire ou que le double m’en aura retardé le chois (car par fois c’est bien choisir de ne choisir pas), ou que tout à faict je n’auray rien voulu faire.
J’escris mon livre à peu d’hommes et à peu d’années. Si c’eust esté une matière de durée, il l’eust fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation continuelle qui a suivy le nostre jusques à ceste heure, qui peult espérer que su forme présente soit en usage d’icy à cinquante ans ? Il escoule touts les jours de nos mains, et, depuis que je vis, s’est altéré de moitié. Nous disons qu’il est asturc parfaict ; autant en dict du sien chasque siècle. Je n’ay garde de l’en tenir là tant qu’il fuyra et s’ira difformant comme il faict. C’est aux bons et utiles escripts de le clouer à eulx, et ira son crédit selon la fortune de nostre estât. Pourtant ne crains je point d’y insérer plusieurs articles privés qui consument leur usage entre
'(1) Ce que Montaigne dit ici qu’il n’oserait dirfcrcr d’un seul jour ce qu’il veut taire pour le service de la mort, U le pensait très sincèrement, comme il parait par ce qu'U lit un peu avant que de mourir, et dont voici le conte tiré mol pour mol d’un Commentaire sur la Coutume de Bordeaux, par Bernard Antlitiiie, dans l'article des testaments : « Feu Montaigne, auteur des Essais, dil-U, sentant approcher la liu de se# jours, se leva du lit en chemise, prenant sa robe do chambre, ouvrit son cabinet, fll appeler tous ses valets et autres légataire*, et leur paya les légats (lejs) qu'il leur avait laissés dans son testament. prévoyant la difficulté que feraient ses heritiers a |tayer acs légats. » C. j
les hommes qui vivent aujourd’huy et qui touchent la particulière science d’aulcuns, qui y verront plus avant que de la commune intelligence. Je ne veulx pas, après tout, comme je veois souvent agiter la mémoire des trépassés, qu’on aille débattant : « Il jugeoit, il vivoit ainsin; il vouloit cecy. S’il eust parlé sur sa fin, il eust dict, il eust donné. Je le cognoissois mienlx que tout auitre. » Or, autant que la bienséance me le permet, je fois icy sentir mes inclinations et affections ; mais plus librement et plus volontiers le fois je de bouche à quiconque désire en estre informé. Tant y a qu’en ces mémoires, si on y regarde, on trouvera que j’ay tout dict ou tout désigné. Ce que je ne puis exprimer, je le montre au doigt;
Yertan anhno salis hœc vestigia parva sagaci
.Sim/, per quœ possis coçnoscere cetera tute*.
Je ne laisse rien à désirer et deviner de moy. Si on doibt s’en entretenir, je veulx que ce soit véritablement et justement. Je reviendrais volontiers de l’aultre monde [tour desmenlir celuy qui me formerait auitre que je n’estois, feust ce pour m’honorer. Des vivants mesme je sens qu’on parle tousjours aultrement qu’ils ne sont ; et, si à toute force je n’eusse maintenu un atny que j’ay perdu3, on me l’eust deschiré en mille contraires visages.
Pour achever de dire mes foibles humeurs, j’advoue qu’en voyageant je n’arrive gueres en logis où il ne me passe par la fanlasie si j’y pourray estre et malade et mourant à mon avse. Je veulx estre logé en lieu qui me soit bien particulier, non bruit, sans maussade, ou fumeux, ou estouffé. Je cherche à flatter la mort par ces frivoles circonstances, ou, pour mieulx dire, à me descharger de tout auitre empeschement, à fin que je n’aye qu’à m’attendre3 à elle, qui me poiscra volontiers assez sans auitre recharge. Je veulx qu’elle ayt sa part à l’aysance et commodité de ma vie ; c’en est un grand lopin et d’importance, et espere meshuy qu’il ne desmentira pas le passé. La mort a des formes plus aysées les unes que les
(I) Mal» ce» irait» si léser» stiftlroat S an raprtl pénétrant pour deviner le reste. Ixcn., l, *OV.
(J| Etienne de ta Boche. Voyez te chapitre de ['Amttie, chI Cisu», 1. 1, c. st. a.
(3) latiubinc, altendtre.
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li;vre III,
auHfW et prend diverses qualités selon la fantasie de chascun. Entre les naturelles, celle qui vient d'affoiblissement et appesantissement me semble molle et doulce ; entre les violentes, j’imagine plus malayséement un précipice qu’une ruyne qui m’accable, et un coup trenchant d’une espée qu’une harquebusade, et eusse plustost beu le bruvage de Socrates que de me frapper comme Caton ; et, quoy que ce soit un*, si sent mon imagination différence, comme de la mort à la vie, à me jeeter dans une fournaise ardente ou dans le canal d’une plattc rivière. Tant sottement nostre crainte regarde plus au moyen qu’à l'effect! Ce n’est qu’un instant, mais il est de tel poids que je donnerois volontiers plusieurs jours de ma vie pour le passer à ma mode. Puisqucla fantasie d'un chascun treuve du plus et du moins en son aigreur, puisque chascun a quelque chois entre les formes de mourir, essayons un peu plus avant d’en trouver quelqu’une deschargée de tout desplaisir. Pourroit on pas la rendre encores voluptueuse comme les Commou^ants, d’Antonius et de Cleopatra? Je laisse à part les efforts que la philosophie et la religion produisent aspreset exemplaires; mais entre les hommes de peu il s’en est trouvé, comme un Petronius et un Tigellinus à Rome3, engagés à se donner la mort, qui l’ont comme endormie par la mollesse de leurs apprests ; ils l’ont faicte couler et glisser parmi la lascheté de leurs passetemps accoustumés, entre des garses et bons compaignons; nul propos de consolation, nulle mention de testament, nulle affectation ambitieuse de constance, nul discours de leur condition future; parmy les jeux, les festins, facetics, entretiens communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux. Ne seaurions nous imiter ceste resolution en plus honnestc contenance? Puisqu’il y a des morts bonnes
(I) Edit, do 1388, fol. 434, « quoy que l’cflcct soit un. »
(ij Conmiorienles ; c'était te titre d'uue comédie que Plaute avait imite des XwKirtânSMev?K de Dipliite ( Ter., Adelph. prol., v. 7). Ici, Montaigne fait allusion à la confrérie dos SyvapotannumSttc*, ou bande de ceux qui veulent mourir ensem-
ble, formée par Antoine et Cléopâtre après la bataille d’Ac- Üum : s’y enrôler, c'élail s'engager & mourir avec eux.
« Leurs amis se fa isolent enrooter en ccsle bande des Cornmourants, cl par ainsi ils estaient toujours à faire grande cliere, pource que chascun & sou tour fesloyoit la compagnie. »
PUT., Fie d" Antoine, c. 13. 1. V. L,
(3} Tacite, Ann., XVI, 19; Uisl., I, 74. C.
Moktaioki,
CH AP. IX. :Sô3
aux fols, bonnes aux sages, trouvons en qui soient bonnes à ceulx d’entre deux. Mon imagination m’en présenté quelque visage facile, et, puisqu’il fault mourir, désirable. Les tyrans romains pensoient donner la vie au criminel à qui ils donnoient le chois de sa mort. Mais Théophraste, philosophe si délicat, si modeste, si sage, a il pas esté forcé par la raison d’oser dire ce vers latinisé par Cicéron :
VUam régit forluna, non sapientia 1 * 1
La fortune ayde à la facilité du marché de ma vie, me l’ayant logée en tel poinct qu’elle ne faict meshuy ny bcsoing aux miens ny empescliement. C’est une condition que j’eusse acceptée en toutes les saisons de mon aage; mais en ceste occasion de trousser mes bribes et de plier bagage, je prends plus particulièrement plaisir à ne leur apporter ny plaisir ny desplaisir en mourant. Elle a, d’un’ artiste compensation, faict que ceulx qui peuvent prétendre quelque materiel fruict de ma mort en roceoivcnt d’ailleurs conjoinctement une materielle perte. La mort s'appesantit souvent en nous de ce quelle poise aux aultres, et nous interesse de leur inlcrest quasi autant que du nostre et plus et tout4 * * par fois.
En ceste commodité de logis que je cherche je n’y mesle pas la pompe et l’amplitude, je la hais plustost, mais certaine propreté simple qui se rencontre plus souvent aux lieux où il y a moins d’art et que nature honore de quelque grâce toute sienne. Non ampliler, sed mundiler conviviutn. Plut salit quant sumptus7\ Et puis c’est à faire à ceulx que les affaires entraisnent en plein hy ver par les Grisons d’estre surprins en chemin en ceste extrémité. Moy, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S'il faict laid à droicte, je prends à gauche; si je me treuve
(1) Le sort reste nos jours, plutôt que la sagesse.
etc., Tusc. qiurnt., V, 9.
(4) El plus aussi quelquefois. — Et tout, signifie en cet endroit aussi. Les paysan# d'autour de Taris disent Hou, qu’on emploie encore dans le burlesque pour imiter leur Langage, c
(3) Un repas oit règne la propreté plutôt que l’aboïKlanra Plus d’agrément que de frais. — Ces dernières paroles, Plus salis, quant tutu puis, sont de Cornélius Nepos, dans la Vie tl' Alliais, c. 13. Pour les .autres, .Von ampliler, sed munaiter ron eUrhun, Montaigne les a Urées d’un ancien poète cité par Xonius, XI, 19, et les a adaptées à son sujet dans un sens tout contraire à celui qu’elles ont dans l'original, C.
mal propre à monter a cheval, je m’arreste, et taisant ainsi je ne veois à la vérité rien qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison. Il est vrai que je treuve la superfluité tousjours superflue et remarque de rcmpeschemcnt en la délicatesse mesrnc et en l’abondance. Ay je laissé quelque chose à veoir derrière moy, j’y retourne ; c'est tousjours mon chemin ; je ne trace aulcune ligne certaine, ny droicte nv courbe*. Ne treuve je point où je vois ce qu’on m’a voit dict (comme il advient souvent que les jugemonts d’aultruy ne s’accordent pas aux miens, et lesay trouvés le plus souvent fauls), je ne plainds pas ma peine, j'ay apprins que ee qu’on disoit n’y est point.
J’ay la complexion du corps libre, et le goust commun autant qu’homme du monde : la diversité des façons d’une nation à aultre ne me touche que par le plaisir de la variété : chasque usage a sa raison*. Sovent desassiettesd’eslain, de bois, de terre, bouilly ou rosty, beurre, ou huyle de noix ou d'olive, chaud ou froid, tout m’est un; et si un que, vieillissant, j’accuse cesle genereuse faculté, et aurois besoing que la délicatesse et le choix arrestast l’indiscrétion de mon appétit, et par fois soulageas! mon estomach. Quand j’ay esté ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulois estre scrvy à la francoise, je m’en suis mocqué et me suis tousjours jeclé aux tables les plus espesses d’estrangiers. J’ay honte de veoir nos hommes enivrés de ceste sotte humeur, de s’effaroucher des formes contraires aux leurs; il leur semble estre hors de leur element quand ils sont bors de leur village ; où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les cstrangieres. Retrouvent iis un compatriote en Hongrie, ils fes-
(1) «nous ne voyageons point ti-blemenl asséei comme eraprtsonués d u» une petite cage bien fermée... on observe le pays; on se détourne à droite, à gauche; on examine tout ce «H' flatte; on s'arrête h tous le* point* de vue. Aperçois-je une rivière ? je la côtoie ; un bois touffu ? Je vais sous son ombre... Je n’ai pas besoin de choisir les chemins tout faits, les routes commodes ; je passe partout où un homme peut passer... - RocsseAf. Bmite, Bv. V. — n est inutile de prolonger ce paraliète; nous le recommandons aux gens de goût J. V. L.
ft) Montaigne dit lui-même, dans le journal de son voyage en Allemagne et en Italie (L I, p. !©), qu'U sr conforme et renge, en tant qu'en hry ext, mtr mode t du lieu oû il se treuve, et qn’d portait û Auguste (Augsbourg) un bonnet fourré par ùt VUIr. J. V. L.
toyent ceste adventurc; les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu’ils veoyent ; pourquoy non barbares, puis qu’elles nesontfrançoiscs? Encores sont ce les plus habiles qui les ont recogneues pour en mesdire. J .a piuspart ne prennent l’aller que pour le venir; ils voyagent couverts et resserrés, d’une prudence taciturne et incommuniquabie, se deflèndants de la contagion d’un air incogneu. Ce que jedis deceulx là me ramentoit, en chose semblable, ce que j’ay par fois apperceu en aulcuns de nos jeunes courtisans ; ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte; nous regardent comme gents de l’aultre monde, avecques desdaing ou pitié. Osiez leur les entretiens des mystères de la court, ils sont hors de leur gibbier ; aussi neufs pour nous et mal habiles comme nous sommes à eulx. On diet bien vray, qu’un honneste homme c’est un homme meslé. Au rebours, je peregrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile, j’en ay assez laissé au logis1; je cherche des Grecs plustost.et des Persans; j’aceointe ceulx là, je les considère ; c’est là où je me preste et où je m’employe; et qui plus est, il me semble que je n’ay rencontré gueres de maniérés qui ne vaillent les nostres : je couche de peu ; car à peine ay je perdu mes giroueltcs de vue.
Au demourant, la piuspart des compaignies fortuites que vous rencontrez en chemin ont plus d’incommodité que de plaisir; je ne m’y attache point, mais asteureque la vieillesse me particularise et séquestré aucunement des formes communes. Vous souffrez pour aultruy, ou aultruy pour vous ; l’un et l’aultre inconvénient est poisant , mais le dernier me semble encores plus rude. C’est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d’avoir un honneste homme, d’entendement ferme et de mœurs conformes aux vostres, qui aime à vous suyvre; j’en ay eu faulie extreme en touts mes voyages; mais une telle compaignie, il la fault avoir choisie et acquise dès le logis. Nul plaisir n’a saveur pour moy sans communication ; il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l’ame qu’il ne me fasche de l’avoir pro-
(1) Aux«i Monta igne se fuschait, comme dit lé Journal de son voyage ( b 1, p. 37C, de rencontrer à Rome si grand nombre de François qu'il ne trouvait en la rue quasi personne qui nq te saluait en sa langue. J. V.