LIVRE III
si est ce encores le membre d’un corps vermoulu et verreux; mais, d’un tel corps, le membre moins malade s’appelle sain, et à bon droict, d’autant que nos qualités n’ont tiltrc qu’en la comparaison : l’innocence civile se mesure selon les lieux et saisons. J’aimerois bien à veoir en Xenophon une telle louange d’Agesilaus1: estant prié par un prince voysin, avecques lequel il avoit aultrefois esté en guerre, de le laisser passer en ses terres, il l’octroya, lui donnant passage à travers le Peloponnese ; et non seulement ne l’emprisonna ou empoisonna, le tenant à sa merey, mais l’accueillit courtoisement, suivant l’obligation de sa promesse, sanslui faire offense. A ces humeurs là, ce ne serait rien dire ; ailleurs et en aultre temps , il se fera compte de la franchise et magnanimité d’une telle action. Ces babouins 5 ca pet tes1 s’en feussent mocqués, si peu retire l’innocence spartaine à la françoisc. Nous ne laissons pas d’avoir des hommes vertueux ; mais c’est selon nous. Qui a ses mœurs establies en reglement au dessus de son siecle, ou qu’il torde et csmousse ses réglés, ou, ce que je luy conseille plustost, qu’il se retire à quartier et ne se tnesle point de nous : qu’y gaigneroit il ?
Egregium sanclumque virum si cerno , bimcmbrl Boc monstrum pucro, et miranti jum su b aratro Ptscibus inonttis, et fœtœ comparo mulœi * 4.
On peult regretter les meilleurs temps, mais non pas fuyr aux présents : on peult desirer aultres magistrats, mais il fault, ce nonobstant,
(I) Montaigne aurait pu Ty voir. Histoire grecque, IV, I ; Êioge d'AtjesHas, III, 4. Seulement il ne «'agit point du passage à travers le P.Hoponisc, mais d’une entrevue dans le camp d'Agésilas. J. V. L.
(i) Enfant.
<*) Capette aiguille proprement un écolier du college de Montaigu & l'aria. En HRO, jean Stamioncht, de Malines, docteur de Sorbonne, ât une fondation pour entretenir dans ce college quatre-vingt-quatre écoliers, eu mémoire doc douze apôtres et des soixante-douze disciples. Ces écoliers fureul nommés cape lies, & cause des petits manteaux qu'ils portaient, nommés capes; et, comme ou les traitait fort durement, tant à l'égard de la table que de la discipline, c'étaient ordinairement de si pauvres génies que 1e mot de capette fut employé pour designer un écolier du caractère le plus méprisable, un sot, un impertinent écolier. Moutaignc traite ici de capetus, de baéembu capette* , la plupart des hommes de son siècle, qui n'auraieul rien compris à la magnanimité d'Agésilas. G.
(4) Aperçois-je un homme intègre et vertueux, je suis aussi
surpris que si je voyais un enfant ft deux tètes, une mule Wcoodo ou des poissons trouvés en labourant la terre. Jnr.,
XUI, «4.
obéir à ceulx icy ; et à l’adventure y a il plus de recommendation d’obeir aux mauvais qu’aux bons. Autant que l’image des lois recettes et anciennes de monarchie reluira en quelque coing, m’y voylà planté: si elles viennent par malheur à se contredire et empescher entre elles, et produire deux parts de choix doubteux et difficile, mon eslection sera volontiers d’eschapper et me desrohbcr à ceste tempeste; nature m’y pourra prester cependant la main, ou les ha/.ards de la guerre. Entre César et Pompeius, je me feusse franchement déclaré : mais entre ces trois voleurs* qui veinrent depuis, ou il cust fallu se cacher ou suivre le vent : ce que j'estime loisible quand la raison ne guide plus.
Quo di versus abis *?
Ceste farcisseurcest un peu hors démon thème : je m’esgare ; mais plustost par licence que par mesgarde: mes fanlasiesse suyvent, mais par fois c’est de loing; et se regardent , mais d’une veue oblique. J’ay passé les yeulx sur tel dialogue de Platon’, miparty d’une fantastique bigarrure ; le devant à l’amour, tout le bas à la rhétorique : ils ne craignent point ces muances, et ont une merveilleuse grâce à se laisser ainsi rouler au vent , ou à le sembler. Les noms de mes chapitres n’en embrassent pas tousjours la matière; souvent ilsla dénotent seulement par quelque marque : comme ces aultres filtres, l'Andrie , l’Eunuche*; ou ceulx cy, Sylla, Cicero, Torquatus. J’aime l’allure poétique, à saults et à gambades: c’est un’ art, comme dict Platon, legiere, volage, demoniaclc®. Il est des ouvrages en Plutarque où il oublie son tlteme ; où le propos de son argument ne se treuve que par incident, tout estouffé en matière estrangiere: voyez ces allures au Daimon de Socrates6. O Dieu ! que ces gaillardes escapades, que ceste variation a de beauté; et plus lors, que plus elle retire au
(1) Octave, H urc -Antoine el Lepidus. C.
(i) Ou vns-m t'égarer? Vise.., En., V, ICO.
(5) le Ph frire. C.
(4) L’Andrlenne, C Eunuque, deux comédies de Térènee. E. J.
(5) Démoniaque, ou |>lutél divine , £aupo*txii. Montaigne
traduit Ici ff on de Platon, qui dit en parlant du poète ; Keuçv» Xr’Â*1 xaù tït r.xiv, xaù Up&v,
(H) Traité de Plutarque qui porte ce dire, 0.
nonchalant et fortuite! C'est l’indiligent lecteur qui perd mon subject, non pas moy : il s’en trouvera tousjours en un coing quelque mot qui ne laisse pas d'estre bastant, quoyqu'il soit serré. Je vois au change, indiscrètement et tumultuairement : mon style et mon esprit vont vagabondant de mesme. Il fault avoir un peu de folie, qui ne veult avoir plus de sottise, disent et les préceptes de nos maistres, et cncores plus leurs exemples. Mille poètes traisnent et languissent à la prosaïque: mais la meilleure prose ancienne, et je la semc céans indifféremment pour vers, reluit par tout de la vigueur et hardiesse poétique, et représente quelque air de sa fureur. Il luy fault, certes, quiler la maistrise et prééminence en la parlerie. Le poète, dict Platon* , assis sur le trépied des Muses, verse, de furie, tout ce qui luy vient en la bouche , comme la gargouille d’une fontaine, sans le ruminer et poiser, et luy eschappe des choses de diverse couleur, de contraire substance, et d’un cours rompu: luy mesme est tout poétique : et la vieille théologie est toute poésie, disent les sçavants; et la première philosophie, c’est l’originel langage desdieux. J’entends que la matière se distingue soy mesme: elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend, sans l’entrelacer de paroles de liaison et de eousture, introduites pour le service des aureilles foibles ou nonchalantes , et sans me gloser moy mesme. Qui est celuv qui n’aime mieulx n’estre pas leu, que de l’estre en dormant ou en fuyant? Kihil est tam utile quod in transita prosit*. Si prendre des livres estoit les apprendre, et si les veoir estoit les regarder, et les parcourir les saisir, j’aurois tort de me faire du tout si ignorant que je dis. Puisque je ne puis arrester ('attention du lecteur par le poids, manco male ; s’il advient que je l’arreste parinoncmbrouilleurc. « Voire mais, il se repentira par après de s’y estre amusé. « C’est mon ; mais il s’y sera tousjours amusé. Et puis, il est des humeurs comme cela, à qui l’intelligence porte desdaing; qui m’en estimeront mieulx de ce qu'ils ne sçauront ce que je dis : ils concluront la profondeur de mon sens par l’obscurité ; laquelle , à parler en bon
‘ (I) loi», VI, p. 719. C.
(1) Il n'y a rien de >1 mile qu'D puisse Mre utile co passant, so., Epia, t.
escient, je hais bien fort, et l’eviterois, si jé me sçavuis éviter. Aristote se vante en quelque lieu1 de l’affecter: vicieuse affectation! parce que la coupure si frequente des chapitres, dequoy j'usois au commencement, m’a semblé rompre l'attention avant qu’elle soit née, et la dissouldre, desdaignant s’y coucher pour si peu et s’y recueillir, je nrf suis mis à les faire plus longs, qui requièrent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veult donner une seule heure, on ne veult rien donner : et ne faict on rien pour celuy pour qui on ne faict qu’aullre chose faisant. Joinct qu’à l'advcnlure ay je quelque obligation particulière à ne dire qu’à demy, à dire confusément, à dire discordamment. Je veulx doneques mal à ceste raison troublefcste, et ces projeçls extravagants qui travaillent la vie, et ces opinions si fines, si elles ont de la vérité ; je la treuve trop chere et trop incommode. Au rebours, je in’employe à faire valoir la vanité mesme et l’asnerie, si elle m’apporte du plaisir; et me laisse aller après mes inclinations naturelles, sans les contrerooller de si près.
J’ay veu ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel, et de la terre : ce sont tousjours des hommes. Tout cela est vray ; et si pourtant ne sçaurois re\eoir si souvent le lumbeau de ceste ville1, si grande et si puis santé, que je ne l’admire et revere. Le soin des morts nous est en recommendation : or, j’ay esté nourrv, dès mon enfance, avec ceulx icy ; j’ay eu cognoissancc des affaires de Home long temps avant que je Paye eue de ceulx de ma maison: je seavois le Capitole et son plan avant que je secusse le Louvre, et le Tibre avant la Seine. J’ai eu plus en teste les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus et Scipion, que je n’ay d'aulcuns hommes des nostres ; ils sont trespassés , si est bien mon pere aussi entièrement qu’eulx, et s’est esloingné de moy et de la vie, autant en dix-huict ans, que ceulx là ont faict en seize cents ; duquel pourtant je ne laisse pas d’embrasser et prac-
(I; V'oyt'ï Aixi-Celle, XX, K; et Plit., Vie (f Alexandre,
(S) De Rome, voyez, parmi les extraits du Voyage de Montaigne, u uc très belle pointure de l'impression que lit sur lui l'aspect de cette tille dont les barbares paraissent avoir rnsepivly ta ria/ne mesme. J. V. L.
Digiti;