‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 384 sur 449 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

daicte seul, et n’ayant à qui l’offrir : Si cum hac exception e detur sapienlia, ut iUam inrlvsam teneam, nec rnuntiem, rejiciam 1 . L’aulire l’avoit monté d’un ton au dessus : Si eontigeril ea vita sapienti, ut in omnium rerum affluentibu» copiis, quanti té omnia, qua cognilione digna sunt, ntmmo otio secum ipse considéré t et rontemjAelur ; lamen, tisoliludo tanta sit ut hominem videre non posait, excédât e vita*. L’opinion d’Arcliytas m'agrée, • qu’il feroit desplaisant au ciel mesrne et à se promener dans ces grands et divins corps célestes, sans l’assistance d'un compagnon 3. • Mais il vault mieulx encore» estre seul qu’en compagnie ennuyeuse et inepte. Arislippus s’aimoilà vivre estrangier par tout :

Ne si fata mtis patereniur ducere viiam Ausptcüs u,

je choisirois à la passer le cul sur la selle ,

Visera ges tiens,

Qua parte debaochentur ignés ,

(Jua ttebuUe , pluviique rores B.

• Avez vous pas des passe temps plus aysés? De quoy avez vous faulte? Vostre maison est elle pas en bel air cl sain, suffisamment fournie et capable plus que suffisamment? La majesté royale y a peu'1 plus d’une fois en sa pompe. Vostre famille n’en laisse elle pas en reglement plus au dessou bs d'elle qu'elle n’en a au dessus en eminence? Y a il quelque pensée locale qui vous ulcéré, extraordinaire, indigestible ;

Quce te aintr coq uni et veset mb pectore /fera7?

Où cuidez vous pouvoir estre sans cmpesche-

(I) St l’on m'olfrait la aagesae, S roudlllon de la tenir reniernxV, sao» la cumiuiuiiqucr à {Mirsuuuc, je n'eu voudrais pas. SÉs. F.plst. 6.

(5) Si R» mk* *C trouvait dans anc solitude absolue, oit cepeodant il jouirait à la Ibis et de l'abondance de toutes les choses necessaires, et du loUir de ccnu mpJcr et d'étudier tout ce qui est digr>e d’élre connu, sans doute U renoncerait à la vie. Cic. , de O0k., I, 43.

(3) Qc., deAmicii., c.33. C.

(4) Si le dertiu me permettait de passer; ma vie selon mes désirs. Vise., En., IV, 340.

(5) J’irais voir les régions que le soleil brûle de ses feux ; j’irais voir celles où 6e forment les uuages et les frimas. Uos., IU. \ 54.

(6) On a déjà vu cette ellipse: g a pu, c’est-à-dire, y a pu tenir, y a loge, comme on a mis dans l’édition de 1G35.

f7) Qui, attachée à votre âme, vous consume et vous ronge. Emuus, apud Ctcer., de Scncdutc, c. 1.

' ment et sansdestourbier? Nunquam simpl iciter fortuna indutget1. Voyez doneques qu’il n’yaque vous qui vousempcschez; et vous vous sui vrez par tout, et vous plaindrez par tout ; car il n’y a satisfaction çà bas que pour les antes ou brutales ou divines. Qui n’a du contentement à une si juste occasion, où pense il le trouver? A combien de milliers d’hommes arreste une telle condition que la vostre le but de leurs souhaits? Reformez vous seulement ; car en cela vous pouvez tout : là où vous n’avez droict que de patience envers la fortune : Sut ta ptacida quies est, nisi quam ratio composent *. »

Je veois la raison de cest advertissement, et la veois très bien; mais on aurait plustost faict, et plus pertinemment, de me dire en un mot : • Soyez sage. » Ceste résolution estoultre la sagesse ; c’est son ouvrage et sa production ; ainsi faict le médecin qui va criaillant après un pauvre malade languissant, • qu’il se réjouisse * ; il luy conseillerait un peu moins ineptement s’il luy disoit ; « Soyez sain. » Pour moy, je ne suis qu’un homme de la commune sorle. C’est un précepte salutaire, certain et d’aysée intelligence : « Contentez vous du vostre , » c’est à dire de la raison ; l’execution pourtant n’en est non plus aux plus sages qu’en moy. C’est une parole populaire, mats elle a une terrible eslendue; que ne comprend elle? Toutes choses tumbent en discrétion et modification. Je sçais bien qu’à le prendre à là lettre ce plaisir de voyager porte tesmoignage d’inquictude et d’irrésolution ; aussi sont ce nos maistresses qualités et prédominantes. Ooy, je le coniésse, je ne veois rien seulement en songe et par souhait, où je me puisse tenir : la seule variété me paye, et la possession de la diversité, au moins si quelque chose me paye. A voyager, cela mesme me nourrit, que je puis aiTester sans interest, et quej’ay où m’en divertir commodément. J’aime la vie privée, parce que c’est par mon chois que je l’aime , non par disconvenance à la vie publicque, qui est à l’adventure autant selon ma compiexion ; j’en sers plus gaiement mon prince, parce que c’est par libre eslection de mon jugement et de ma

(I) U» faveur, de; la fortune ne sont jamais sans mélangé. Qvnna-Cract, iv, w

(31 La véritable tranquillité et! celle que nous a donnée la raison Set., tpiu, ne.

raison, sans obligation particulière; et que je n’y suis pasrejecté ny contrainct pour estre irrecevable à tout aultre party, et mal voulu ; ainsi du reste. Je bais les morceaux que la nécessité me taille; toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule j’aurois à despendre :

Aller remut tiquât, aller mlhl radal arenai ' :

Une seule chordc ne m’arreste jamais assez. « 11 y a de la vanité, dites vous, encest amusement. • Mais où non? et ces beaux préceptes sont vanité, et vanité toute la sagesse : Dominas novit cogitaliones sapientium, quoniam raïue sunl*. Ces exquises subtilités ne sont propres qu’au preschc ; ce sont discours qui nous veulent envoyer touts bastés en l’aultre monde. La vie est un mouvement materiel et corporel, action imparfaite de sa propre essence, et desreglée : je m’employc à la servir selon elle.

Qultque tuot pallmtur mânes *.

Sic est faciendum, ut contra naturam unit ersam nihil contendamus ; ea tamen conservala, 'propriam sequamur *. A quoy faire ces poinctes eslcvées de la philosophie, sur lesquelles aulcun estre humain ne se pcult rasseoir? et ces réglés, qui excédent nostre usage et nostre force?

Je veois souvent qu’on nous propose des images de vie, lesquelles, ny le proposant, ny les auditeurs, n’ont aulcune esperance de suyvrc, ny, qui plus est, envie. De ce mesme papier où il vient d’escrire l’arrest de condamnation contre un adultéré, le juge en desrobbe un lopin pour en faire un poulet à la femme de son compaignon : celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement criera plus asprement tantost, en vostre presence mesme, à l’encontre d’une pareille faultc de sa compaigne, que ne feroit Porcie * ; et tel condamne les hommes à

(1) Je veux toujours frapper Peau d’une rame, et do l’autre toucher le rivage. Pnor .111, 3,33.

(ij le Seigneur connaît que les pensées dos sages ne sonique -vanité. Ps. 93, v. tft; et Cortnih , 1,3, «0.

(3) Nous avons chacun nos passions. Vau*., En., VI, 743.

(4) Nous devons faire en sorte que, sans jamais aller contre les lois de la nature universelle, nous suivions cependant notre propre nature. Cic., de Offlc., 1, 31.

(5) Fille de Caton d’Uiquc, qui se donna la mort quand elle eqt appris relie de Brulus son mari, après la bataille de Philippe*. E, j.

mourir pour des crimes qu’il n’ estime point faultes. J’ay veu, en ma jeunesse, un galant homme* présenter d’une main, au peuple, des vers excellents et en beauté et en desbordement ; et de l’aultre main , en mesme instant, la plus querelleuse reformation théologienne dequoy le monde se soit desjeuné il y a longtemps. Les hommes vont ainsin : on laisse les loix et préceptes suyvre leur voye ; nous en tenons une aultre , non par desreglemcnt de mœurs seulement, mais par opinion souvent, et par jugement contraire. Sentez3 lire un discours de philosophie; l’invention, l’eioquencc, la pertinence, frappe incontinent vostre esprit et vous esmeut ; il n’y a rien qui chatouille ou poigne vostre conscience ; ce n’est pas à "elle qu’on parle. Est il pas vray? Si disoit Ariston,

- que ny une estuve, ny une leçon n’est d’aulcun fruict, si elle ne nettoye et ne décrassé*. ■ On peult s’arrester à fescorce , mais c’est après qu’on en a tiré la mouëlle; comme, après avoir avalé le bon vin d’une (telle coupe, nous en considérons les graveures et l’ouvrage. En toutes les chambrées de la philosophie ancienne, cecy se trouvera qu’un mesme ouvrier y publie des réglés de tempérance , et publie ensemble des escripts d’amour et desbauebe; et Xenophon, au giron de Clinias.cscrivit contre la vertu aristippique4. Ce n’est pas qu’il y ait une conversion miraculeuse qui les agite à ondées ; mais c’est que Solon sc représente tantost soy mesme, tantost en forme de législateur ; tantost il parle pour la presse, tantost pour soy ; et prend pour soy les réglés libres et naturelles, s’asseurant d’une santé ferme et entière :

Curenlur dubli mcdlcls majoribue aqrl *.

AntisthcnesS permet au sage d’aimer et faire à sa mode ce qu’il trouve estre opportun, sans s'attendre aux loix ; d’autant qu’il a meilleur advis qu’elles et plus de cognoissance de la

(I) 11 s’agit peut-être Ici de Théodore de Bêzc, le célèbre réformateur, qui publia presque en même temps, vers 1530, ses poésies amoureuses (Juvenitia), ei son apologie in toléra me du jugement et du supplice de Servet. J. V. L.

(i) Italianisme, SnttUe, écoutez- i. V. L.

(3) Plct., Comment il font ouïr, c. 8.C.

(4) C’est-il-dire, contre la vertu telle que la définissait Aris lippe. Ce que Montaigne dit ici est emprunté de Dioc. Laeuck, liv. II, au commencement de la Vie de X énophrm. J. V. L.

(5} Qu’un malade en danger appelle les médecins les plus habiles. Jrv., XIII, 121.

(o) Utoo. Lalrcl, VI, II. C;

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