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plus grand et plus capable en une mauvaise qu’en une bonne fortune ; ses perles luy sont plus glorieuses que ses victoires, et sondueit que son triumphe.
Considérer qu'aux actions mesmes qui sont vaines et frivoles, au jeu des eschecs, de la paulme et semblables , cest engagement aspre cl ardent d un désir impétueux jectc incontinent l'esprit et les membres à l'indiscrétion ef au desordre; on s'eshlouil, on s’embarrasse soy mesme : celuy qui se porte plus moderéemeut envers le gaing et la perte, il est tousjours chez soy ; moins il se pieque et passionne au jeu, il le conduicl d'autant plus advantageusement et seurement.
Nous emprschons, an demeurant, la prinse et la serre de l ame, à lui donner tant de choses à saisir : les unes, il les lui fault seulement présenter, les aullres attacher, les aultres incorporer : elle peult veoir et sentir toutes choses, mais elle ne se doihl paislre que de soy, pt doibl estre instruielc de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de son avoir et de sa substance. Les lois de nature nous apprennent ce que justement il nous fault. Après que les sages nous ont dic| que, selon elle, personne n’est indigent, et que ckascun l’est selon l'opinion*, ils distinguent ainsi subi ilemenl les désirs qui viennent d'elle de ceulx qui vieitr nent du desreglcment de nostre fantasie : ceulx desquels on veoid le bout sont siens ; ceulx qui fuyent devant nous, et desquels nous ne pouvons joindre la fin, sont nostres : la pauvreté des biens est aysée à gnarir ; la pauvreté de l'ame, impossible :
Nam si, quotl salis est homini, Id salis este paiesset,
Hoc sai erat; nunc, qnurn hoc non est, qui credimu’ porro
Divilias ullas anitnum mi explere poiesse 1 * * ?
Socrates, veoyant porter en pompe par sa ville grande quantité de richesses, joyaux et meubles de prix : * Combien de choses, diet U, je ne desire point5 ! - Metrodurus vivoit du poids de douze onces par jour; Epicurus, à moins4 ;
(!) & ait tiaiuram vires, tnmquam eris pauper; si ad opinion nem, numjttam dires. Eu «jauni natura dcsldcrat, opittio immemum, clc. Sût., EpisL If».
(3) Si l'homme se conlenlait de ce qui lui suffit, je serais assez riche ; mais, comme il u'cii est rien, les plus grandes richesses pourroot-cUet jamais remplir mes vœux? U cil., lib. 5, aptui Nonfum MarccUum, V, | 98.
ftj Quant muUa non desiikro ! Cic., Tusc., V, 33. C.
(I) Stv, Episi. I*. C.
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Metrocles dormoit en hyver avccques les moutons ; en esté, aux cloistres des églises 1 : Suffirit adidjiaturn, quod posât*. Clcanthes vivoit de ses mains, et se vantoitque Cleanthes, s’il vouloit, nourrirait encores un aultre Clcanthes3.
Si ce que nature exactement et originellement nous demande pour la conservation de nostre estre est trop peu ( comme de vray combien ce l’est, et combien à bon compte nostre vie se peult maintenir, il ne se doibl exprimer mieulx que par cestc considération : que c’est si peu qu’il esebappe la prinse et le choc de la fortune par sa petitesse ), dispensons nous de quelque chose plus oullre ; appelons encores nature, l’usage et condition de chascun de nous ; taxons nous, traictons nous à ceste mesure ; estendons nos appartenances et nos comptes jusques là ; car jusques là il me semble bien que nous avons quelque excuse. L’accoustumance est une seconde nature*, et non moins puissante. Ce qui manque à ma coustume, je tiens qu’il me manque ; et j’aymerois presque egualement qu’on m’ostast la vie, que si on me l’essimoit5 et retrenchoit bien loing de l’estât auquel je l’ay vescue si longtemps. Je ne suis plus en termes d’un grand changement, ni de me jecter à un nouveau train et inusité, non pas mesme vers l’augmentation. 11 n’est plus temps de devenir aultre; et comme je plaindrais quelque grande adventurc qui me tumbast à ceste heure entre mains, de ce qu’elle ne serait venue en temps que j’en peusse jouir :
Quo mihi fortuna, $1 non conctdltur uflc.*
je me plaindrais de mesme de quelque acquest interne7. 11 vault quasi mieulx jamais, que si
(I) Plot., Que te vice rend l'homme malheur eu J, c. 4. C.
(3) La nature pourvoit & ce qu’elle exige. Stx., F.pist. 90.
(3) C’est Zéoon qui disait cela de Clénutbe, son disciple. Voyez Di oc. Ijaerce, VII, 109. C.
(4) Au sujet de cclto pensée, qu'on trouve aussi, je crois, parmi celles de Pascal, L'habitude esi une second : nature, Fonlenellc disait qu’il voudrait bieu savoir quelle était la première. N.
(5) On me f amaigrissait, etc. Estimer est proprement un terme de fauconnerie. On dit estimer un faucon, c'esl-è-dlre lui ôter de sa graisse. C.
(Ci A quoi me servent les biens, si je ne puis en user? Hun. , EpitL 1, 5, 13.
(7) bans l'édition de 1588, fol. 44Ô, verso, Montaigne disait : «Je ne me reforme pareillement guère en sagesse pour l’usage et commerce du moode, sans regret que cet amendement me soit arrivé si lard que je n’aye plus loisir d'en user, je n’a y dur&cjiavatjl bcsoing d’aullre suffisance que de pa-
tard, devenir honneste homme, et bien entendu à vivre lorsqu’on n’a plus de vie. Moy, qui m’en vois, résignerais facilement à quelqu’un qui veinst ce que j’apprends de prudence pour le commerce du monde : mouslarde après disner. Je n’ay que faire du bien duquel je ne puis rien faire : à quoy la science, à qui n’a plus de teste? C’est injure et desfaveur de fortune de nous offrir des présents qui nous remplissent d’un juste despit de nous avoirfailly en leur saison. Ne me guidez plus, je ne puis plus aller. De tant de membres qu’a la suffisance, la patience nous suffit. Donnez la capacité d’un excellent dessus au chantre qui a les poulinons pourris, et d’eloquence à l’eremitc relégué aux déserts d’Arabie. 11 ne fault point d’art à la cheute : la fin se treuve, de soy, au boutdechasquc bcsongne. Mon monde est failly, ma forme expirée : je suis tout du passé et suis tenu de l’auctoriser et d’y conformer mon yssue. Je veulx dire cecy par maniéré d’exemple , que l’eclipsement nouveau des dix jours du pape* m’ont prins si bas que je ne m’en puis bonnement accoustrcr; je suis des années auxquelles nous comptions aultrement. Un si ancien et long usage me vendique* et rappelle à soy ; je suis contrainct d’estre un peu hérétique par là : incapable de nouvellcté, mesme corrcctifve. Mon imagination, en despit de mes dents, se jecte tousjoursdix jours plus avant ou plus arriéré , et grommelle à mes aurcilles : « Ceste réglé touche ceulx qui ont à estre. » Si la santé mesme si sucrée vient à me retrouver par boutades, c’est pour me donner regret plustost que possession de soy : je n’ay plus où la retirer. Le temps me laisse : sans luy rien ne se possède. Oh ! que je ferois peu d’estat de ces grandes dignités eslectifves que je veois au monde , qui ne se donnent qu’aux hommes prests à partir, auxquelles on ne regarde pas
tience contre la mort fl la vieillesse. A quoy faire une nouvelle science de vie à telle déclinaison, et une nouvelle industrie h me conduire en ceste voie où je n’ay plus que trois pas & marcher ? Apprenez vcoir la rhétorique à un homtno relégué au\ déserts d'Arabie, n ne fault point d’art à la cheute. Somme, je suis après à achever cet homme, etc. »
(il Grégoire Mil, qui, en 1583, fit réformer le calendrier par Louis UIJo, Pierre Cliaeon, et surtout Christophe Claviers. En France, on passa subitement du 9 au 30 de dcceihbre 1583. Montaigne parlera encore de cette réforme au commcncernent du chapitre suivant. J. V. !..
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