LIVRE III, CHAP. IX
tiquer la mémoire , l’amitié et société d’une parfaiete union et très vifve. Voire, de mon humeur, je me rends plus officieux envers les trespassez: ils ne s’aydent plus; ils en requièrent, ce me semble, d’autant plus mon avde. La gratitude est là justement en son lustre ; le bienfaict est moins richement assigné, où il y a rétrogradation et réflexion. Arcesilaus1, visitant Ctesibius malade, et le trouvant en pauvre estât, luy fourra tout bellement soubs le chevet du lict de l’argent qu’il luydonnoit; et en le luy celant luy donnoit en oultre quittance de luy en sçavoir gré. Ceulx qui ont mérité de moy de l’amitié et de la recognoissance ne les ont jamais perdues pour nv estre plus; je les ay mieulx payés, et plus soigneusement, absents et ignorants: je parle plus affectueusement de mes amis quand il n’y a plus de moyen qu’ils le sçaehent. Or, j’ay attaqué cent querelles pour la deffense de Pompeius, et pour la cause de Brutus; ceste accointance dure encores entre nous : les choses présentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie. Me trouvant inutile à ce siecle.je me rejecle à cest aultre; et en suis si embabouïné, que l’estât de ceste vieille Rome, libre, juste et florissante (car je n’en aime ny la naissance, ny la vieillesse), m’intéresse et me passionné: par quoy je ne sçaurois reveoir si souvent l'assiette de leurs rues et de leurs maisons, et ces ruynes profondes jusques aux antipodes, que je ne m’v amuse. Est cc par nature, ou par erreur de fantasie, que la veue des places que nous sçavons avoir esté hantées et habitées par personnes desquelles la mémoire est en recommendation , nous esmeut aulcunement plus qu’ouïr le récit de leurs faicts, ou lire leurs escripts? Tanta vis admonitionis inest in loris!... Et id quidem in hac urbe in finition; quarumque enim ingredimur. in aliquam historiam vestigium ponimus *. Il me plaist déconsidérer leur visage, leur port, et leurs vestements : je remasche ces grands noms entre les dents, et les fois retentir à mes aureilles : ego illos veneror, et tantis nominibus semper asti) Dioc. La vue*, IV, 17. C.
(S) Tant les lieux sont propres & réveiller en nous des souvenirs:... Il n’est rien dans cette ville qui n’averibtse b pensée; et partout où Ton inet le pied, on inarebe pour aiusi dire sur quelque histoire incoiuraUe. Cic., etc FtnUf. bon cl mat., V, I et 4.
Montaig.ne.
surgi)1. Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, j'en admire les parties mesmes communes : je les veisse volontiers deviser, promener et souper. Ce seroit ingratitude de mespriser les reliques et images de tant d’honnestes hommes et si valeureux, lesquels j’ay veu vivre et mourir, et qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous les sçavions suyvre.
Et puis, ceste mesirte Romeque nous veoyons ' mérité qu’on l’aime: confédérée de si longtemps, et par tant de filtres, à nostre couronne ; seule ville commune et universelle : le magistrat souverain qui y commande est recogneu pareillement ailleurs: c’est la ville métropolitaine de toutes les nations chrestiennes ; l’Espaignolet le François, chascun V est ehezsov; pour estre des princes de cest estât, il ne fault qu’estre de chreslienté, où qu'elle soit. Il n’est lieu çà bas que le ciel ayt embrassé avecques telle influence de faveur, et telle constance ; sa ruyne mesme est glorieuse et enflée:
Laudandis pretlosior ruhüs* :
encores retient elle au tumbeau des marques et images d’empire ; ut palam sit. uno in loco gaudentis opus esse natures ?. Quelqu’unse blasmeroit et se mutineroit en soy mesme, de se sentir chatouiller d’un si vain plaisir : nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes; quelles qu’elles soient qui contentent constamment un homme capable de sens commun, je ne sçaurois avoir le cœur de le plaindre.
Je doibs beaucoup à la fortune, de quoy jusques à ceste heure elle n’a rien faict , contre moy d'oultrageux, au moins au delà de ma portée. Seroit cc pas sa façon , de laisser en paix ceulx de qui elle n’est point importunée?
Quanio quisque »ibt pl ara negaverit,
A dit plura farci : nil cupientlum Nudus castra pclo..,
Mnita peitniibus Désuni multa i.
(I) J’honore ces grands hommes, et ne prononce jamais leur* noms qu’avec respect. SÉ.v., F. pim. 64.
(i) Plu» précieuse par se» belles ruines. Sid. Apoll., Carm. XXIII, Sarbo, v. 04.
‘ (5) Oii dirait qu'lci surtout la nature a pris un singulier plaisir à son ouvrage. Pluie, K ai. Htm., III, 5.
(4) Plus nous noüs refusons, plus les dieux nous accordent. Tout pauvre que je suis, je me jette dans le parti de ceux qui ne désirent rien... Quiconque a beaucoup de désirs manque de beaucoup de choses, llo*., (Jd., lli, 16, 41 m 43
Si elle continue , elle me reuvoyera très content et satisfaiet :
NihU supra Deos laces so ».
Mais gare le heurt ! il en est mille qui rompent au port. Je me console ayséement de ce qui adviendra icy quand je n’y seray plus; les choses présentés m’embesongnent assez :
Fortunée cetera mando* :
aussi n’ay je point ceste forte liaison qu'on dict attacher les hommes à l'advenir par les enfants qui portent leur nom et leur honneur, et en doibs desirer à l’adventure d’autant moins s’ils sont si désirables. Je ne tiens que trop au monde et à ceste vie par moy mestnc ; je me contente d’estre en prinse de la fortune par les circonstances proprement necessaires à mon estre sans luy alonger par ailleurs sa jurisdiction sur moy, et n'ay jamais estimé qu'estre sans enfants feust un dctault qui dcusl rendre la vie moins complété et moins contente. La vacation stérile a bien aussi ses incommodités. Les enfants sont du nombre des choses qui n’ont pas fort dequoy estre désirées, notamment à ceste heure qu'il seroit si diflicilc de les rendre bons: Bonn juin net- natei licel, ita corrupta surit temina s, et si ont justement dequoy estre regrettées, à qui les perd après les avoir acquises.
Oluy qui me laissa ma maison en charge pronostiquoit que je la deusse ruyner, regardant à mon humeur si peu casanière. Il se trompa. Me voycy comme j'y entray , sinon un peu tnieulx, sans ofTice pourtant et sans benetice.
Au demeurant, si la fortune ne m’a faict auleune offense violente et extraordinaire, aussi n’a elle pas (Je grâce. Tout ce qu’il y a de ses dons chez nous, il y est avant moy et au delà de cent ans. Je n’ay particulièrement auleun bien essentiel et solide que je doibve à sa libéralité. Elle m'a faict quelques laveurs venteuses,honnoraires et titulaires, sans substance, et me les a aussi, à la vérité, non pas accordées, mais offertes, Dieu sçait, à moy qui suis tout
(1) je ne demande rien de plus aux dteux. Ilo»., od., Il, 18,
(S) Je laisM te reste S la fortune. Ov., V clam.. Il, 1*0
{S] Il ne peut plus rien naître de boo, tant les germes sont corrompus.
materiel, qui ne me paye que de la réalité, encores bien massifve, et qui, si je l'osois confesser, ne trouverois l'avarice gueres moins excusable que l'ambition, ny la douleur moins évitable que la hqnte, ny la santé moins désirable que la doctrine, ou la richesse que la noblesse.
Parmy ses faveurs vaines, je n’en ay point qui plaise tant à ceste niaise humeur qui s’en paisl chez moy qu’une bulle authentique de bourgeoisie romaine, qui me (eut octroyée dernièrement que j'y estois*, pompeuse en sceaux et lettres dorées, et octroyée avecques toute gracieuse libéralité. Et parce qu'elles se donnent en divers style plus ou moins favorable, et qu'avant que j’en eusse veu j'eusse esté bien ayse qu’on m'en eust montré un formulaire, je veulx, pour satisfaire à quelqu'un s’il s’en treuve malade de pareille curiosité à la mienne, ta transcrire icy en sa forme :
Quod* HoratiusMaximus, Martius Cecius, Alexander Motus, almæ urbis conservatores, de lit"" viro Michaele Mmitanu, équité sancti Micltaelis, etacubiculo regis christiauissimi , rouiaiia civitate douando, ad sénat um retulcrunt ; S. P. Q. R. de ea re ita tieri censuit.
Quuin, veteri more et iustituto, cupide illi sein-
(I) En 1581. Montaigne ne dissimule pas, dans son Voyage en Italie, loin. Il, p. 51, combien il ambitionnait cette faveur : « Je rechercha}’ parlant, et etnploiay touts mes cinq sens de nature pour obtenir le liltre de citoyen romain, ne feust ce que pour l'ancien honneur et religieuse mémoire de son auclorite. J'y irouvay de (a dtfUculie. Toutefois Je la suniioulay, n’y ayant emploie nulle faveur, voire ny la science seulement d'aurun François. L'auctorité du pape (Grégoire XIII) y fut cmploiéepar lemoien de Philippe Musolti, son maggior-domo, qui ui'avoit prinseu singulière amitié, et s'y pcua fort ; et m'eo leut despeschc lettres, 5* kl. marlii 1581, qui inc h-urent rendue» le 5 d'avril très authentiques, en la mosme forme et laveur de parole* que le» a voit eue» le soigneur Giacomo tluon- Coropagno, duc de Sero, Ms du pape. C’est un tiltre vain , tant y a que j'ay rcceu beaucoup de plabir de ravoir obtenu. » On remarquera dans celte pièce bizarre, à travers le protocole de la chancellerie de Home moderne, quelques formules des anciens sénatus-consultcs. J. V. L.
(S Traduction de la bulle de bourgeoisie romaine. « Sur le rapport fait au sénat par Orazio Massimi, Harzo Cedo, Alessandro Muli, conservateur» de la ville de Rome, louchant le droit de cite romaine à accorder il l'illustrissime Michel de Montaigne, chevalier de l'ordre de Saint-Mldiel , et gentil, homme ordhtnire de la chambre du roi très chrétien, le sénat et le peuple romain a décrété :
Considérant que, par un antique usage, cru* -là ont toujours été adoptés parmi nous avec ardeur et empressement, 1 qui, distingues en vertu et en noblesse , avaient servi et ho-