LIVRE III
Vertu. Son disciple Diogenes' disoit : « Opposer eux perturbations la. raison, à fortune la confidence1 * 3 4 5, aux loix nature. » Pour les estomachs tendres il fault des ordonnances contrainctes et artificielles; les bons estomachsse servent simplement des prescriptions de leur naturel appétit : ainsi font nos médecins, qui mangent le melon et boivent le vin frez, ce pendant qu’ils tiennent leur patient obligé au syrop et à la panade. « Je ne scais quels livres, disoit la courtisanne Lais®, quelle sapience, quelle philosophie ; mais ces gents là battent aussi souvent à ma porte qu’aulcunsaultres. « D'autant que nostre licence nous porte tousjours au delà de ce qui nous est loisible et permis, on a estrecy , souvent oultre la raison universelle, les préceptes et les loix de nostre vie :
.Vf» j o salit crédit tanium delinquerc, quantum
Permutas*,
Il seroit à désirer qu’il y eust plus de proportion du commandement à l'obeïssance ; et me semble la visée injuste, à laquelle on ne peult atteindre. Il n’est si homme de bien qu’il mette à l’examen des loix toutes scs actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie; voire tel qu’il seroit très grand dommage et très injuste de punir et de perdre :
Ote , quid te.
De cule quid facial ille, vel ilia tua i f
et tel pourroit n’offenser point les loix, qui n’en meriteroit point la louange d’homme de vertu, et que la philosophie feroit très justement fouetter, tant ceste relation est trouble et ineguale ! Nous n’avons garde d’estre gents de bien selon Dieu ; nous ne le seaurions estre selon nous : l’humaine sagesse n’arriva jamais aux debvoirs qu’elle s’estoit elle mesme prescripts; et, si elle y estoit arrivée, elle s’en prescriroit d’aultres au delà, où elle aspirast tousjours et prestendist : tant nostre estât est ennemy de consis-
(I) Dirai. Laercr, VI, 38. G.
(4) Le courage, la rCwtulton.
(3) Après avoir cherché inutilement la source de ce beau coule, j’ai appris do M. Barbcyrac que, selou toutes les apparences, Montaigne n*a id d'autre garant que le menteur An- -roixe de Guevara, EpitrcsdorCts, llv. l,p. ïü3 de la vieille traduction française. G.
(4) L'homme ne croit jamais avoir atteint le terme prescrit â scs passions. Jct., XIV, 433.
(5) Que l'importe, olua, de quelle manière crlui-d ou ceUclâ dis|>osc de sa personne? Martial, VU, 9, I.
tance! L’homme s’ordonne à soy mesme d’estre nécessairement en faulte ; il n’est gueres fin de tailler son obligation à la raison d'un aulire estre que le sien ; à qui prescript il ce qu’il s'attend que personne ne face? luy est il injuste de ne faire point ce qu’il luy est impossible de faire? Les loix qui nous condamnent à ne pou vqir pas nous accusent elles mesmes de ce que nous ne pouvons pas.
Au pis aller, ceste difforme liberté de se présenter à deux endroicts, et les actions d’une façon, les discours de l’aultre, soit loisible à ceulx qui disent les choses ; mais elle ne le peult estre à ceulx qui se disent eulx mesmes, comme je fois ; il fault que j’aille de la plume comme des pieds. La vie commune doibt avoir conférence aux aultres vies : la vertu de Caton estoit vigoreuse oultre la raison de son siecle ; et à un homme qui se mesloit de gouverner les aultres, destiné au service commun, il se pourroit dire que c’ estoit une justice, sinon injuste, au moins vaine et hors de saison '. Mes mœurs mesmes, qui ne disconviennent de celles qui courent, à peine de la largeur d’un poulce, me rendent pourtant aulcunemcnt farouche à mon aage, et inassociable. Je ne seais pas si je me treuve degousté sans raison du monde que je hante; mais je sais bien que ce seroit sans raison si je me plaignois qu’il feust degousté de moy, puisque je le suis de luy. La vertu assignée aux affaires du monde est une vertu à plusieurs plis, encoigncurcs et coudes, pour s’appliquer et joindre à l'humaine foiblesse ; meslée et artificielle, non droicte, nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent jusques à ceste heure à quelqu’un de nos roys de s’estre trop simplement laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur ; les affaires d’ estât ont des préceptes plus hardis ;
Ejceat aula.
Qui mit este pius '.
J’ai aultrefois essayé d’employer au service des maniements publicques les opinions et re-
(!) Cicéron lui reproche aussi quelquefois de parier comme s'il opinait dans la république de Plaloo, et non dans la He de Romulus : DicU enim tanquam m PlaJonis ircXtTtt*, non tanquam in Romuli force , tententiam. EptsL, ad. Aille., n, t, J. V. L.
(4i Quille la cour, si tu veux être Juste.
U'CAiR, VIII, f95.
glesde vivre, ainsi rodes, neufves, impolies ou impolues, comme je les ay nées chez moy, ou rapportées de mon institution, et desquelles je me sers, sinon si commodément, au moins seurement en particulier ; une vertu scholastique et novice ; je les y ay trouvées ineptes et dangereuses. Celuy qui vaen la presse, il fouit qu il gauchisse, qu’il serre ses coudes, qu'il recule ou qu’il advance, voire qu’il quite le droict chemin selon ce qu’il rencontre ; qu’il vive nou tant selon soy que selon aullruy, non selon ce qu’ilsepropose, mais selon ce qu’on luy propose, selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dict* qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c’est par miracle qu il en eschappe ; et dict aussi que, quhnd ilordonne son philosophe chef d’une police, il n’entend pas le dire d'une police corrompue, comme celle d’ Athènes, et encores bien moins comme la nostre, envers lesquelles 1a sagesse mesme perdroil son latin ; et une bonne herbe, transplantée en solage fort divers à sa condition, se conforme bien plustosl à iceluy qu elle ne le reforme à soy. Je sens que si j’avois à me dresser tout à faict à telles occupations, il m'y fauldroit beaucoup de changement et de rabillage. Quand je pourrois cela sur moy (et pourquoy ne le pourrois je aveeques le temps et le soing? j, je ne le vouldrois pas. De ce peu que je me suis essayé en cesle vacation, je me suis d’autant desgousté : je me sens fumer en l'amc, par fois, aulcunes tentations vers l'ambition ; mais je me bande et obstine au contraire :
At ni, Catulle, oàstinalas obdura *.
On ne m’y appelle gueres et je m’y convie aussi peu : la liberté et l’oisifveté, qui sont mes maistresses qualités, sont qualités diamétralement contraires à ce mestier là. Nous ne sçavons pas distinguer les facultés des hommes; elles ont des divisions et bornes malaysées à choisir et délicates: de conclure, parla suffisance d’une vie particulière, quelque suffisance à l’usage publicque, c’est mal conclu : tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les aultres, et faict des Essais qui ne sçauroit fairedes effects : tel dresse bien un siégé qui dresseroit mal une
(1) R^ptiMfque, I. VI, quelques pages après le commencement. C.
(2) Ferme, Catulle; liens bon Jusqu’à la fui. Catulle, Carrn., VIH, Ht.
battaille, et discourt bien en privé qui harangueroit mal un peuple ou un prince : voire à l'adventure est ce plustost tesmoignage à celuy qui peult l'un de ne pouvoir point l'aullre qu’aul trament. Je treuve que les esprits haulls ne sont de gueres moins aptes aux choses basses. Esloit il à croire que Socrates 1 2 eust appreslé aux Athéniens matière de rire à ses despens pour n'avoir oneques sceu compter les suffrages de sa tribu et en faire rapport au conseil? certes la vénération en quoy j’ay les perfections de ce persounage mérité que sa fortune fournisse, à l'excuse de mes principales imperfections, un si magniliqueexeiuple. Nostre suflisance est détaillée à menues pièces : la mienne n’a point de latitude, et si est chetifve en nombre. Salurninus*, àceulxqui luy avoient déféré tout commandement : « Compagnons, dict il, vous avez perdu un bon capitaine pour en faire un mauvais general d’armée. ».
Qui se vante, en un temps malade comme cestuy cy, d’employer au service du monde une vertu naïfve et sincere, ou il ne la eognoist pas, les opinions se corrompants aveeques les mœurs ( de vray, oyez la leur peindre, oyez la pluspart se glorifier de leurs deportetnents, et former leurs réglés; au Heu de peindre la vertu, ils peignent l’injustice toute pure et le vice, et la présentent ainsi foulse à l’institution des princes) : ou, s’il la cognoist, il se vante à tort, et, quoy qu’il die, faict mille choses dequoy sa conscience l’accuse. Je croirois volontiers Seneca de l’experience qu’il en feil en jtareille occasion, pourveu qu’il m’en voulosl parler à cœur ouvert. La plus honorable marque de bonté, en uue telle nécessité, c’est recognoistre librement sa faulte et celle d’aultruy ; appuyer, et retarder de sa puissance, l’inclination vers le mal; suyvre envy ceste pente; mieulx esperer et mieulx desirer. J’apperçois, en ces démembrements de la France et divisions où nous sommes tumbés, chascun se travailler à delfendre sa cause, mais jusques aux meilleurs, aveeques desguisement et mensonge : qui en escriroit rondement en escriroit témérairement et vicieusement. Le plus juste party,
(1) Dans le Gorgiaa de Platon, p. 473. C.
(2) Un des trente tyran» qui s'élevèrent du tempe de l’em-
pereur Gallicn. Voici ses paroles, dans le texte de TaEmllid* Polliox, Trkj. njrann., e. 23 : Commititonc* bomnn (tueem perlirfifttij et malum prniapcm C.