‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 393 sur 449 · LIVRE IIÎ · texte numérisé non relu

LIVRE IIÎ

tant combien deuement on les exercera, que ] combien peu longuement on les exercera; dès l’entrée on vise à l’yssuc. Somme, me voicy après d’achever cest homme, non d’en refaire un aultre. Par long usage, ceste forme m'est passée en substance et fortune en nature.

Je dis doncques que chascun d'entre nous foiblets est excusable d'estimer sien ce qui est comprins soubs ceste mesure ; mais aussi , au delà de ces limites, ce n’est plus que confusion : c’est la plus large estendue que nous puissions octroyer à nos droicts. Plus nous amplifions nostre hesoing et possession, d'autant plus nous engageons nous aux coups de la fortune et des adversités1 *. La carrière de nos désirs doibt estre circonscripte et restreincte à un court limite des commodités les plus proches et contiguës ; et doibt en oultre leur course se manier, non en ligne droicte qui face bout ailleurs, mais en rond duquel les deux poinctes se tiennent et terminent en nous par un brief contour. Les actions qui se conduisent sans ceste reflexion (s’entend voysine reflexion et cssencielle), comme sont celles des avaricieux, des ambitieux et tant d’aultres qui courent de poincte, desquels la course les emporte tousjours devant euix, ce sont actions erronées et maladifves.

La pluspart de nos vacations sont farcesques : Mundus unicersus exercet histrioniam*.

11 fault jouer deuement nostre roollc, mais comme roolle d’un personnage emprunté : du masque et de l'apparence, il n’en fault pas faire une essence réelle, ny de l’estrangier le propre : nous ne sçavons pas distinguer la peau de la chemise ; c'est assez de s’enfariner le visage sans s’enfariner la poictrine. J’en veois qui se transforment et se transsubstancient en autant de nouvelles ligures et de nouveaux cslres qu’ils entreprennent de charges, et qui se prêtaient jusques au foye et aux intestins, cl entraisnent leur oflice jusques en leur garderobbe ; je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades qui les regardent de celles qui regardent leur commission, ou leur suitte, ou leur

(I) « L'homme tient par ses vœux à mille choses : plus il augmente ses attachements, plus U multiplie ses peines. » Rocs* «au, Emile, liv. V. Sénèque a souvent exprimé la même pensée. J. V. L.

(i) Tout le monde joue la comédie. — C’est un fragment de Pst*., conservé par Jean de Sarisbery, Policralic., Iîî, 8,

Où ou lit, louu mundus exerça hisirionem, ou hislrtoniam. C MoWTAlOWl,

CIÎAP. X.

mulle ; Tantum se fortunæ permittunt, etium ut naturam dediscant1; ils enflent et grossissent leur ame et leur discours naturel, selon la haultcur de leur siège magistral. Le maire et Montaigne ont tousjours esté deux, d’une séparation bien claire. Pour estre advocat ou financier, il n’en fault pas mescognoistre la fourbe qu’il y a en telles vacations; un honneste homme n'est pas comptable du vice ou sottise de son mestier, et ne doibt pourtant en refuser l’exercice ; c’est l’usage de son pais, et il y a du proufit ; il fault vivre du monde, et s’en prévaloir*, tel qu’on le treuve. Mais le jugement d’un empereur doibt estre au dessus de son empire, et le veoir et considérer comme accident eslrangier; et luy, doibt sçavoir jouir de soy à part, et se communiquer comme Jacques et Pierre, au moins à soy mesme.

Je ne sçais pas m’engager si profondément et si entier ; quand ma volonté me donne à un party, ce n’est pas d'une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. Aux présents brouillis de cest estât3, mon inlerest ne m’a faict mescognoistre ny les qualités louables en nos adversaires, ny celles qui sont reproehables en ceulx que j’ay suyvis. Ils adorent tout ce qui est de leur costé : moy je n’excuse pas seulement la pluspart des choses qui sont du mien : un bon ouvrage ne perd pas ses grâces pour plaider contre moy. Hors le noeud du de bat, je me suis maintenu en equanimité et pure indifférence ; Neque extra nécessitâtes belli prteripuum odium gero* ; de quoy je me gratifie d’autant que je veois communément faillir au contraire : Vtalur motu animi, qui uti rations non potes. 3. Ceulx qui allongent leur cholerc et leur haine au delà des affaires, comme faict la pluspart, montrent qu'elle leur part d'ailleurs et de cause particulière : tout ainsi comme, à qui estant guary de son ulcéré

(1) II» s'abandonnent tellement à leur fortune qu’ils en oublient leur nature même. Qiiste-Cuiice, III, 9, 18.

(9) Edition de 1588, foi. 447, trrso,« et s’en pal&tre. »

(31) Edition de 1588, « aux diwcnlions présente» de cest estât. »

(4} Et hors les nécessité» de la guerre , je ne veux aucun mal à l'ennemi.

(5) Que celui-là s’abandonne à la passion, qui ne peut suivre la raison. Cic., Tuscui., IV, *5. — Passage déjà cité ver* le commencement du premier chapitre de ce livre, et peutêtre supprimé ici; car 0 ne se trouve pas dans l’édition de 1595. J. V. L,

la llcbvre demeure encores, montre qu’elle avoit un aultre principe plus caché. C’est qu’ils n’en ont point & la cause en commun, et en tant qu’elle blecc l’inlcrest de touts et de Testât ; mais luy en veulent seulement en ce qu'elle leur masche ’ en privé : voilà pourquoy ils s’en picquent de passion particulière, et au delà de la justice el de la raison publicque : • Aon tarn omnia unirent, quant ta quœ ad qtitmqur périmèrent, singuli rarpebanl *. Je veulx que Tadvantage soit pour nous; mais je ne forcené point s’il ne Test. Je me prends fermement au plus sain des partis; mais je n'alTerte pas qu’on me remarque spécialement onnomv des aullres et oultre la raison generale. J’aceuse merveilleusement ceste vicieuse forme d'opiner : “Il est de la ligue; car il admire la grâce de monsieur de Guise. L'activité du roy de Navarre l'estonnc : il est huguenot. Il trouve cecy à dire au* mœurs du roy : il est seditieu* en son eeeur;» et neconccday pas au magistrat mesme qu’il eust raison de condamner un livre pour avoir logé entre les meilleurs poètes de ce siecle un heretiqUe(I) * 3. N’oserions nous dire d’un voleur qu’il a belle grevé *? Fault il, si elle est putain, qu’elle soit aussi punaise? Aux Siècles plus sages, révoqua on le superbe libre de Capitolinus, qu’on avoit auparavant donné à Marcus Manlius, comme conservateur de la religion el liberté publicque? estouffa on la mémoire de sa libéralité et de ses faicts d’armes et recompenses militaires octroyées à sa vertu, parce qu'il affecta depuis la royauté, au préjudice des loi* de son pais? S’ils ont prins en haine un advocat , lendemain il leur devient ineloquent. J’ay touché ailleurs le zele qui poulse des gents de bien à semblables faultes. Pour moi; je sçais bien dire: «Il faict meschamtnenl cela et vertueusement ceey. » De mesme , , aux prognostiques ou événements

(I ) at sap, meurtrit.

(S) Ils ne s'accordaient pas tons A Mimer (miles classas , niais cliacun d'eux crnauraii ce qui les intéressait personnellement. tira Use, XXXIV, 3ü.

(3) Théodore tic Bfate, loué dans les Estais (liv. Il, rliap. 17); car y ne doute pas que Montauiii- ue souille parirr ici do son litre, et de IYx.ltuon que le Malin, ttu sacre palais en flt taire a nome |tar un f.ater français , comme II le dit luimonic dans son Kop aje en llutie, loto. Il, pas. as. Il fut oblige de convenir qu'il avait nomme, ou elTol, des pot les hérétiques , n'estimant pas que ce ftati erreur. I. V. L.

(I) Jaaile.

sinistres des affaires, ils veulent que cliascuil, en son party, soit aveugle ou hébété; que nostre persuasion el jugement serve, non à la vérité, mais au projeet de nostre désir. Je fauldrois plustost vers Taultre extrémité, tant je crains que mon désir me suborne ; joinct , que je nie deslîe un peu tendrement des choses que je souhnilte.

J’ay veu de mon temps merveilles en i’indiscrettc et prodigieuse facilité des peuples à se laisser mener et manier la creance et l’esperance, où il a pieu et servy à leurs chefs, par dessus cent mescomptes les uns sur les aullres, par dessus les phanlosmes et les songes. Je ne m’estonne plus de ceulx que les singeries d’Apollonius et de Mahumet embufflerent '. Leur sens et entendement est entièrement estoufTé en leur passion : leur discrétion n’a plus d’aultre chois que ce qui leur rit et qui conforte leur cause. J'avnis remarqué souverainement cela au premier de nos partis liebvreux ; cest aultre, qui est nay depuis, en l’imitant, le surmonte : par où je m'advise que c’est une qualité inséparable des erreurs populaires ; après la première qui part, les opinions s’entrepoulsent, suyvant le vent, comme les flots; on n'est pas du corps, si on s’en peull desdire, si on ne vague le train cominùn. Mais, certes, on faict tort aux partis justes, quand on les veult secourir de fourbes; j’y ay tousjours conlredict : ce moyen ne porte qu’envers les testes malades ; envers les saines, il y a des voyes plus seures, et non seulement plus honnestes, à maintenir les courages et excuser les accidents contraires.

Le ciel n’a point veu un si poisant désaccord que celuy de César et de Pompeius, nv ne verra pour l’advenir; toutesfois il me semble recognoistre en ees belles âmes une grande modération de l’un envers l'aultre ; c’estoil une jalousie d’honneur el de commandement, qui ne les emporta pas à haine furieuse et indiscrelte; sans malignité et sans detraction, en leurs plus aigres exploit'!*, je descouvre quelque demouranl de respect el de bienvueillance ; et juge ainsi que, s’il leur eust esté possible, chascun d’eulx eust désiré de faire son affaire sans la ruyne de son compaignon, plustost qu'avec-

fjj Emtsufper quelqu'un, c'est le meaer par le nez, comme un balHe.

Page 1